Charlotte Brontë

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Charlotte Brontë

Jane Eyre

Dans le courant de l'après-midi, je relevai la tête, et, regardant autour de moi, je vis sur la muraille le reflet du soleil couchant. Je me demandai : « Que dois-je faire ? »

Une voix intérieure me répondit : « Il faut quitter Thornfield. »

La réponse fut si prompte, si terrible, que je me bouchai les oreilles; je dis que je ne pouvais pas supporter ces paroles… « Ne pas être la femme d'Édouard Rochester, ajoutai-je, voilà le comble de mes maux; m'éveiller des plus doux songes pour ne trouver autour de moi que le vide et la tristesse, voilà ce qu'il m'est encore possible de supporter : mais le quitter immédiatement et pour toujours, non, je ne le puis pas. »

Mais alors la voix intérieure me répondit que je le pouvais et me prédit que je le ferais. Je luttai contre ma propre résolution; J'aurais voulu être faible pour éviter les nouvelles souffrances que je prévoyais; ma conscience devenait tyrannique, tenait ma passion à la gorge et lui disait avec hauteur qu'elle avait à peine trempé son pied délicat dans la fange, mais que bientôt un bras d'airain la précipiterait dans des gouffres d'agonie.

« Eh bien ! alors, m'écriai-je, que je sois mise en pièces, mais que quelqu'un vienne à mon secours !

—    Non, ce sera toi-même qui te déchireras, et personne ne viendra à ton aide; tu arracheras toi-même ton œil droit; tu arracheras toi-même ta main droite; ton cœur sera la victime, et toi le sacrificateur. »

Je me levai, frappée d'effroi devant cette solitude hantée par un juge si inexorable, devant ce silence où se faisait entendre une voix si terrible; mais je m'aperçus que j'étais tout étourdie. Je me sentais sur le point de m'évanouir d'inanition et de faiblesse; je n'avais ni mangé ni bu de toute la journée; je n'avais même pas déjeuné le matin. Je réfléchis avec une douloureuse angoisse que, depuis le moment où je m'étais enfermée dans ma chambre, personne n'était venu me demander comment je me portais ou m'inviter à descendre; Mme Fairfax ne m'avait pas cherchée; la petite Adèle elle-même n'avait pas frappé à ma porte. « Les amis vous oublient toujours dans la mauvaise fortune, » murmurai-je en tirant le verrou et en sortant de ma chambre. J'allai me frapper contre un obstacle; ma tête était encore étourdie, ma vue troublée et mes membres faibles; je fus quelque temps avant de me remettre; je ne tombai pas à terre; un bras me reçut; je regardai, et je vis Mr Rochester assis sur une chaise devant la porte de ma chambre.

« Vous vous êtes donc enfin décidée à sortir ! me dit-il; j'ai écouté et j'ai attendu bien longtemps; mais je n'ai pas entendu un seul mouvement, pas même un sanglot. Si ce silence de mort avait duré encore cinq minutes, j'aurais enfoncé la porte comme un voleur de nuit. Ainsi, vous m'évitez; vous vous enfermez et vous pleurez seule : j'aurais préféré vous voir venir à moi dans un accès de violence; vous êtes passionnée; je m'attendais à une scène; je m'étais préparé à voir vos larmes, mais j'avais besoin qu'elles fussent versées dans mon sein. Un sol insensible les a reçues, ou vous les avez bien vite essuyées. Non, je me trompe; vous n'avez pas pleuré du tout; vos joues sont pâles, vos yeux fatigués, mais je ne vois aucune trace de larmes. Alors votre cœur a répandu des larmes de sang. »

« Eh bien ! Jane, pas un mot de reproche ? Rien d'amer, rien de poignant ? Rien qui attriste le cœur ou excite la passion ? Vous restez tranquillement assise où je vous ai placée, et vous me regardez de vos yeux fatigués et calmes… Jane, je n'ai point eu l'intention de vous blesser ainsi; si l'homme possédant une seule petite brebis qui lui est chère comme sa fille, qui mange son pain, boit dans sa coupe et dort sur son sein, la conduit par mégarde à la boucherie et la tue, il ne se repentira pas plus devant la blessure sanglante que moi devant ce que j'ai fait. Me pardonnerez-vous jamais ? »

Je lui pardonnai à l'instant même. Ses yeux exprimaient un remords si profond, sa voix une pitié si sincère, ses manières une énergie si mâle, il y avait encore tant d'amour en moi et en lui, que je lui pardonnai tout, non pas de vive voix, mais au fond de mon cœur.

« Vous me trouvez bien misérable, Jane ? » reprit-il en me regardant attentivement.

Il s'étonnait, sans doute, de mon silence et de ma douceur, résultant plutôt de ma faiblesse que de ma volonté.

« Oui, monsieur, répondis-je.

