Jules Verne

Page: .21./.46.

Jules Verne

Le pilote du Danube

« Tu as entendu, Kaiserlick ? dit à voix basse le plus jeune des deux rouliers en se penchant vers son compagnon.

—    Oui.

—    Le coup est découvert.

—    Tu n’espérais pas, je suppose, qu’il demeurerait caché ?

—    Et la police bat la campagne.

—    Qu’elle la batte.

—    Sous la conduite de Dragoch, à ce qu’on prétend.

—    Ça, c’est autre chose, Vogel. A mon idée, ceux qui n’ont que Dragoch à craindre peuvent dormir sur les deux oreilles.

—    Que veux-tu dire ?

—    Ce que je dis, Vogel.

—    Dragoch serait donc ?…

—    Quoi ?

—    Supprimé ?

—    Tu le sauras demain. D’ici là, motus, » conclut le roulier, en voyant revenir l’aubergiste.

Le personnage attendu par les deux charretiers n’arriva qu’à la nuit close. Un rapide colloque s’engagea entre les trois compagnons.

« On affirmait ici que la police est sur la piste, dit à voix basse Kaiserlick.

—    Elle cherche, mais elle ne trouvera pas.

—    Et Dragoch ?

—    Bouclé.

—    Qui s’est chargé de l’opération ?

—    Titcha.

—    Alors, il y a du bon … Et nous, que devons-nous faire ?

—    Atteler sans tarder.

—    Pour ?…

—    Pour Saint-André, mais à cinq cents mètres d’ici vous rebrousserez chemin. L’auberge aura été fermée pendant ce temps-là. Vous passerez inaperçus, et vous prendrez la route du Nord. Tandis que on vous croira d’un côté, vous serez de l’autre.

—    Où est donc, le chaland ?

—    A l’anse de Pilis.

—    C’est là qu’est le rendez-vous ?

—    Non, un peu plus près, à la clairière, sur la gauche de la route. Tu la connais ?

—    Oui.

—    Une quinzaine des nôtres y sont déjà. Vous irez les rejoindre.

—    Et toi ?

—    Je retourne en arrière rassembler le surplus de nos hommes que j’ai laissés en surveillance. Je les ramènerai avec moi.

—    En route donc, » approuvèrent les charretiers.

Cinq minutes plus tard, la voiture s’ébranlait. L’hôte, tout en maintenant ouvert l’un des battants de la porte cochère, salua poliment ses clients.

« Alors, décidément, c’est-il à Gran que vous allez ? interrogea-t-il.

—    Non, répondirent les rouliers, c’est à Saint-André, l’ami.

—    Bon voyage, les gars ! formula l’hôte.

—    Merci, camarade. »

La charrette tourna à droite et prit, vers l’Est, le chemin de Saint-André. Quand elle eut disparu dans la nuit, le personnage que Kaiserlick et Vogel avaient attendu toute la journée, s’éloigna à son tour, dans la direction opposée, sur la route de Gran.

L’aubergiste ne s’en aperçut même pas. Sans plus s’occuper de ces passants que vraisemblablement il ne reverrait jamais, il se hâta de fermer la maison et de gagner son lit.

La charrette qui, pendant ce temps, s’éloignait au pas tranquille de ses chevaux, fit volte-face au bout de cinq cents mètres, conformément aux instructions reçues, et suivit en sens inverse le chemin qu’elle venait de parcourir.

Lorsqu’elle fut de nouveau à la hauteur de l’auberge, tout y était clos, en effet, et elle aurait dépassé ce point sans incident, si un chien, qui dormait au beau milieu de la chaussée, ne s’était enfui tout à coup en aboyant si violemment, que le cheval de flèche effrayé se déroba par un brusque écart jusque sur le bas côté de la route. Les charretiers eurent vite fait de ramener l’animal en bonne direction, et, pour la seconde fois, la voiture disparut dans la nuit.

Il était environ dix heures et demie quand, abandonnant le chemin tracé, elle pénétra sous le couvert d’un petit bois, dont les masses sombres s’élevaient sur la gauche. Elle fut arrêtée au troisième tour de roue.

« Qui va là ? questionna une voix dans les ténèbres.

—    Kaiserlick et Vogel, répondirent les rouliers.

—    Passez, » dit la voix.

En arrière des premiers rangs d’arbres la charrette déboucha dans une clairière, où une quinzaine d’hommes dormaient, étendus sur la mousse. « Le chef est là ? s’enquit Kaiserlick.

—    Pas encore.

—    Il nous a dit de l’attendre ici. »

L’attente ne fut pas longue. Une demi-heure à peine après la voiture, le chef, ce même personnage qui était venu sur le tard à l’auberge, arriva à son tour, accompagné d’une dizaine de compagnons, ce qui portait à plus de vingt-cinq le nombre des membres de la troupe.

« Tout le monde est là ? demanda-t-il.

—    Oui, répondit Kaiserlick qui paraissait détenir quelque autorité dans la bande.

—    Et Titcha ?

—    Me voici, prononça une voix sonore.

—    Eh bien ?. interrogea anxieusement le chef.

—    Réussite sur toute la ligne. L’oiseau est en cage à bord du chaland.

—    Partons, dans ce cas, et hâtons-nous, commanda le chef. Six hommes en éclaireurs, le reste à l’arrière-garde, la voiture au milieu. Le Danube n’est pas à cinq cents mètres d’ici, et le déchargement sera fait en un tour de main. Vogel emmènera alors la charrette, et ceux qui sont du pays rentreront tranquillement chez eux. Les autres embarqueront sur le chaland.

On allait exécuter ces ordres, quand un des hommes laissés en surveillance au bord de la route accourut en toute hâte.

—    Alerte ! dit-il en étouffant sa voix.

—    Qu’y a-t-il ? demanda le chef de la bande.

—    Ecoute.

Tous tendirent l’oreille. Le bruit d’une troupe en marche se faisait entendre sur la route. A ce bruit, bientôt quelques voix assourdies se joignirent. La distance ne devait pas être supérieure à une centaine de toises.

—    Restons dans la clairière, commanda le chef. Ces gens-là passeront sans nous voir. »

Un roman de Jules Verne

Le pilote du Danube

Page: .21./.46.