Le robinson suisse

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Johann David Wyss

Le robinson suisse

Toute la troupe fut bientôt sur pied pour reprendre sa route interrompue. Nous marchions maintenant au milieu d’une fertile vallée couverte d’un riant gazon et entrecoupée de bosquets délicieux. Cette contrée faisait un agréable contraste avec le désert que nous venions de parcourir. La vallée se prolongeait pendant une longueur d’environ deux lieues, en côtoyant la chaîne de montagnes qui faisait la frontière de notre domaine. Sa largeur était d’une demi-lieue, et elle était arrosée, dans toute son étendue, par le ruisseau dont nous venions de visiter la source, mais dont le cours, grossi par de nouvelles eaux souterraines, donnait la vie et la fécondité à cette délicieuse contrée.

Çà et là, dans l’éloignement, nous apercevions des troupeaux de buffles et d’antilopes qui paissaient tranquillement; mais à la vue de nos chiens, qui nous précédaient toujours de quelques centaines de pas, ils partaient comme l’éclair et ne tardaient pas à se perdre dans les profondeurs de la montagne.

La vallée, qui se dirigeait insensiblement vers la gauche, ne tarda pas à nous amener en face d’un coteau, que nous reconnûmes avec chagrin pour celui qui nous avait servi de lieu de repos dans la matinée. Voyant avec regret que cette longue marche ne nous avait pas offert une seule pièce de gibier à portée de fusil, je résolus de faire tous mes efforts pour ne pas rentrer sans quelque capture. En conséquence de cette détermination, nous prîmes chacun un des chiens en laisse, afin qu’ils ne missent pas plus longtemps obstacle à nos projets.

Nous avions encore une demi-heure de marche jusqu’à la grotte du Chacal, dont la voûte devait nous servir de gîte pour le reste du jour. J’avais fait une halte de quelques instants, afin de soulager Fritz, et Jack de leur fardeau, tandis qu’Ernest continuait sa route pour jouir plus tôt des douceurs de la grotte. Tout à coup nous entendîmes de son côté un cri d’alarme suivi d’aboiements furieux et d’un long hurlement que l’écho semblait répéter. À l’instant tout fut abandonné pour voler au secours du pauvre Ernest.

Au moment même nous le vîmes accourir sans chapeau et pâle comme la mort, et il vint tomber dans mes bras en s’écriant : « Un ours ! un ours ! il vient ! le voici ! »

C’est ici qu’il faut de la résolution, pensais-je en moi-même; et, armant mon fusil, je m’élançai au secours des chiens, qui attaquaient bravement l’ennemi. À peine avais-je eu le temps d’apercevoir l’ours qui s’avançait vers nous, que, à mon grand effroi, j’en vis un second sortir du taillis, et se diriger du côté de son compagnon.

Fritz coucha bravement en joue l’un des terribles animaux, et je me chargeai de l’autre. Nos deux coups partirent en même temps; mais, par malheur, ni l’un ni l’autre ne furent mortels; car les chiens pressaient l’attaque avec tant de fureur, qu’il nous fut impossible de trouver le moment de lâcher notre second coup, tant nous craignions de frapper l’un de nos braves défenseurs. Toutefois ma balle avait brisé la mâchoire inférieure de l’un des ours, de manière à rendre ses morsures peu dangereuses, et celle de Fritz avait traversé l’épaule du second, de sorte que ses étreintes étaient désormais plus désespérées que redoutables. Les chiens, paraissant comprendre leur avantage, redoublaient d’efforts et multipliaient leurs morsures. Enfin, impatient de terminer la lutte, je pris un pistolet dans ma main droite, et, m’approchant du plus terrible des deux animaux, je lui lâchai le coup dans la tête, tandis que Fritz, se portant sur le second, lui traversait le cœur.

« Dieu soit loué ! m’écriai-je en les voyant tomber avec un sourd mugissement. Voici une rude besogne achevée. Grâces soient rendues au Ciel, qui vient de nous délivrer d’un terrible danger ! »

Nous demeurâmes quelques minutes à contempler notre victoire dans un muet étonnement. Les chiens, qui s’acharnaient sur leur proie, ne nous laissèrent bientôt aucun doute sur le trépas des deux terribles animaux. Dans ce moment, Jack entonna son chant de victoire, et je le vis prendre sa course pour ramener Ernest sur le champ de bataille. Toutefois celui-ci se tint prudemment à l’écart, jusqu’à ce que les cris de Fritz et les miens lui eussent apporté le témoignage de notre complet triomphe.

