Pêcheur d'Islande

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Pierre Loti

Pêcheur d'Islande

Un jour de la première quinzaine de juin, comme la vieille Yvonne rentrait chez elle, des voisines lui dirent qu’on était venu la demander de la part du commissaire de l’inscription maritime.

C’était quelque chose concernant son petit-fils, bien sûr; mais cela ne lui fit pas du tout peur. Dans les familles des gens de mer on a souvent affaire à l’Inscription; elle donc, qui était fille, femme, mère et grand-mère de marin, connaissait ce bureau depuis tantôt soixante ans.

C’était au sujet de sa délégation, sans doute; ou peut-être un petit décompte de la Circé à toucher au moyen de sa procure. Sachant ce qu’on doit à Mr le commissaire, elle fit sa toilette, prit sa belle robe et une coiffe blanche, puis se mit en route sur les deux heures.

Trottinant assez vite et menu dans ces sentiers de falaise, elle s’acheminait vers Paimpol, un peu anxieuse tout de même, à la réflexion, à cause de ces deux mois sans lettre.

Elle rencontra son vieux galant, assis à une porte, très tombé depuis les froids de l’hiver.

—    Eh bien ?… Quand vous voudrez, vous savez; faut pas vous gêner, la belle !… (Encore ce costume en planches, qu’il avait dans l’idée.)

Le gai temps de juin souriait partout autour d’elle. Sur les hauteurs pierreuses, il n’y avait toujours que les ajoncs ras aux fleurs jaune d’or; mais dès qu’on passait dans les bas-fonds abrités contre le vent de la mer, on trouvait tout de suite la belle verdure neuve, les haies d’aubépine fleurie, l’herbe haute et sentant bon. Elle ne voyait guère tout cela, elle, si vieille, sur qui s’étaient accumulées les saisons fugitives, courtes à présent comme des jours…

Autour des hameaux croulant aux murs sombres il y avait des rosiers, des œillets, des giroflées et, jusque sur les hautes toitures de chaume et de mousse, mille petites fleurs qui attiraient les premiers papillons blancs.

Ce printemps était presque sans amour, dans ce pays d’Islandais, et les belles filles de race fière que l’on apercevait, rêveuses, sur les portes, semblaient darder très loin au delà des objets visibles leurs yeux bruns ou bleus. Les jeunes hommes, à qui allaient leurs mélancolies et leurs désirs, étaient à faire la grande pêche, là-bas, sur la mer hyperborée…

Mais c’était un printemps tout de même, tiède, suave, troublant, avec de légers bourdonnements de mouches, des senteurs de plantes nouvelles.

Et tout cela, qui est sans âme, continuait de sourire à cette vieille grand-mère qui marchait de son meilleur pas pour aller apprendre la mort de son dernier petit-fils. Elle touchait à l’heure terrible où cette chose, qui s’était passée si loin sur la mer chinoise, allait lui être dite; elle faisait cette course sinistre que Sylvestre au moment de mourir avait devinée et qui lui avait arraché ses dernières larmes d’angoisses sa bonne vieille grand-mère, mandée à l’Inscription de Paimpol pour apprendre qu’il était mort ! Il l’avait vu très nettement passer, sur cette route, s’en allant bien vite, droite, avec son petit châle brun, son parapluie et sa grande coiffe. Et cette apparition l’avait fait se soulever et se tordre avec un déchirement affreux, tandis que l’énorme soleil rouge de l’Équateur, qui se couchait magnifiquement, entrait par le sabord de l’hôpital pour le regarder mourir.

Seulement, de là-bas, lui, dans sa vision dernière, s’était figuré sous un ciel de pluie cette promenade de pauvre vieille, qui, au contraire, se faisait au gai printemps moqueur…

En approchant de Paimpol, elle se sentait devenir plus inquiète, et pressait encore sa marche.

La voilà dans la ville grise, dans les petites rues de granit où tombait ce soleil, donnant le bonjour à d’autres vieilles, ses contemporaines, assises à leur fenêtre. Intriguées de la voir, elles disaient :

—    Où va-t-elle comme ça si vite, en robe du dimanche, un jour sur semaine ?

Mr le commissaire de l’inscription ne se trouvait pas chez lui. Un petit être très laid, d’une quinzaine d’années, qui était son commis, se tenait assis à son bureau. Étant trop mal venu pour faire un pêcheur, il avait reçu de l’instruction et passait ses jours sur cette même chaise, en fausses manches noires, grattant son papier.

