Jane Eyre

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Charlotte Brontë

Jane Eyre

Il me fit asseoir, et il s'approcha de moi.

« Il y a bien loin d'ici en Irlande, Jane, et je suis fâché de voir ma petite amie entreprendre un voyage si fatigant; mais si je ne puis rien trouver de mieux, que faire ?… Jane, m'êtes-vous attachée ? »

Je ne pus pas hasarder une réponse, mon cœur était trop plein.

« C'est que, dit-il, j'éprouve quelquefois pour vous un étrange sentiment, surtout lorsque vous êtes près de moi, comme maintenant : il me semble que j'ai dans le cœur une corde invisible, fortement attachée à une corde toute semblable et placée dans votre cœur; si un bras de mer et soixante lieues de terre doivent nous séparer, j'ai peur que cette corde sympathique ne se brise et que la blessure ne saigne intérieurement. Quant à vous, vous m'oublieriez.

—    Jamais, monsieur ! vous savez… » Il me fut impossible de continuer.

« Jane, entendez-vous le rossignol chanter dans les bois ? écoutez ! »

En écoutant, je sanglotais convulsivement, car je ne pouvais plus réprimer mes sentiments; je fus obligée de céder, et j'éprouvai dans tout mon être une souffrance aiguë. Quand je parlai, ce ne fut que pour exprimer un désir impétueux de n'être jamais née ou de n'être jamais venue à Thornfield.

« Est-ce parce que vous êtes fâchée de le quitter ? » me demanda Mr Rochester.

La souffrance et l'amour avaient excité chez moi une violente émotion, qui s'efforçait de devenir maîtresse absolue, de dominer, de régner et de parler.

« Oui, je suis triste de quitter Thornfield, m'écriai-je; j'aime Thornfield; je l'aime, parce que, pendant quelque temps, j'y ai vécu d'une vie délicieuse; je n'ai pas été foulée aux pieds et humiliée; je n'ai pas été ensevelie avec des esprits inférieurs; on ne m'a pas éloignée de ce qui est beau, fort et élevé; j'ai vécu face à face avec ce que je révère et ce qui me réjouit; j'ai causé avec un esprit original, vigoureux et étendu; je vous ai connu, monsieur Rochester; et je suis frappée de terreur et d'angoisse en pensant qu'il faut m'éloigner de vous pour toujours; je vois la nécessité du départ, et c'est comme si je me voyais forcée de mourir.

—    Où voyez-vous la nécessité de partir ? demanda-t-il tout à coup.

—    Où ? ne me l'avez-vous pas vous-même montrée, monsieur ?

—    Et sous quelle forme ?

—    Sous la forme de Mlle Ingram, une jeune fille belle et noble, votre fiancée.

—    Ma fiancée ! Quelle fiancée ? Je n'ai pas de fiancée.

—    Mais vous en aurez une.

—    Oui, j'en aurai une, dit-il en serrant les dents.

—    Alors, il faut que je parte; vous l'avez dit vous-même.

—    Non, il faut que vous restiez; je le jure, et je garderai mon serment !

—    Je vous dis qu'il me faut partir, répondis-je, excitée par quelque chose qui ressemblait à la passion. Croyez-vous que je puisse rester en n'étant rien pour vous ? croyez-vous que je sois une automate, une machine qui ne sent rien ? croyez-vous que je souffrirais de me voir mon morceau de pain arraché de mes lèvres et ma goutte d'eau vive jetée de ma coupe ? croyez-vous que, parce que je suis pauvre, obscure, laide et petite, je n'aie ni âme ni cœur ? Et si Dieu m'avait faite belle et riche, j'aurais rendu la séparation aussi rude pour vous qu'elle l'est aujourd'hui pour moi ! Ce n'est plus la convention, la coutume, ni même la chair mortelle qui vous parle; c'est mon esprit qui s'adresse à votre esprit, comme si tous deux, après avoir passé par la tombe, nous étions aux pieds de Dieu dans notre véritable égalité !

—    Oui, dans notre véritable égalité, » répéta Mr Rochester; puis il ajouta, en me serrant dans ses bras et en pressant ses lèvres contre les miennes : « Et, puisque nous sommes égaux, c'est ainsi que nous serons aux pieds de Dieu.

—    Oui, monsieur, répondis-je. Et pourtant non; non, car vous êtes marié, ou du moins sur le point de l'être, et à une femme qui vous est inférieure, pour laquelle vous n'avez pas de sympathie, que vous n'aimez pas réellement, car je vous ai entendu rire d'elle ! Moi, je mépriserais une pareille union ainsi, je suis meilleure que vous. Laissez-moi partir.

