Pêcheur d'Islande

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Pierre Loti

Pêcheur d'Islande

L’hiver vint peu à peu, s’étendit comme un linceul qu’on laisserait très lentement tomber. Les journées grises passèrent après les journées grises, mais Yann ne reparut plus, et les deux femmes vivaient bien abandonnées.

Avec le froid, leur existence était plus coûteuse et plus dure.

Et puis la vieille Yvonne devenait difficile à soigner. Sa pauvre tête s’en allait; elle se fâchait maintenant, disait des méchancetés et des injures; une fois ou deux par semaine, cela la prenait, comme les enfants, à propos de rien.

Pauvre vieille !… elle était encore si douce dans ses bons jours clairs, que Gaud ne cessait de la respecter ni de la chérir. Avoir toujours été bonne, et finir par être mauvaise; étaler, à l’heure de la fin, tout un fonds de malice qui avait dormi durant la vie, toute une science de mots grossiers qu’on avait cachée, quelle dérision de l’âme et quel mystère moqueur !

Elle commençait à chanter aussi, et cela faisait encore plus de mal à entendre que ses colères; c’était, au hasard des choses qui lui revenaient en tête, des orémus de messe, ou bien des couplets très vilains qu’elle avait entendus jadis sur le port, répétés par des matelots. Il lui arrivait d’entonner les Fillettes de Paimpol; ou bien, en balançant la tête et battant la mesure avec son pied, elle prenait :

Mon mari vient de partir; Pour la pêche d’Islande, Mon mari vient de partir, Il m’a laissé sans le sou, Mais…, trala, trala la lou… J’en gagne ! J’en gagne !…

Chaque fois, cela s’arrêtait tout court, en même temps que ses yeux s’ouvraient bien grands dans le vague en perdant toute expression de vie, comme ces flammes déjà mourantes qui s’agrandissent subitement pour s’éteindre. Et après, elle baissait la tête, restait longtemps caduque, en laissant pendre la mâchoire d’en bas à la manière des morts.

Elle n’était plus bien propre non plus, et c’était un autre genre d’épreuve sur lequel Gaud n’avait pas compté.

Un jour, il lui arriva de ne plus se souvenir de son petit-fils.

—    Sylvestre ? Sylvestre ?… disait-elle à Gaud, en ayant l’air de chercher qui ce pouvait bien être; ah dame ! ma bonne, tu comprends, j’en ai eu tant quand j’étais jeune, des garçons, des filles, des filles et des garçons qu’à cette heure, ma foi !…

Et, en disant cela, elle lançait en l’air ses pauvres mains ridées, avec un geste d’insouciance presque libertine…

Le lendemain, par exemple, elle se souvenait bien de lui; et en citant mille petites choses qu’il avait faites ou qu’il avait dites, toute la journée elle le pleura.

Oh ! ces veillées d’hiver, quand les branchages manquaient pour faire du feu ! Travailler ayant froid, travailler pour gagner sa vie, coudre menu, achever avant de dormir les ouvrages rapportés chaque soir de Paimpol.

La grand-mère Yvonne, assise dans la cheminée, restait tranquille, les pieds contre les dernières braises, les mains ramassées sous son tablier. Mais au commencement de la soirée, il fallait toujours tenir des conversations avec elle.

—    Tu ne me dis rien, ma bonne fille, pourquoi ça donc ? Dans mon temps à moi, j’en ai pourtant connu de ton âge qui savaient causer. Me semble que nous n’aurions pas l’air si triste, là, toutes les deux, si tu voulais parler un peu.

Alors Gaud racontait des nouvelles quelconques qu’elle avait apprises en ville, ou disait les noms des gens qu’elle avait rencontrés en chemin, parlait de choses qui lui étaient bien indifférentes à elle-même comme, du reste, tout au monde à présent, puis s’arrêtait au milieu de ses histoires quand elle voyait la pauvre vieille endormie.

Rien de vivant, rien de jeune autour d’elle, dont la fraîche jeunesse appelait la jeunesse. Sa beauté allait se consumer, solitaire et stérile…

Le vent de la mer, qui arrivait de partout, agitait sa lampe, et le bruit des lames s’entendait là comme dans un navire en l’écoutant elle y mêlait le souvenir toujours présent et douloureux de Yann, dont ces choses étaient le domaine; durant les grandes nuits d’épouvante, où tout était déchaîné et hurlant dans le noir du dehors, elle songeait avec plus d’angoisse à lui.