—    Alors dites-le moi sans craindre d'être trop amère, reprit-il; ne m'épargnez pas.

—    Je ne puis pas; je suis fatiguée et malade; je voudrais un peu d'eau. »

Il frémit et poussa un profond soupir; puis, me prenant dans ses bras, il me descendit. Je ne me rendis pas compte d'abord dans quelle pièce il m'avait portée; tout était obscur devant mes yeux; bientôt je sentis la chaleur vivifiante du feu : car, bien qu'on fût en été, j'étais froide comme la glace. Mr Rochester approcha du vin de mes lèvres; j'y goûtai et je me sentis ranimée; puis je mangeai quelque chose qu'il m'offrit, et bientôt je redevins moi-même. J'étais dans la bibliothèque, assise dans le fauteuil de mon maître; Mr Rochester se tenait tout près de moi. « Si je pouvais mourir maintenant sans avoir des souffrances trop aiguës à supporter, pensai-je, j'en serais bien heureuse; alors je ne serais pas obligée de faire le douloureux effort qui brisera mon cœur lorsqu'il faudra me séparer de Mr Rochester. Il paraît qu'il faut le quitter, et pourtant je n'en sens pas le besoin, je ne le puis pas.

—    Comment êtes-vous maintenant, Jane ? me demanda Mr Rochester.

—    Beaucoup mieux, monsieur; je serai bientôt tout à fait remise.

—    Goûtez encore au vin, Jane. »

J'obéis; puis il posa le verre sur la table, se plaça devant moi et me regarda attentivement; tout à coup il se retourna et jeta un cri plein d'une émotion passionnée. Il marcha rapidement dans la chambre et revint; il s'arrêta près de moi comme pour m'embrasser; mais je me rappelai que ses caresses étaient interdites : je détournai mon visage et je repoussai le sien.

« Comment ! qu'est-ce que cela ? s'écria-t-il rapidement; oh ! je comprends; vous ne voulez pas embrasser le mari de Berthe Mason; vous trouvez que mes bras ne sont plus vides et que je ne dispose plus de mes baisers.

—    En tout cas, monsieur, il n'y a pas de place pour moi près de vous, et je n'ai aucun droit à vos embrassements.

—    Pourquoi, Jane ? Je veux vous épargner la peine de parler, et je vais répondre pour vous : « Parce que j'ai déjà une « femme, me direz-vous. » Ai-je deviné juste ?

—    Oui.

—    Si vous pensez ainsi, il faut que vous ayez de moi une étrange opinion; il faut que vous me considériez comme un indigne libertin, comme un vil scélérat qui a cherché à exciter votre amour désintéressé pour vous conduire dans un piège hardiment préparé, pour vous dépouiller de votre dignité et de votre honneur. Qu'avez-vous à répondre à cela ? Je vois que vous ne pouvez rien dire : d'abord, vous êtes encore faible et vous avez déjà assez de peine à respirer; puis, vous ne pouvez pas vous habituer à l'idée de m'accuser et de m'avilir; enfin, les portes sont ouvertes à vos larmes, et si vous parliez trop, elles couleraient abondamment, et vous ne voulez pas vous irriter ni faire de scène. Vous vous demandez comment vous allez agir, mais vous trouvez inutile de parler; je vous connais, et je suis sur mes gardes.

—    Monsieur, dis-je, je ne désire pas vous faire de mal. »

Ma voix tremblante m'avertit qu'il fallait interrompre ici ma phrase.

« Vous cherchez à me détruire, non pas dans le sens que vous donnez à ce mot, mais dans celui que je lui donne. Vous venez presque de me dire que j'étais un homme marié, et, comme tel, vous m'éviterez, vous vous éloignerez de moi; tout à l'heure vous avez refusé de m'embrasser. Vous avez résolu de devenir une étrangère pour moi, de vivre sous ce toit simplement comme l'institutrice d'Adèle; si jamais je vous adresse une parole affectueuse, si jamais un doux sentiment vous porte vers moi, vous vous direz : « Cet homme a été au moment de faire de moi sa « maîtresse; il faut que je sois de la glace et du roc pour lui; » et en effet vous serez de la glace et du roc. »

Après avoir éclairci et raffermi ma voix, je répondis :

« Tout est changé pour moi, monsieur, et moi aussi il faut que je change. Je n'en doute pas : il n'y a qu'un moyen d'éviter la lutte contre les sentiments, le combat contre les souvenirs; il faut qu'Adèle ait une autre gouvernante, monsieur.

