Charlotte Brontë

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Charlotte Brontë

Jane Eyre ou Les mémoires d'une institutrice

Elle me regarda de nouveau avec surprise.

« Je crois, dit-elle, que je me suis tout à fait trompée sur votre compte; mais il y a tant de fripons dans le pays qu'il ne faut pas m'en vouloir.

—    Et bien que vous ayez voulu me chasser, continuai-je un peu sévèrement, à un moment où l'on n'aurait pas mis un chien à la porte.

—    Oui, c'était dur. Mais que faire ? Je pensais plus aux enfants qu'à moi; elles n'ont que moi pour prendre soin d'elles et je suis quelquefois obligée d'être un peu vive. »

Je gardai le silence pendant quelques minutes.

« Il ne faut pas me juger trop sévèrement, reprit-elle de nouveau.

—    Je vous juge sévèrement, repris-je, et je vais vous dire pourquoi. Ce n'est pas tant parce que vous m'avez refusé un abri, et que vous m'avez traitée de menteuse, que parce que vous venez de me reprocher de n'avoir ni maison ni argent. On a vu les gens les plus vertueux du monde réduits à un dénuement aussi grand que le mien; et si vous étiez chrétienne, vous ne regarderiez pas la pauvreté comme un crime.

—    C'est vrai, répondit-elle; Mr Saint-John me le dit aussi. Je vois que je m'étais trompée, mais maintenant j'ai une tout autre opinion de vous, car vous avez l'air d'une jeune fille propre et convenable.

—    Cela suffit, je vous pardonne à présent; donnez-moi une poignée de main. »

Elle mit sa main rude et enfarinée dans la mienne; un sourire bienveillant illumina son visage, et, à partir de ce moment, nous fûmes amies.

Anna aimait évidemment à parler. Pendant que j'épluchais les fruits et qu'elle-même faisait la pâte de la tourte, elle se mit à me donner une infinité de détails sur son ancien maître, sa maîtresse et les enfants; c'est ainsi qu'elle appelait les jeunes gens.

« Le vieux Mr Rivers, me dit-elle, était un homme simple, et pourtant aucune famille ne remonte plus haut que la sienne; Marsh-End a toujours appartenu aux Rivers (et elle affirmait qu'il y avait au moins deux cents ans que la maison était bâtie). Elle doit paraître bien humble et bien triste, continua la servante, comparée au grand château de Mr Olivier, dans la vallée de Morton. Mais je me rappelle le père de Mr Olivier, ouvrier et travaillant dans la fabrique d'aiguilles, tandis que la famille de Mr Rivers est de vieille noblesse. Elle remonte jusqu'au temps des Henri, comme on peut bien le voir dans les registres de l'église; et pourtant, mon maître était comme les autres, rien ne le distinguait des paysans : il était chaussé de gros souliers, s'occupait de ses fermes, et ainsi de suite. Quant à ma maîtresse, c'était différent : elle aimait à lire et à étudier, et ses enfants ont suivi son exemple. Il n'y a jamais eu, et il n'y a encore personne comme eux dans ce pays. Tous trois ont aimé l'étude presque du moment où ils ont su parler, et ils ont toujours été d'une pâte à part. Quand Mr John fut grand, on l'envoya au collège pour en faire un ministre. Les jeunes filles, aussitôt qu'elles eurent quitté la pension, cherchèrent à se placer comme gouvernantes, car on leur avait dit que leur père avait perdu beaucoup d'argent par suite d'une banqueroute, qu'il n'était pas assez riche pour leur donner de la fortune, qu'il leur faudrait se tirer d'affaire elles-mêmes. Pendant longtemps elles ne sont restées que très peu à la maison. Ces temps-ci, elles sont venues y passer quelques semaines à cause de la mort de leur père. Elles aiment beaucoup Marsh-End, Morton, les rochers de granit et les montagnes environnantes. Bien qu'elles aient habité Londres, et plusieurs autres grandes villes, elles disent toujours qu'il n'y a rien de tel que le pays où l'on est né. Et puis, elles sont si bien ensemble ! elles ne se disputent jamais; c'est la famille la plus unie que je connaisse. »

Ayant achevé d'éplucher mes groseilles, je demandai où étaient les deux jeunes filles et leur frère.

« Ils ont été faire une promenade à Morton, me répondit-elle, mais ils seront de retour dans une demi-heure pour prendre le thé. ».

Ils revinrent, en effet, à l'heure indiquée par Anna; ils entrèrent par la cuisine. Lorsque Mr Saint-John me vit, il me salua simplement, et continua son chemin. Les deux jeunes filles s'arrêtèrent : Marie m'exprima, en quelques mots pleins de bonté et de calme, le plaisir qu'elle avait à me voir en état de descendre; Diana me prit la main et pencha sa tête vers moi.

« Avant de vous lever, vous auriez dû me demander permission, me dit-elle; vous êtes encore bien pâle et bien faible. Pauvre enfant ! pauvre jeune fille ! »

La voix de Diana me rappela le roucoulement de la tourterelle; son regard me charmait, et j'aimais à le rencontrer. Tout son visage était rempli d'attrait pour moi. La figure de Marie était aussi intelligente, ses traits aussi jolis; mais son expression était plus réservée; ses manières, quoique douces, étaient moins familières. Il y avait une certaine autorité dans le regard et dans la parole de Diana; évidemment, elle avait une volonté. Il était dans ma nature de me soumettre avec plaisir à une autorité semblable à la sienne; lorsque ma conscience et ma dignité me le permettaient, j'aimais à plier sous une volonté active.

« Et que faites-vous ici ? Continua-t-elle; ce n'est pas votre place. Marie et moi nous nous tenons quelquefois dans la cuisine, parce que chez nous nous aimons à être libres jusqu'à la licence; mais vous, vous êtes notre hôte. Entrez dans le salon.