—    Où, Jane pour l'Irlande ?

—    Oui, pour l'Irlande; je me suis rendue maîtresse de moi, maintenant je puis aller n'importe où.

—    Jane, restez tranquille; ne vous débattez pas comme un oiseau sauvage pris au piège et qui arracherait ses plumes dans son désespoir.

—    Je ne suis pas un oiseau, et aucun filet ne m'enveloppe; je suis libre; j'ai une volonté indépendante, et je m'en sers pour vous quitter. »

Un nouvel effort me dégagea de ses bras, et je me tins debout devant lui.

« Vous-même allez prendre une décision sur votre avenir, me dit-il; je vous offre ma main, mon cœur et la moitié de ce que je possède.

—    Vous jouez une comédie dont je ne puis que rire.

—    Je vous demande de passer votre vie près de moi, d'être une partie de moi et ma meilleure compagne sur la terre.

—    Vous avez déjà fait votre choix et vous devez vous y tenir.

—    Jane, calmez-vous; vous êtes trop exaltée. Moi aussi, je vais rester quelques instants tranquille. »

Le vent siffla dans l'allée et vint trembler entre les branches du marronnier, puis il alla se perdre au loin. La voix du rossignol était le seul bruit qu'on entendît à cette heure; en l'écoutant, je me remis à pleurer.

Mr Rochester était tranquillement assis et me regardait avec une sérieuse douceur; il demeura muet quelque temps; enfin il me dit :

« Venez à côté de moi, Jane; tâchons de nous expliquer et de nous comprendre.

—    Je ne reviendrai jamais près de vous; j'ai pu m'échapper et je ne reviendrai pas.

—    Mais, Jane, je vous le demande comme à ma femme; c'est vous seule que je veux épouser. »

Je demeurai silencieuse; je croyais qu'il se moquait de moi.

« Venez, Jane, venez ici.

—    Votre fiancée est entre nous. »

Il se leva et m'atteignit.

« Ma fiancée est ici, dit-il en me pressant de nouveau contre lui; ma fiancée est ici, parce qu'ici est mon égale et ma semblable. Jane, voulez-vous m'épouser ? »

Je ne lui répondis pas et je m'efforçai de nouveau de lui échapper, car je n'avais pas foi en lui.

« Vous doutez de moi. Jane ?

—    Entièrement.

—    Vous n'avez pas foi en moi ?

—    Pas le moins du monde.

—    Suis-je un menteur à vos yeux ? demanda-t-il avec passion; petite incrédule, vous allez être convaincue. Ai-je de l'amour pour Mlle Ingram ? non, et vous le savez. A-t-elle de l'amour pour moi ? non; j'en ai la preuve. J'ai répandu le bruit que ma fortune n'était pas le tiers de ce qu'on la supposait, et je me suis arrangé de manière à ce que ce bruit arrivât jusqu'à elle; ensuite, je me suis présenté à son château pour voir le résultat de mes efforts : elle et sa mère m'ont reçu très froidement; je ne veux pas, je ne puis pas épouser Mlle Ingram. Vous, créature étrange, qui n'êtes presque pas de la terre, je vous aime comme ma chair; vous, pauvre, petite, obscure et laide, je vous supplie de m'accepter comme mari.

—    Moi ! m'écriai-je; car, en voyant son sérieux et en entendant son impertinence, je commençais à croire à sa sincérité; moi qui n'ai point d'amis dans le monde, excepté vous, si toutefois vous êtes mon ami, moi qui ne possède rien que ce que vous m'avez donné ?

—    Vous, Jane; il faut que vous soyez tout entière à moi; le voulez-vous ? répondez vite.

—    Monsieur Rochester, tournez-vous du côté de la lune et laissez-moi regarder votre visage.

—    Pourquoi ?

—    Parce que je veux y lire votre pensée; tournez-vous !

—    Vous ne pourrez pas lire sur mon visage plus que sur une page souillée et déchirée; lisez; mais dépêchez-vous, car je souffre. »

Sa figure était gonflée et agitée; ses traits étaient contractés et ses yeux animés d'un brillant regard.

« Oh ! Jane, s'écria-t-il, vous me torturez avec votre regard scrutateur, bien qu'il soit généreux et droit; vous me torturez !

—    Et pourquoi, si ce que vous dites est vrai, si votre offre est véritable ? vous savez bien que je ne puis éprouver pour vous que des sentiments de reconnaissance et de dévouement; qu'y a-t-il de douloureux là dedans ?

—    De la reconnaissance ! s'écria-t-il; et il ajouta d'un ton irrité : « Jane, acceptez-moi vite; appelez-moi par mon nom; dites « Édouard, je veux bien vous épouser.