—    Oh ! Adèle ira en pension, c'est décidé depuis longtemps. Je ne veux pas vous voir tourmentée par les hideux souvenirs que vous rappellerait Thornfield, cette place maudite, cette tente d'Achan, ce sépulcre insolent qui montre à la lumière du ciel le fantôme d'une morte vivante, cet enfer de pierre, habité par un seul démon, plus redoutable à lui seul que toutes les légions sataniques. Jane, vous ne resterez pas là, je ne le veux pas; j'ai eu tort de vous amener à Thornfield, car je savais comment il était hanté. Avant même de vous voir, j'avais ordonné de vous cacher tout ce qu'on racontait sur ce lieu maudit, parce que je craignais qu'aucune gouvernante ne voulût rester avec Adèle, si elle avait su par qui le château était habité, et mes plans ne me permettaient pas d'emmener ailleurs ma folle, bien que je possède une vieille maison, le manoir de Ferndear, plus retirée et plus cachée que celle-ci, et où j'aurais pu l'enfermer en sûreté; mais je craignais l'humidité de ce château, placé au milieu des bois, et ma conscience scrupuleuse s'est refusée à cet arrangement. Il est probable que les froides murailles m'auraient bientôt débarrassé d'elle; mais à chacun son vice, et moi je n'ai pas celui d'assassiner, indirectement même, ceux que je hais le plus.

« Cependant, vous cacher la présence de la folle, c'était comme recouvrir un enfant d'un manteau et le placer près d'un arbre élevé; le voisinage de ce démon est empoisonné et le fut toujours. Mais je fermerai le château de Thornfield; je mettrai des pointes aiguës au-dessus de la grande porte, des barres de fer devant les fenêtres du rez-de-chaussée. Je donnerai à Mme Poole deux cents livres sterling par an pour qu'elle demeure ici avec ma femme, ainsi que vous appelez cette terrible furie; Grace fait beaucoup pour de l'argent. Je ferai venir aussi son fils, le gardien de Grimsby-Retreat, pour lui tenir compagnie et l'aider lorsque ma femme sera excitée par ses esprits familiers à brûler les gens dans leur lit, à les frapper, à leur arracher la chair du dessus les os, et ainsi de suite.

—    Monsieur, interrompis-je, vous êtes inexorable pour cette malheureuse femme; vous parlez d'elle avec une antipathie vindicative et une haine furieuse : c'est cruel à vous; elle n'est pas responsable de sa folie.

—    Ma chère petite Jane (laissez-moi vous appeler ainsi, car vous êtes ma bien-aimée), vous ne savez pas de qui vous parlez, et voilà que vous me jugez encore mal. Ce n'est pas parce qu'elle est folle que je la hais; si vous étiez folle, croyez-vous que je vous haïrais ?

—    Je le crois, en vérité, monsieur.

—    Alors, vous vous trompez; vous ne me connaissez pas, et vous ignorez de quel amour je suis capable; chaque partie de votre chair m'est aussi précieuse que la mienne; dans la souffrance et la maladie, je l'aimerais encore; votre esprit est mon trésor, et même brisé, il serait toujours mon trésor. Si vous étiez folle, vous trouveriez pour vous retenir mes bras, au lieu d'une camisole de forces; quand même vos étreintes seraient furieuses, elles auraient encore du charme pour moi; si vous vous jetiez sur moi, comme cette femme l'a fait hier, tout en cherchant à vous dominer, je vous recevrais dans un embrassement plein de tendresse. Lorsque vous seriez calme, vous n'auriez pas d'autre garde que moi; je saurais vous veiller avec une infatigable tendresse, bien que vous ne pussiez me récompenser par aucun sourire; je ne me lasserais pas de regarder vos yeux, quand même ils ne me reconnaîtraient plus. Mais pourquoi songer à cela ? Je parlais de quitter Thornfield; vous le savez, tout est prêt pour le départ; demain vous partirez. Je ne vous demande que de passer encore une nuit sous ce toit, Jane, et alors, adieu pour toujours à ses misères et à ses terreurs; j'ai un endroit qui sera un sanctuaire sûr contre les douloureux souvenirs, les indiscrets malencontreux, et même le mensonge et la calomnie.

—    Prenez Adèle avec vous, monsieur, interrompis-je; elle vous tiendra compagnie.

—    Que voulez-vous dire, Jane ? Ne vous ai-je pas déclaré qu'Adèle irait en pension ? et qu'ai-je besoin d'un enfant pour me tenir compagnie, d'un enfant qui n'est pas le mien, mais bien le bâtard d'une danseuse française ? Pourquoi m'importuner d'elle ? pourquoi, je vous le demande, voulez-vous me donner Adèle pour compagne ?

—    Vous parlez d'une retraite, monsieur; la retraite et la solitude sont trop tristes pour vous.

—    La solitude, la solitude ! répéta-t-il avec irritation. Je vois qu'il faut en venir au fait; je ne puis pas deviner l'expression problématique de votre visage. Vous partagerez ma solitude; comprenez-vous ?

Charlotte Brontë

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