—    Je suis très bien ici.

—    Pas du tout; Anna fait du bruit autour de vous, et vous couvre de farine.

—    Et puis le feu est trop chaud pour vous, ajouta Marie.

—    Certainement, reprit Diana; venez, il faut obéir. »

Et, me tenant toujours la main, elle me fit lever et me conduisit dans une chambre intérieure.

« Asseyez-vous là, me dit-elle, en me plaçant sur le sofa, pendant que nous nous déshabillerons et que nous préparerons le thé; car c'est encore un de nos privilèges dans notre petite maison des montagnes, nous préparons nous-mêmes nos repas quand nous y sommes disposées, et qu'Anna est occupée à pétrir, à cuire, à laver ou à repasser. »

Elle ferma la porte et me laissa seule avec Mr Saint-John, qui était assis en face de moi, un livre ou un journal à la main. J'examinai d'abord le salon, ensuite celui qui l'occupait.

Le salon était une petite pièce simplement meublée, mais propre et confortable. Les chaises, de forme antique, étaient brillantes à force d'avoir été frottées, et la table de noyer eût pu servir de miroir. Quelques vieux portraits d'hommes et de femmes décoraient le papier fané du mur; un buffet vitré renfermait des livres et un ancien service de porcelaine. Il n'y avait aucun ornement inutile dans la chambre; pas un meuble moderne, excepté pourtant deux boites à ouvrage et un pupitre en bois de rose, placés sur une table de côté. Tout enfin, y compris le tapis et les rideaux, était à la fois vieux et bien conservé.

Mr Saint-John, aussi immobile que les tableaux suspendus au mur, les yeux fixés sur son livre et les lèvres complètement fermées, était facile à examiner, et même l'examen n'aurait pas été plus aisé si, au lieu d'être un homme, il eût été une statue. Il pouvait avoir de vingt-huit à trente ans; il était grand et élancé; son visage attirait le regard. Il avait une figure grecque, des lignes très pures, un nez droit et classique, une bouche et un menton athéniens. Il est rare qu'une tête anglaise s'approche autant des modèles antiques. Il avait bien pu être un peu choqué de l'irrégularité de mes traits, les siens étaient si harmonieux ! Ses grands yeux bleus étaient voilés par des cils noirs; quelques mèches de cheveux blonds tombaient négligemment sur son front élevé et pâle comme l'ivoire.

Quels traits charmants ! direz-vous. Et pourtant, en regardant Mr Saint-John, il ne me vint pas une seule fois à l'idée qu'il dût avoir une nature charmante, souple, sensitive, ni même douce. Bien qu'il fût immobile en ce moment, il y avait dans sa bouche, son nez et son front, quelque chose qui semblait indiquer l'inquiétude, la dureté ou la passion. Il ne me dit pas un mot, ne me regarda pas une seule fois, jusqu'à ce que ses sœurs fussent de retour. Diana, qui allait et venait pour préparer le thé, m'apporta un petit gâteau cuit dans le four.

« Mangez cela maintenant, me dit-elle; vous devez avoir faim; Anna m'a dit que depuis le déjeuner vous n'aviez mangé qu'un peu de gruau. »

J'acceptai, car mon appétit était aiguisé. Mr Rivers ferma alors son livre, s'approcha de la table, et, au moment où il s'assit, fixa sur moi ses yeux bleus, semblables à ceux d'un tableau. Son regard était si direct, si scrutateur, et indiquait tant de résolution, qu'il fut bien évident pour moi que, si Mr Rivers ne m'avait pas encore examinée, c'était avec intention et non pas par timidité.

« Vous avez très faim ? me dit-il.

—    Oui, monsieur, » répondis-je.

Il était dans ma nature de répondre brièvement à une question brève, et simplement à une question directe.

« Il est heureux, reprit-il, que la fièvre vous ait forcée à vous abstenir ces trois derniers jours : il y aurait eu du danger à céder dès le commencement à votre appétit vorace. Maintenant vous pouvez manger, mais il faut pourtant de la modération. »

Ma réponse fut à la fois impolie et maladroite.

« J'espère, monsieur, dis-je, que je ne me nourrirai pas longtemps à vos dépens.

—    Non, répondit-il froidement; quand vous nous aurez indiqué la demeure de vos amis, nous leur écrirons et vous leur serez rendue.

—    Je vous dirai franchement qu'il n'est pas en mon pouvoir de le faire, car je n'ai ni demeure ni amis. »

Tous trois me regardèrent, mais sans défiance; leurs regards n'exprimaient pas le soupçon, mais plutôt la curiosité. Je parle surtout des deux jeunes filles : car, bien que les yeux de Saint-John fussent limpides dans le sens propre du mot, au figuré il était presque impossible d'en mesurer la profondeur; c'étaient plutôt des instruments destinés à sonder les pensées des autres que des agents propres à révéler les siennes. Sa réserve et sa perspicacité étaient plutôt faites pour embarrasser que pour encourager.

« Voulez-vous dire, reprit-il, que vous n'avez aucun parent ?

—    Oui, monsieur; aucun lien ne m'attache à un être vivant. Je n'ai le droit de réclamer d'abri sous aucun toit d'Angleterre.

—    C'est une position bien singulière à votre âge. »

Je vis son regard se diriger vers mes mains, qui étaient croisées sur la table. Je me demandais ce qu'il cherchait; je le compris bientôt par la question qu'il me fit.

« Vous n'avez jamais été mariée ? » me demanda-t-il.

Charlotte Brontë - traduction: Mme Lesbazeilles Souvestre

Jane Eyre ou Les mémoires d'une institutrice

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