Le pilote du Danube

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Jules Verne

Le pilote du Danube

Aussitôt qu’il eut son reçu en poche, Mr Jaeger procéda à son installation. Après s’être enquis de la couchette qui lui était attribuée, il disparut dans la cabine, en emportant sa valise. Dix minutes plus tard, il en ressortait, transformé de la tête aux pieds. Vêtu comme un pêcheur fini, — rude vareuse, bottes fortes, casquette de loutre, — il semblait la copie d’Ilia Brusch.

Mr Jaeger éprouva un peu de surprise, en constatant que, pendant sa courte absence, son hôte avait quitté la barge. Respectueux de ses engagements, il ne se permit toutefois aucune question, quand celui-ci revint, une demi-heure plus tard. C’est sans l’avoir sollicité qu’il apprit qu’Ilia Brusch avait cru devoir envoyer quelques lettres aux journaux, afin de leur annoncer son arrivée à Neustadt pour le surlendemain soir, et à Ratisbonne pour le jour suivant. Maintenant que les intérêts de Mr Jaeger étaient en jeu, il importait en effet de ne plus rencontrer un désert pareil à celui qu’on avait trouvé à Ulm. Ilia Brusch exprima même le regret de ne pouvoir s’arrêter aux villes qu’on traverserait avant Neustadt, et notamment à Neubourg et à Ingolstadt, qui sont des cités assez importantes. Ces arrêts, malheureusement, ne cadraient pas avec son plan d’étapes et il était forcé d’y renoncer.

Mr Jaeger parut enchanté de la réclame faite à son profit et ne manifesta pas autrement d’ennui de ne pouvoir s’arrêter à Neubourg et à Ingolstadt. Il approuva son hôte, au contraire, et l’assura une fois de plus qu’il n’entendait aucunement diminuer sa liberté, ainsi qu’ils en étaient convenus.

Les deux compagnons soupèrent ensuite face à face, à cheval sur l’un des bancs. A titre de bienvenue, Mr Jaeger corsa même le menu d’un superbe jambon, qu’il sortit de son inépuisable valise, et ce produit de la ville de Mayence fut fort apprécié d’Ilia Brusch, qui commença à estimer que son convive avait du bon.

La nuit se passa sans incident. Avant le lever du soleil, Ilia Brusch largua les amarres, en évitant de troubler le profond sommeil dans lequel était plongé son aimable passager.

A Ulm, où il achève de traverser le petit royaume de Wurtemberg pour pénétrer en Bavière, le Danube n’est encore qu’un modeste cours d’eau. Il n’a pas reçu les grands tributaires qui accroissent sa puissance en aval, et rien ne permet de présager qu’il va devenir l’un des plus importants fleuves de l’Europe.

Le courant, déjà fort assagi, atteignait à peu près une lieue à l’heure. Des barques de toutes dimensions, parmi lesquelles quelques lourds bateaux chargés à couler, le descendaient, s’aidant parfois d’une large voile que gonflait une brise de Nord-Ouest. Le temps s’annonçait beau, sans menace de pluie.

Dès qu’il fut au milieu du courant, Ilia Brusch manœuvra sa godille et activa la marche de l’embarcation. Mr Jaeger, quelques heures plus tard, le trouva livré à cette occupation, et jusqu’au soir il en fut ainsi, sauf un court repos au moment du déjeuner, pendant lequel la dérive ne fut même pas interrompue. Le passager ne formula aucune observation, et, s’il fut étonné de tant de hâte, il garda son étonnement pour lui.

Peu de paroles furent échangées au cours de cette journée. Ilia Brusch godillait énergiquement. Quant à Mr Jaeger, il observait avec une attention, qui aurait certainement frappé son hôte, si celui-ci eût été moins absorbé, les bateaux qui sillonnaient le Danube, à moins que son regard n’en parcourût les deux rives. Ces rives étaient notablement abaissées. Le fleuve montrait même une tendance à s’élargir aux dépens des alentours. La berge de gauche, à demi submergée, ne se distinguait plus avec précision, tandis que, sur la berge droite, élevée artificiellement pour l’établissement de la voie ferrée, les trains couraient, les locomotives haletaient, mêlant leurs fumées à celles des dampsboots, dont les roues battaient l’eau à grand bruit.

A Offingen, devant lequel on passa dans l’après-midi, la voie ferrée obliqua vers le Sud, définitivement repoussée par le fleuve et la rive droite fut transformée à son tour en un vaste marais, dont rien n’indiquait la fin, lorsqu’on s’arrêta, le soir, à Dillingen, pour la nuit.

