Pierre Loti

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Pierre Loti

Pêcheur d'Islande

A Paimpol, il y a une grosse femme appelée madame Tressoleur; dans une des rues qui mènent au port, elle tient un cabaret fameux parmi les Islandais, où des capitaines et des armateurs viennent enrôler des matelots, faire leur choix parmi les plus forts, en buvant avec eux.

Autrefois belle, encore galante avec les pêcheurs, elle a des moustaches à présent, une carrure d’homme et la réplique hardie. Un air de cantinière, sous une grande coiffure blanche de nonnain; en elle, un je ne sais quoi de religieux, qui persiste quand même parce qu’elle est Bretonne. Dans sa tête, les noms de tous les marins du pays tiennent comme sur un registre; elle connaît les bons, les mauvais, sait au plus juste ce qu’ils gagnent et ce qu’ils valent.

Un jour de janvier, Gaud, ayant été mandée pour lui faire une robe, vint travailler là, dans une chambre, derrière la salle aux buveurs…

Chez cette dame Tressoleur, on entre par une porte aux massifs piliers de granit, qui est en retrait sous le premier étage de la maison, à la mode ancienne; quand on l’ouvre, il y a presque toujours quelque rafale engouffrée dans la rue, qui la pousse, et les arrivants font des entrées brusques, comme lancés par une lame de houle. La salle est basse et profonde, passée à la chaux blanche et ornée de cadres dorés où se voient des navires, des abordages, des naufrages. Dans un angle, une Vierge en faïence est posée sur une console, entre des bouquets artificiels.

Ces vieux murs ont entendu vibrer bien des chants puissants de matelots, ont vu s’épanouir bien des gaîtés lourdes et sauvages, depuis les temps reculés de Paimpol, en passant par l’époque agitée des corsaires, jusqu’à ces Islandais de nos jours très peu différents de leurs ancêtres. Et bien des existences d’hommes ont été jouées, engagées là, entre deux ivresses, sur ces tables de chêne.

Gaud, tout en cousant cette robe, avait l’oreille à une conversation sur les choses d’Islande, qui se tenait derrière la cloison entre madame Tressoleur et deux retraités assis à boire.

Ils discutaient, les vieux, au sujet de certain beau bateau tout neuf, qu’on était en train de gréer dans le port : jamais elle ne serait parée, cette Léopoldine, à faire la campagne prochaine.

—    Eh ! mais si, ripostait l’hôtesse, bien sûr qu’elle sera parée ! Puisque je vous dis, moi, qu’elle a pris équipage hier : tous ceux de l’ancienne Marie, de Guermeur, qu’on va vendre pour la démolir; cinq jeunes personnes, qui sont venues s’engager là, devant moi; à cette table, signer avec ma plume, ainsi ! Et des bel’hommes, je vous jure : Laumec, Tugdual Caroff, Yvon Duff, le fils Keraez, de Tréguier; et le grand Yann Gaos, de Pors-Even, qui en vaut bien trois !

La Léopoldine !… Le nom, à peine entendu, de ce bateau qui allait emporter Yann, s’était fixé d’un seul coup dans la mémoire de Gaud, comme si on l’y eût martelé pour le rendre plus ineffaçable.

Le soir, revenu à Ploubazlanec, installée à finir son ouvrage à la lumière de sa petite lampe, elle retrouvait dans sa tête ce mot-là toujours, dont la seule consonance l’impressionnait comme une chose triste. Les noms des personnes et ceux des navires ont une physionomie par eux-mêmes, presque un sens. Et ce Léopoldine, mot nouveau, inusité, la poursuivait avec une persistance qui n’était pas naturelle, devenait une sorte d’obsession sinistre. Non, elle s’était attendue à voir Yann repartir encore sur la Marie qu’elle avait visitée jadis, qu’elle connaissait, et dont la Vierge avait protégé pendant de longues années les dangereux voyages; et voici que ce changement, cette Léopoldine, augmentait son angoisse.

Mais, bientôt, elle en vint à se dire que pourtant cela ne la regardait plus, que rien de ce qui le concernait, lui, ne devait plus la toucher jamais. Et, en effet, qu’est-ce que cela pouvait lui faire, qu’il fût ici ou ailleurs, sur un navire ou sur un autre, parti ou de retour ?… Se sentirait-elle plus malheureuse, ou moins, quand il serait en Islande; lorsque l’été serait revenu, tiède, sur les chaumières désertées, sur les femmes solitaires et inquiètes; ou bien quand un nouvel automne commencerait encore, ramenant une fois de plus les pêcheurs ?… Tout cela pour elle était indifférent, semblable, également sans joie et sans espoir. Il n’y avait plus aucun lien entre eux deux, aucun motif de rapprochement, puisque même il oubliait le pauvre petit Sylvestre; donc il fallait bien comprendre que c’en était fait pour toujours de ce seul rêve, de ce seul désir de sa vie; elle devait se détacher de Yann, de toutes les choses qui avaient trait à son existence, même de ce nom d’Islande qui vibrait encore avec un charme si douloureux à cause de lui; chasser absolument ces pensées, tout balayer; se dire que c’était fini, fini à jamais…

Avec douceur elle regarda cette pauvre vieille femme endormie, qui avait encore besoin d’elle, mais qui ne tarderait pas à mourir. Et alors, après, à quoi bon vivre, à quoi bon travailler, et pour quoi faire ?…

Le vent d’ouest s’était encore levé dehors; les gouttières du toit avaient recommencé, sur ce grand gémissement lointain, leur bruit tranquille et léger de grelot de poupée. Et ses larmes aussi se mirent à couler, larmes d’orpheline et d’abandonnée, passant sur ses lèvres avec un petit goût amer, descendant silencieusement sur son ouvrage, comme ces pluies d’été qu’aucune brise n’amène, et qui tombent tout à coup, pressées et pesantes, de nuages trop remplis; alors n’y voyant plus, se sentant brisée, prise de vertige devant le vide de sa vie, elle replia le corsage ample de cette dame Tressoleur et essaya de se coucher.

Dans son pauvre beau lit de demoiselle, elle frissonna en s’étendant : il devenait chaque jour plus humide et plus froid, ainsi que toutes les choses de cette chaumière. Cependant, comme elle était très jeune, tout en continuant de pleurer, elle finit par se réchauffer et s’endormir.

Pierre Loti

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