—    Parlez-vous sérieusement ? m'aimez-vous véritablement et désirez-vous sincèrement que je sois votre femme ?

—    Oui, et si un serment est nécessaire pour vous satisfaire, eh bien, je le jure !

—    Alors, monsieur, je vous épouserai.

—    Appelez-moi Édouard, ma petite femme.

—    Cher Édouard !

—    Venez à moi; venez tout entière à moi, » dit-il; puis il ajouta tout bas, me parlant à l'oreille, pendant que sa joue touchait la mienne : « Faites mon bonheur, et je ferai le vôtre. Dieu me pardonne, ajouta-t-il au bout de peu de temps, et que les hommes ne viennent pas se mêler de tout ceci; je l'ai et je la garderai.

—    Les hommes n'auront pas besoin de s'en mêler, monsieur je n'ai pas de parents qui puissent s'opposer à vos projets.

—    Et c'est ce qu'il y a de mieux. » dit-il.

Si je l'avais moins aimé, j'aurais remarqué dans son regard et dans sa voix une sauvage exaltation. Mais, assise près de lui, sortie de ce douloureux rêve de la séparation, appelée à une heureuse union, je ne pouvais penser qu'au bonheur qui venait de m'être si libéralement donné; bien des fois il me demanda : « Êtes-vous heureuse, Jane ? » et bien des fois je lui répondis : « Oui; » puis il murmurait tout bas :

« Oui, nous nous aimerons. Je l'ai trouvée sans ami, sans joie et le cœur glacé; je la garderai près de moi pour la caresser et la consoler; n'y a-t-il pas de l'amour dans mon cœur et de la constance dans mes résolutions ? Et cela seul pourra racheter tout le reste devant le tribunal de Dieu. Je sais que mon Créateur m'approuve; peu m'importent les jugements du monde; quant à l'opinion des hommes, je la défie ! »

La nuit venait de tomber; la lune n'était pas encore levée, et nous étions tous deux dans l'obscurité; quelque près que je fusse de mon maître, j'avais peine à voir son visage; le vent murmurait dans l'allée des lauriers, sifflait entre les branches du marronnier et envoyait son souffle jusqu'à nous.

« Il faut rentrer, me dit Mr Rochester, le temps va changer; je serais resté avec toi jusqu'au matin, Jane.

—    Moi aussi, » pensai-je; et je l'aurais peut-être dit, si un éclair ne fût venu déchirer la portion du ciel que je regardais; l'éclair fut suivi d'un craquement et d'un violent coup de tonnerre qui me sembla avoir éclaté tout près de nous. Je ne songeais qu'à cacher mes yeux éblouis contre l'épaule de Mr Rochester; la pluie tombait à flots; nous traversâmes rapidement l'allée, les champs, et nous entrâmes dans la maison; mais, lorsque nous atteignîmes le perron, l'eau ruisselait sur nos vêtements. Mr Rochester me retirait mon châle et secouait l'eau qui coulait de mes cheveux dénoués, lorsque Mme Fairfax sortit de sa chambre; ni moi ni Mr Rochester ne l'aperçûmes au premier moment; la lampe était allumée; l'horloge marquait minuit.

« Dépêchez-vous de changer de vêtements, me dit-il, et maintenant bonsoir; bonsoir ma bien-aimée ! »

Il m'embrassa à plusieurs reprises. Lorsqu'en le quittant je regardai autour de moi, je vis la veuve pâle, grave et étonnée; je me contentai de sourire et de gagner l'escalier. « Tout s'expliquera bientôt, » pensai-je. Cependant, lorsque je fus arrivée à ma chambre, je fus attristée de la pensée qu'un seul moment même elle avait pu se méprendre sur ce qu'elle avait vu; mais, au bout de peu de temps, la joie effaça tout autre sentiment; malgré le vent qui soufflait avec violence, le tonnerre qui retentissait avec force tout près de moi, les éclairs qui scintillaient vifs et rapprochés, la pluie qui, pendant deux heures, tomba avec la violence d'une cataracte, je n'éprouvai aucun effroi, et peu de cette crainte respectueuse qu'éveillait ordinairement chez moi la vue d'un orage. Trois fois Mr Rochester vint frapper à ma porte pour voir si j'étais tranquille; c'était assez pour me rendre forte et calme contre tout.

Le lendemain matin, avant que je fusse levée, la petite Adèle accourut dans ma chambre pour me dire que le grand marronnier au bout du verger avait été frappé par le tonnerre et à moitié détruit.

Charlotte Brontë

Jane Eyre - Biographie

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