Et puis seule, toujours seule avec cette grand-mère qui dormait, elle avait peur quelquefois et regardait dans les coins obscurs, en pensant aux marins ses ancêtres, qui avaient vécu dans ces étagères d’armoires, qui avaient péri au large pendant de semblables nuits, et dont les âmes pouvaient revenir; elle ne se sentait pas protégée contre la visite de ces morts par la présence de cette si vieille femme qui était déjà presque des leurs…

Tout à coup elle frémissait de la tête aux pieds, en entendant partir du coin de la cheminée un petit filet de voix cassée flûté, comme étouffé sous terre. D’un ton guilleret qui donnait froid à l’âme, la voix chantait :

Pour la pêche d’Islande, mon mari vient de partir, Il m’a laissé sans le sou, Mais…, trala, trala la lou…

Et alors elle subissait ce genre particulier de frayeur que cause la compagnie des folles.

La pluie tombait, tombait, avec un petit bruit incessant de fontaine; on l’entendait presque sans répit ruisseler dehors sur les murs. Dans le vieux toit de mousse, il y avait des gouttières qui, toujours aux mêmes endroits, infatigables, monotones, faisaient le même tintement triste; elles détrempaient par places le sol du logis, qui était de roches et de terre battue avec des graviers et des coquilles.

On sentait l’eau partout autour de soi, elle vous enveloppait de ses masses froides, infinies : une eau tourmentée, fouettante, s’émiettant dans l’air, épaississant l’obscurité, et isolant encore davantage les unes des autres les chaumières éparses du pays de Ploubazlanec.

Les soirées de dimanche étaient pour Gaud les plus sinistres, à cause d’une certaine gaîté qu’elles apportaient ailleurs : c’étaient des espèces de soirées joyeuses, même dans ces petits hameaux perdus de la côte; il y avait toujours, ici ou là, quelque chaumière fermée, battue par la pluie noire, d’où partaient des chants lourds. Au dedans, des tables alignées pour les buveurs; des marins se séchant à des flambées fumeuses; les vieux se contentant avec de l’eau-de-vie, les jeunes courtisant des filles, tous allant jusqu’à l’ivresse, et chantant pour s’étourdir. Et, près d’eux, la mer, leur tombeau de demain, chantait aussi, emplissant la nuit de sa voix immense…

Certains dimanches, des bandes de jeunes hommes, qui sortaient de ces cabarets-là ou revenaient de Paimpol, passaient dans le chemin, près de la porte des Moan; c’étaient ceux qui habitaient à l’extrémité des terres, vers Pors-Even. Ils passaient très tard, échappés des bras des filles, insouciants de se mouiller, coutumiers des rafales et des ondées, Gaud tendait l’oreille à leurs chansons à leurs cris très vite noyés dans le bruit des bourrasques ou de la houle cherchant à démêler la voix de Yann, se sentant trembler ensuite quand elle s’imaginait l’avoir reconnue.

N’être pas revenu les voir, c’était mal de la part de ce Yann; et mener une vie joyeuse, si près de la mort de Sylvestre, tout cela ne lui ressemblait pas ! Non, elle ne le comprenait plus décidément, et, malgré tout, ne pouvait se détacher de lui, ni croire qu’il fût sans cœur.

Le fait est que, depuis son retour, sa vie était bien dissipée.

D’abord il y avait eu la tournée habituelle d’octobre dans le golfe de Gascogne, et c’est toujours pour ces Islandais une période de plaisir, un moment où ils ont dans leur bourse un peu d’argent à dépenser sans souci (de petites avances pour s’amuser, que les capitaines donnent sur les grandes parts de pêche, payables seulement en hiver).

On était allé, comme tous les ans, chercher du sel dans les îles, et lui s’était repris d’amour, à Saint-Martin-de-Ré, pour certaine fille brune, sa maîtresse du précédent automne. Ensemble ils s’étaient promenés, au dernier gai soleil, dans les vignes rousses toutes remplies du chant des alouettes, tout embaumées par les raisins mûrs, les œillets des sables et les senteurs marines des plages; ensemble ils avaient chanté et dansé des rondes à ces veillées de vendange où l’on se grise, d’une ivresse amoureuse et légère, en buvant le vin doux.

Ensuite, la Marie ayant poussé jusqu’à Bordeaux, il avait retrouvé, dans un grand estaminet tout en dorures, la belle chanteuse à la montre, et s’était négligemment laissé adorer pendant huit nouveaux jours.

Revenu en Bretagne au mois de novembre, il avait assisté à plusieurs mariages de ses amis, comme garçon d’honneur, tout le temps dans ses beaux habits de fête, et souvent ivre après minuit, sur la fin des bals. Chaque semaine, il lui arrivait quelque aventure nouvelle, que les filles s’empressaient de raconter à Gaud, en exagérant.

Trois ou quatre fois, elle l’avait vu de loin venir en face d’elle sur ce chemin de Ploubazlanec, mais toujours à temps pour l’éviter; lui aussi du reste, dans ces cas-là, prenait à travers la lande. Comme par une entente muette, maintenant ils se fuyaient.

Un roman de Pierre Loti

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