Avec un air d’importance, quand elle lui eut dit son nom, il se leva pour prendre, dans un casier, des pièces timbrées.

Il y en avait beaucoup… qu’est-ce que cela voulait dire ? Des certificats, des papiers portant des cachets, un livret de marin jauni par la mer, tout cela ayant comme un odeur de mort…

Il les étalait devant la pauvre vieille, qui commençait à trembler et à voir trouble. C’est qu’elle avait reconnu deux de ces lettres que Gaud écrivait pour elle à son petit-fils, et qui étaient revenues là, non décachetées… Et ça c’était passé ainsi vingt ans auparavant, pour la mort de son fils Pierre : les lettres étaient revenues de la Chine chez Mr le commissaire, qui les lui avait remises…

Il lisait maintenant d’une voix doctorale : « Moan, Jean-Marie-Sylvestre, inscrit à Paimpol, folio 213, numéro matricule 2091, décédé à bord du Bien-Hoa le 14… »

—    Quoi ?… Qu’est-ce qui lui est arrivé, mon bon Monsieur ?…

—    Décédé !… Il est décédé, reprit-il.

Mon Dieu, il n’était sans doute pas méchant, ce commis; s’il disait cela de cette manière brutale, c’était plutôt manque de jugement, inintelligence de petit être incomplet. Et, voyant qu’elle ne comprenait pas ce beau mot, il s’exprima en breton :

—    Marw éo !…

—    Marw éo !… (Il est mort…)

Elle répéta après lui, avec son chevrotement de vieillesse, comme un pauvre écho fêlé redirait une phrase indifférente.

C’était bien ce qu’elle avait à moitié deviné, mais cela la faisait trembler seulement; à présent que c’était certain, ça n’avait pas l’air de la toucher. D’abord sa faculté de souffrir s’était vraiment un peu émoussée, à force d’âge, surtout depuis ce dernier hiver. La douleur ne venait plus tout de suite. Et puis quelque chose se chavirait pour le moment dans sa tête, et voilà qu’elle confondait cette mort avec d’autres : elle en avait tant perdu, de fils !… Il lui fallut un instant pour bien entendre que celui-ci était son dernier, si chéri, celui à qui se rapportaient toutes ses prières, toute sa vie, toute son attente, toutes ses pensées, déjà obscurcies par l’approche sombre de l’enfance…

Elle éprouvait une honte aussi à laisser paraître son désespoir devant se petit monsieur qui lui faisait horreur : est-ce que c’était comme ça qu’on annonçait à une grand-mère la mort de son petit-fils ?… Elle restait debout, devant ce bureau, raidie, torturant les franges de son châle brun avec ses pauvres vieilles mains gercées de laveuse.

Et comme elle se sentait loin de chez elle !… Mon Dieu, tout ce trajet qu’il faudrait faire, et faire décemment, avant d’atteindre le gîte de chaume où elle avait hâte de s’enfermer comme les bêtes blessées qui se cachent au terrier pour mourir. C’est pour cela aussi qu’elle s’efforçait de ne pas trop penser, de ne pas encore bien comprendre, épouvantée surtout d’une route si longue.

On lui remit un mandat pour aller toucher, comme héritière, les trente francs qui lui revenaient de la vente du sac de Sylvestre; puis les lettres, les certificats et la boîte contenant la médaille militaire. Gauchement elle prit tout cela avec ses doigts qui restaient ouverts, le promena d’une main dans l’autre, ne trouvant plus ses poches pour le mettre.

Dans Paimpol, elle passa tout d’une pièce et ne regardant personne, le corps un peu penché comme qui va tomber, entendant un bourdonnement de sang à ses oreilles; et se hâtant, se surmenant, comme une pauvre machine déjà très ancienne qu’on aurait remontée à toute vitesse pour la dernière fois, sans s’inquiéter d’en briser les ressorts.

Au troisième kilomètre, elle allait toute courbée en avant, épuisée; de temps à autre, son sabot heurtait quelque pierre qui lui donnait dans la tête un grand choc douloureux. Et elle se dépêchait de se terrer chez elle, de peur de tomber et d’être rapportée…

Un roman de Pierre Loti

Pêcheur d'Islande

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