Le pilote du Danube

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Jules Verne

Le pilote du Danube

Pendant cette matinée, Ilia Brusch eut lieu d’être satisfait. Non seulement il prit une vingtaine de gardons, mais encore douze chevesnes et quelques dards. Si Mr Jaeger avait en réalité les goûts du passionné amateur qu’il s’était vanté d’être, il ne pouvait qu’admirer la précision rapide avec laquelle son hôte ferrait, ainsi que cela est nécessaire pour les poissons de cette espèce. Dès qu’il sentait que « cela mordait », il se gardait bien de ramener aussitôt ses captures à la surface de l’eau, il les laissait se débattre dans les fonds, se fatiguer en vains efforts pour se décrocher, montrant ce sang-froid imperturbable qui est l’une des qualités de tout pêcheur digne de ce nom.

La pêche fut terminée vers onze heures. Pendant la belle saison, le poisson ne mord pas, en effet, aux heures où le soleil, parvenu à son point culminant, fait scintiller la surface des eaux. Le butin, d’ailleurs, était suffisamment abondant. Ilia Brusch craignait même qu’il ne le fût trop, en raison du peu d’importance de la ville de Neustadt où la barge s’arrêta vers cinq heures.

Il se trompait. Vingt-cinq ou trente personnes guettaient son apparition et le saluèrent de leurs applaudissements, dès que l’embarcation fut amarrée. Bientôt il ne sut auquel entendre, et, en quelques instants, les poissons furent échangés contre vingt-sept florins, qu’Ilia Brusch versa, séance tenante, à Mr Jaeger à titre de premier dividende.

Celui-ci, conscient de n’avoir aucun droit à l’admiration publique, s’était modestement abrité sous le tôt, où Ilia Brusch vint le rejoindre, aussitôt qu’il put se débarrasser de ses enthousiastes admirateurs. Il convenait, en effet, de ne pas perdre de temps pour chercher le sommeil, la nuit devant être fort écourtée. Désireux d’être de bonne heure à Ratisbonne, dont près de soixante-dix kilomètres le séparaient, Ilia Brusch avait décidé qu’il se remettrait en route dès une heure du matin, ce qui lui donnerait le loisir de pêcher encore au cours de la journée suivante, malgré la longueur de l’étape.

Une trentaine de livres de poissons furent prises par Ilia Brusch avant midi, si bien que les curieux qui se pressaient sur le quai de Ratisbonne n’eurent pas le regret de s’être dérangés en vain. L’enthousiasme public augmentait visiblement. Il s’établit, en plein air, de véritables enchères entre les amateurs, et les trente livres de poissons ne rapportèrent pas moins de quarante et un florins au lauréat de la Ligue Danubienne.

Celui-ci n’avait jamais rêvé pareil succès, et il en arrivait à penser que Mr Jaeger pourrait bien, en fin de compte, avoir fait une excellente affaire. En attendant que ce point fût élucidé, il importait de remettre les quarante et un florins à leur légitime propriétaire, mais Ilia Brusch fut dans l’impossibilité de s’acquitter de ce devoir. Mr Jaeger avait, en effet, quitté discrètement la barge, en prévenant son compagnon, par un mot laissé en évidence, que celui-ci n’eût pas à l’attendre pour le souper et qu’il reviendrait seulement assez tard dans la soirée.

Ilia Brusch trouva fort naturel que Mr Jaeger voulût profiter de cette occasion de visiter une ville qui fut pendant cinquante ans le siège de la diète impériale. Peut-être, aurait-il éprouvé moins de satisfaction et plus de surprise, s’il avait su à quelles occupations se livrait alors son passager, et s’il en avait connu la véritable personnalité.

« Mr Jaeger, 45, Leipzigerstrasse, Vienne », avait docilement écrit Ilia Brusch sous la dictée du nouveau venu. Mais celui-ci eût été fort embarrassé si le pêcheur s’était montré plus curieux, et si, reprenant pour son compte une requête dont il venait d’apprécier le désagrément, il avait, à l’exemple de l’indiscret pandore, demandé à Mr Jaeger de lui montrer ses papiers.

Ilia Brusch négligea cette précaution, dont la légitimité lui avait cependant été démontrée, et cette négligence devait avoir pour lui de terribles résultats.

Quel nom le gendarme allemand avait lu sur le passeport que lui présentait Mr Jaeger, nul ne le sait; mais, si ce nom était bien exactement celui du véritable propriétaire du passeport, le gendarme n’avait pu en lire un autre que celui de Karl Dragoch.

Le passionné amateur de pêche et le chef de la police danubienne ne faisaient, en effet, qu’une seule et unique personne. Résolu à s’introduire, coûte que coûte, dans l’embarcation d’Ilia Brusch, Karl Dragoch, prévoyant la possibilité d’une invincible résistance, avait dressé ses batteries en conséquence. L’intervention du gendarme était préparée, et la scène truquée comme une scène de théâtre. L’événement démontrait que Karl Dragoch avait frappé juste, puisque Ilia Brusch considérait maintenant comme une heureuse chance d’avoir, au milieu des dangers qui lui étaient révélés, ce protecteur dont il ne pouvait contester la puissance.