Lorsqu’il fut près de nous, je lui demandai pourquoi il nous avait laissés en arrière. « Ah ! reprit-il d’une voix encore tremblante, je voulais effrayer Jack en imitant le cri d’un ours lorsque je le verrais s’approcher de la caverne, et, pour me punir, le Ciel a permis qu’il s’y trouvât justement deux véritables ours.

MOI. Dieu seul sait juger quand il convient de châtier nos mauvaises pensées, et à lui seul appartient la mesure du châtiment. Il est certain que ton projet n’était rien moins que louable; car la peur la plus innocente peut avoir les résultats les plus funestes, et peut-être le pauvre Jack aurait-il éprouvé plus de mal du faux ours que toi du véritable.

FRITZ. Voyez, cher père, de quels monstres nous avons débarrassé la terre. Le plus gros a bien huit pieds de long, et l’autre pas beaucoup moins.

MOI. Quoique nous n’ayons rencontré aucune trace de serpent, nous n’avons pas moins travaillé pour notre sûreté future en nous délivrant de ces terribles ennemis.

JACK. Comment se fait-il qu’on rencontre de pareils animaux dans ces contrées ? Je croyais que l’ours est un habitant des pays froids.

MOI. En effet, je ne sais trop comment expliquer leur présence sous un pareil climat, à moins de supposer que nous ayons sous les yeux une espèce particulière, et c’est une question que je ne suis pas assez savant pour décider. On a bien rencontré des ours dans le Tibet. »

Cette grave question avait peu d’importance pour nos jeunes chasseurs, encore tout entiers à la joie de notre miraculeuse délivrance. Ils se promenaient avec orgueil autour des doux monstres abattus, contemplant leurs blessures, leurs dents terribles et leurs puissantes griffes. Nous admirions en même temps la force de leurs épaules et de leurs reins, la grosseur de leurs membres, l’épaisseur et la richesse de leur fourrure.

« À présent, qu’allons nous faire de notre miraculeux butin ? demandai-je enfin à mes compagnons.

FRITZ. Il faut commencer par les écorcher, la peau nous fournira d’excellentes fourrures.

ERNEST. Une de ces peaux me conviendrait assez pour me servir de lit de camp dans des expéditions aussi fatigantes que celle-ci. »

Je mis fin à la délibération en exhortant chacun à commencer au plus vite ses préparatifs de départ, car l’heure avançait, et il fallait être de retour le lendemain de grand matin avec notre attelage. « En outre, ajoutai-je, plusieurs de nos chiens ont reçu de légères blessures pour lesquelles les soins de votre mère sont indispensables. Vous êtes vous-mêmes trop épuisés de cette longue marche et de notre combat pour songer à passer ici une nuit fatigante et peut-être périlleuse. »

Mon projet de retour reçut une approbation générale; car, depuis l’apparition des ours, personne ne se souciait de passer la nuit dans un si redoutable voisinage. Mes compagnons ne furent pas fâchés non plus de se voir débarrassés de leurs œufs d’autruche, que je leur conseillai de laisser enfouis dans le sable chaud jusqu’à ce que nous eussions le loisir de retourner les prendre avec les précautions convenables. Après les avoir placés à une certaine profondeur, afin de les dérober aux attaques des chacals et des autres animaux de proie, nous quittâmes ce lieu de terreur et de triomphe. La perspective d’un bon gîte et d’un souper réconfortant semblait nous donner des ailes, et toute fatigue était oubliée.

Le soleil se couchait lorsque nous arrivâmes au camp, où l’accueil ordinaire nous attendait. Par bonheur il ne restait plus rien à faire au logis, et nous ne pouvions assez remercier ma femme d’avoir tout préparé pour un repas dont nous avions si grand besoin.

Naturellement l’entretien roula sur notre dernière aventure, dont les détails héroïques frappèrent d’admiration les oreilles étonnées de nos deux auditeurs.

La conclusion du récit fut une invitation pressante à se rendre le lendemain sur le champ de bataille avec armes et bagages, pour y délibérer sur le parti à prendre relativement à notre importante capture.