Le lendemain, après une étape aussi rude que celle de la veille, le grappin fut jeté en un point désert, à quelques kilomètres au-dessus de Neubourg, et, de nouveau, l’aube du 15 août se leva quand la barge était déjà au milieu du courant.

C’est pour le soir de ce jour qu’Ilia Brusch avait annoncé son arrivée à Neustadt. Il eût été honteux de s’y présenter les mains vides. Les conditions atmosphériques étant favorables et l’étape devant être sensiblement plus courte que les précédentes, Ilia Brusch se résolut donc à pêcher.

Dès les premières heures du jour, il vérifia ses engins, avec un soin minutieux. Son compagnon, assis à l’arrière de la barque, semblait d’ailleurs s’intéresser à ses préparatifs, ainsi qu’il sied à un véritable amateur. Tout en travaillant, Ilia Brusch ne dédaignait pas de causer.

« Aujourd’hui, comme vous le voyez, monsieur Jaeger, je me dispose à pêcher, et les apprêts de la pêche sont un peu longs. C’est que le poisson est défiant de sa nature, et on ne saurait prendre trop de précautions pour l’attirer. Certains ont une intelligence rare, entre autres la tanche. Il faut lutter de ruse avec elle, et sa bouche est tellement dure, qu’elle risque de casser la ligne.

—    Pas fameux, la tanche, je crois, fit observer Mr Jaeger.

—    Non, car elle affectionne les eaux bourbeuses, ce qui communique souvent à sa chair un goût désagréable.

—    Et le brochet ?

—    Excellent, le brochet, déclara Ilia Brusch, à la condition de peser au moins cinq ou six livres; quant aux petits, ils ne sont qu’arêtes. Mais, dans tous les cas, le brochet ne saurait être rangé parmi les poissons intelligents et rusés.

—    Vraiment, monsieur Brusch ! Ainsi donc, les requins d’eau douce, comme on les appelle…

—    Sont aussi bêtes que les requins d’eau salée, monsieur Jaeger. De véritables brutes, au même niveau que la perche ou l’anguille ! Leur pêche peut donner du profit, de l’honneur jamais… Ce sont, comme l’a écrit un fin connaisseur, des poissons “qui se prennent” et “qu’on ne prend pas”.

Mr Jaeger ne pouvait qu’admirer la conviction si persuasive d’Ilia Brusch, non moins que la minutieuse attention avec laquelle il préparait ses engins.

Tout d’abord, il avait saisi sa canne à la fois flexible et légère, qui, après avoir été ployée à son extrémité jusqu’à son point de rupture, s’était redressée aussi droite qu’auparavant. Cette canne se composait de deux parties, l’une forte à sa base de quatre centimètres et diminuant jusqu’à n’avoir plus qu’un centimètre à l’endroit où commençait la seconde, le scion, cette dernière en bois fin et résistant. Faite d’une gaule de noisetier, elle mesurait près de quatre mètres de longueur, ce qui permettait au pêcheur de s’attaquer, sans s’éloigner de la rive, aux poissons de fond, tels que la brème et le gardon rouge.

Ilia Brusch, montrant à Mr Jaeger les hameçons qu’il venait de fixer avec l’empile à l’extrémité du crin de Florence :

—    Vous voyez, monsieur Jaeger, dit-il, ce sont des hameçons numéro onze, très fins de corps. Comme amorce, ce qu’il y a de meilleur, pour le gardon, c’est du blé cuit, crevé d’un côté seulement et bien amolli… Allons ! voilà qui est fini et je n’ai plus qu’à tenter la fortune. »

Tandis que Mr Jaeger s’accotait contre le tôt, il s’assit sur le banc, son épuisette à sa portée, puis la ligne fut lancée après un balancement méthodique, qui n’était pas dépourvu d’une certaine grâce. Les hameçons s’enfoncèrent sous les eaux jaunâtres, et la plombée leur donna une position verticale, ce qui est préférable, de l’avis de tous les professionnels. Au-dessus d’eux, surnageait la flotte, faite d’une plume de cygne, qui, n’absorbant pas l’eau, est, par cela même, excellente.

Il va de soi qu’un profond silence régna dans l’embarcation à partir de ce moment. Le bruit des voix effarouche trop facilement le poisson, et d’ailleurs un pêcheur sérieux a autre chose à faire qu’à s’oublier en bavardages. Il doit être attentif à tous les mouvements de sa flotte, et ne pas laisser échapper l’instant précis où il convient de ferrer la proie.

Un roman de Jules Verne

Le pilote du Danube

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