Le succès était même si complet que Dragoch en était troublé. Pourquoi, après tout, Ilia Brusch avait-il montré tant d’émotion devant l’injonction du gendarme ? Pourquoi avait-il une telle crainte de voir se rééditer une aventure de ce genre, qu’il sacrifiait à cette crainte l’amour — dont la violence avait bien aussi, d’ailleurs, quelque chose d’excessif — qu’il proclamait avoir pour la solitude ? Un honnête homme, que diable ! n’a pas à redouter si fort une comparution devant un commissaire de police. Le pis qui puisse en résulter, c’est un retard de quelques heures, de quelques jours à la rigueur, et quand on n’est pas pressé… Il est vrai qu’Ilia Brusch était pressé, ce qui ne laissait pas de donner aussi à réfléchir.

Défiant par nature, comme tout bon policier, Karl Dragoch réfléchissait. Mais il avait aussi trop de bon sens pour se laisser égarer par des particularités fugitives, dont l’explication était probablement des plus simples. Il enregistra donc purement et simplement ces petites remarques dans sa mémoire, et appliqua les ressources de son esprit à la solution du problème, plus sérieux celui-là, qu’il s’était posé.

Le projet que Karl Dragoch avait mis à exécution, en s’imposant à Ilia Brusch à titre de passager, n’était pas né tout armé dans son cerveau. Le véritable auteur en était Michael Michaelovitch, qui, d’ailleurs, ne s’en doutait guère. Quand ce Serbe facétieux avait plaisamment insinué, au Rendez-vous des Pêcheurs, que le lauréat de la Ligue Danubienne pourrait bien être, au choix, soit le malfaiteur poursuivi, soit le policier poursuivant, Karl Dragoch avait accordé une sérieuse attention à ces propos émis à la légère. Certes, il ne les avait pas pris au pied de la lettre. Il avait de bonnes raisons de savoir que le pêcheur et le policier n’avaient rien de commun, et, procédant par analogie, il considéra comme infiniment vraisemblable que ce pêcheur n’eût pas plus de rapport avec le malfaiteur recherché. Mais, de ce qu’une chose n’a pas été faite, il ne s’ensuit pas qu’elle ne puisse l’être, et Karl Dragoch avait pensé aussitôt que le joyeux Serbe avait raison, et qu’un détective, désireux de surveiller le Danube tout à son aise, se fût, en effet, montré très habile, en empruntant la personnalité d’un pêcheur assez notoire pour que personne n’en puisse raisonnablement suspecter l’identité professionnelle.

Quelque tentante que fût cette combinaison, il y fallait cependant renoncer. Le concours de Sigmaringen avait eu lieu, Ilia Brusch, vainqueur du tournoi, avait annoncé publiquement son projet, et certainement il ne se prêterait pas de bonne grâce à une substitution de personne, substitution très scabreuse, au surplus, puisque les traits du lauréat étaient désormais connus d’un grand nombre de ses collègues.

Toutefois, s’il fallait renoncer à ce qu’Ilia Brusch consentît à laisser effectuer sous son nom, par un autre que lui, le voyage qu’il avait entrepris, il existait peut-être un moyen terme d’arriver au même but. Dans l’impossibilité d’être Ilia Brusch, Karl Dragoch ne pouvait-il se contenter de prendre passage à son bord ? Qui ferait attention au compagnon d’un homme devenu presque célèbre et qui monopoliserait par conséquent à son profit l’intérêt général ? Et même, si quelqu’un laissait par inadvertance tomber un regard distrait sur ce compagnon obscur, était-il admissible qu’il établît le moindre rapprochement entre ce vague inconnu et le policier, qui accomplirait ainsi sa mission dans une ombre protectrice ?

Ce projet longuement examiné, Karl Dragoch, en dernière analyse, le jugea excellent, et résolut de le réaliser. On a vu avec quelle maestria il avait machiné sa scène initiale, mais cette scène eût été, au besoin, suivie de beaucoup d’autres. S’il l’avait fallu, Ilia Brusch eût été traîné chez le commissaire, emprisonné même sous de spécieux prétextes, effrayé de cent façons. Karl Dragoch, on peut en être sûr, eût joué de l’arbitraire sans remords, jusqu’au moment où le pêcheur, terrifié, n’aurait plus vu qu’un sauveur dans le passager qu’il repoussait.

Le détective s’estimait heureux, toutefois, d’avoir triomphé sans employer cette violence morale et sans continuer la comédie plus loin que le premier acte.

Maintenant, il était dans la place, bien certain que, s’il faisait mine de vouloir la quitter, son hôte s’opposerait à son départ avec autant d’énergie qu’il s’était opposé à son entrée. Restait à tirer parti de la situation.

Pour cela, Karl Dragoch n’avait qu’à se laisser entraîner par le courant. Pendant que son compagnon pêcherait ou godillerait, il surveillerait le fleuve, où rien d’anormal n’échapperait à son regard expérimenté. Chemin faisant, il s’aboucherait avec ses hommes disséminés le long des rives. A la première nouvelle d’un délit ou d’un crime, il se séparerait d’Ilia Brusch pour se lancer sur les traces des malfaiteurs, et il en serait au besoin de même, si, en l’absence de tout crime ou de tout délit, un indice suspect attirait son attention.

Tout cela était sagement combiné et, plus il y pensait, plus Karl Dragoch s’applaudissait de son idée, qui, en lui assurant l’incognito sur toute la longueur du Danube, multipliait les chances du succès.

Malheureusement, en raisonnant ainsi, le détective ne tenait pas compte du hasard. Il ne se doutait guère qu’une série de faits des plus singuliers allait, dans peu de jours, aiguiller ses recherches dans une direction imprévue et donner à sa mission une ampleur inattendue.

Un roman de Jules Verne

Le pilote du Danube

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