Ma femme me raconta à son tour qu’elle n’était pas demeurée inactive durant notre absence. Avec l’aide de Franz elle s’était frayé un passage à travers le taillis jusqu’au rocher le plus voisin, au pied duquel ils avaient découvert un lit considérable d’argile qui peut-être nous fournirait plus tard de la porcelaine. Elle prétendait aussi avoir reconnu une espèce de fève sauvage grimpante, qui s’attachait comme le lierre aux tiges des grands arbres. Enfin ils avaient employé les bêtes de somme à transporter une provision de bambous pour nous préparer les premiers matériaux de l’édifice projeté.

Je la remerciai de ses peines, dont je comptais tirer parti en temps convenable. Pour commencer le cours de mes expériences, je pris une couple des morceaux de l’argile nouvellement découverte, et je les plaçai au milieu d’un grand brasier allumé pour la nuit. Nos chiens firent le cercle accoutumé autour du foyer, et les enfants fatigués s’étendirent sous le toit léger de la tente. Après avoir allumé une de nos torches, je pris ma place à l’entrée, et bientôt le Ciel fit descendre sur notre habitation un sommeil bienfaisant.

Le lendemain, mon premier soin fut de courir au foyer, où je trouvai mes deux morceaux d’argile parfaitement vitrifiés. Seulement la fusion avait peut-être été trop rapide, inconvénient auquel je me proposai de remédier plus tard. En un instant nos devoirs de piété furent accomplis, notre déjeuner avalé, le chariot attelé, et nous prîmes le chemin de la caverne, dans le voisinage de laquelle nous arrivâmes bientôt sans le moindre accident.

Au moment où l’entrée de la caverne commençait à s’apercevoir, Fritz, qui nous précédait de quelques pas, s’écria à demi-voix : « Alerte ! alerte ! si vous voulez voir une troupe de coqs dinde qui nous attend probablement pour célébrer les funérailles des défunts. Mais il paraît qu’il y a là un veilleur de morts qui les tient à distance du lit mortuaire. »

Après avoir fait quelques pas en avant, nous aperçûmes effectivement un gros oiseau dont le cou dépouillé et d’un rouge pâle était entouré d’un collier de plumes blanches descendant sur la poitrine; le plumage du corps et des ailes me parut d’un brun foncé, et ses pieds crochus semblaient armés de serres redoutables.

Ce singulier gardien tenait l’entrée de la caverne comme assiégée, de manière à en interdire l’approche aux oiseaux plus petits qui planaient au-dessus des cadavres.

Il y avait quelques instants que nous considérions ce bizarre spectacle, lorsque j’entendis au-dessus de ma tête comme un bruit pesant d’ailes, et en même temps j’aperçus une grande ombre se projeter sur le sable dans la direction de la caverne.

Nous nous regardions tous avec étonnement, lorsque Fritz fit feu en l’air, et nous vîmes un oiseau énorme tomber sur la pointe du rocher, où il se brisa la tête, tandis que son sang s’échappait par une large blessure.

Un long cri de joie succéda à notre silence, et les chiens s’élancèrent sur les traces de Fritz, au milieu d’une nuée d’oiseaux sauvages qui nous saluaient de leurs cris discordants. Cependant le gardien de la caverne hésita encore à abandonner son poste; enfin, lorsque Fritz n’était plus qu’à une portée de pistolet, il se leva lentement, à notre grand regret, et, s’élançant dans les airs d’un vol majestueux, nous le vîmes bientôt disparaître à nos regards. Mais Ernest abattit encore un retardataire.

« Ah ! dis-je à Fritz, voilà de diligents croque-morts. Encore un jour, et ils nous auraient épargné toute la peine des funérailles. Ce sont de véritables tombeaux vivants, où les cadavres disparaissent aussi vite et aussi sûrement que dans le meilleur sarcophage. »

À ces mots, j’entrai avec précaution dans la caverne, et je reconnus avec joie que les deux cadavres étaient encore intacts, à l’exception des yeux et de la langue. Je me félicitai de ce que nous étions arrivés à temps pour sauver le reste.

Alors commença la visite de nos deux victimes ailées, dont l’odeur ne trahissait que trop la nature et l’espèce. Toutefois ma femme ne renonçait pas à son idée favorite, que nous avions devant les yeux des poules dinde. Après un examen approfondi, il fallut se résoudre à les reconnaître pour des oiseaux de proie : l’un pour le vautour noir ou l’urubu du Brésil; l’autre pour le condor.

Nous nous mîmes en devoir de dresser notre tente à l’entrée de la caverne, de manière à appuyer son extrémité sur le rocher. En faisant tomber quelques éclats de pierre qui gênaient notre travail, je m’aperçus que l’intérieur du rocher était formé d’une espèce de talc, traversé par des veines d’asbeste; je reconnus aussi dans les fragments quelques traces de verre fossile, dont la découverte me charma.

Il s’agissait maintenant de dépouiller sans retard les deux terribles animaux. Pour rendre l’opération plus facile, nous les suspendîmes à une forte tige de bambou, solidement fixée dans le sol de la caverne, pendant que ma femme était chargée de construire un foyer et de déterrer les œufs d’autruche, afin de les exposer aux rayons du soleil.

Les deux ours me donnèrent beaucoup de peine, tant à cause de la difficulté de l’opération qu’en raison de l’adresse dont il fallait faire preuve pour dépouiller la tête sans gâter la peau.

« Mais, à propos, que voulez-vous faire de ces deux têtes ? demandai-je aux enfants lorsque je fus venu heureusement à bout de mon entreprise.

FRITZ. Nous nous en ferons des masques de guerre pour aller à la rencontre des sauvages. Les insulaires de Tahiti et des îles Sandwich ont coutume d’en porter de pareils.

ERNEST. Il vaudrait bien mieux nous en faire des manteaux à la manière des anciens Germains, en conservant la tête en guise de casque, de façon que la gueule béante paraisse menacer l’ennemi.

MOI. Nous verrons à nous décider lorsque j’aurai mis la dernière main à mon ouvrage. Peut-être faudra-t-il nous contenter d’en faire un nouvel ornement pour notre muséum. »

Nous ne quittâmes notre travail que pour obéir à la voix de ma femme, qui nous annonçait l’heure du dîner. Remarquant à la fin du repas un reste d’eau tiède dans la marmite, j’appelai les enfants pour leur dire que je serais curieux de savoir dans quel état se trouvaient les œufs d’autruche, ajoutant que, si l’intérieur était gâté, je ne voyais pas la nécessité de nous charger plus longtemps d’un fardeau inutile.

FRITZ. « Mais comment saurons-nous à quoi nous en tenir ? Faudra-t-il casser les œufs ? et, dans ce cas, à quoi peut servir l’eau de la marmite ?

MA FEMME. Nous y plongerons les œufs, et, si quelque mouvement se fait remarquer dans l’eau, qu’en faudra-t-il conclure pour la nature du contenu ?

JACK. Ah ! je comprends. Mais pourquoi prendre de l’eau tiède ?

MA FEMME. Parce que l’eau froide ou bouillante amènerait infailliblement la mort du petit. »

L’épreuve eut lieu immédiatement, et elle nous donna la triste assurance que l’œuf était sans vie.

Les enfants voulaient immédiatement briser la coquille; mais je m’y opposai, en faisant observer qu’elle pourrait nous servir en guise de tasse ou d’écuelle.

FRITZ. « J’aurais pourtant grand plaisir à voir si l’autruche est déjà formée.

MOI. Eh bien, partage la coquille en deux moitiés, comme les calebasses, de manière qu’elle nous puisse être de quelque utilité.

FRITZ. Elle est trop dure pour que je vienne à bout de la partager avec un simple fil.

MOI. Je le pense comme toi. Nous allons donc avoir recours à un moyen plus puissant. Prends un cordon de coton, que tu tremperas dans le vinaigre. Maintenant entoure l’œuf de ton cordon, que tu auras soin d’humecter de vinaigre frais à mesure que l’ancien se desséchera, et nous ne tarderons pas à voir le cordon pénétrer peu à peu la substance calcaire de la coquille, et parvenir bientôt à la partie molle de l’œuf. Alors la coquille se séparera sans peine en deux parties égales, qui deviendront de vraies écuelles. »

Le reste du jour s’écoula rapidement parmi les travaux divers qui nous occupaient. Toutefois je finis par songer à mes tortues, qui depuis la veille étaient demeurées dans ma gibecière; après les avoir plongées dans l’eau et leur avoir présenté quelque nourriture, je les fis tomber au fond d’un sac, qui dut leur servir de demeure jusqu’à notre retour à l’habitation.

Johann David Wyss

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