Le robinson suisse

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Johann David Wyss

Le robinson suisse

Aussitôt après le dîner, auquel nous avions mis moins de temps que de coutume, nous nous préparâmes à retourner à l’îlot; mais auparavant je m’occupai à trouver des tonneaux pour contenir la graisse de la baleine. Je ne voulais pas prendre pour cela des tonnes vides que nous pouvions avoir; car je savais qu’elles conservaient une odeur infecte. Cependant cette graisse m’était utile pour alimenter d’huile les grandes lanternes qui nous éclairaient dans la grotte. Ma femme me rappela enfin que nous avions encore quatre cuves de notre bateau qui se trouvaient dans l’eau en attendant emploi. Mes enfants les nettoyèrent, et, après nous être armés de couteaux, de haches, de scies et de tous les instruments tranchants dont nous devions avoir besoin, nous levâmes l’ancre, traînant les cuves à la remorque. Nous partîmes bien plus lentement que le matin, et au bruit des soupirs et des lamentations des rameurs; mais, comme la mer était fort élevée et tranquille, nous pûmes aborder presque à côté de la baleine.

Mon premier soin fut d’abriter la pirogue et les cuves pour le moment où les vagues redeviendraient furieuses. Ma femme resta étonnée, et Franz, qui se trouvait pour la première fois en présence du monstre, en fut si effrayé, qu’il était sur le point de pleurer. En la mesurant approximativement, je trouvai qu’elle pouvait avoir soixante à soixante-dix pieds de long, sur trente-cinq pieds d’épaisseur dans le milieu, et pouvait peser soixante milliers de livres. Elle n’avait encore atteint que la moitié de la taille ordinaire à cette espèce. Nous admirâmes les énormes proportions de sa tête et la petitesse de ses yeux, semblables à ceux du bœuf; mais ce qu’il y avait de plus étonnant, c’étaient ses mâchoires, avec ces rangées de barbes qu’on nomme fanons, et qui n’avaient pas moins de dix à douze pieds : ce sont ces fanons que les Européens emploient sous le nom de baleines. Comme ils devaient être pour nous d’une grande utilité, je me promis bien de ne pas les négliger. La langue, épaisse, pouvait peser un millier. Fritz s’étonna de la petitesse du gosier du monstre, dont l’ouverture était à peine de la force de mon bras. « Aussi, s’écria-t-il, la baleine ne doit pas se nourrir de gros poissons, ainsi qu’on pourrait le croire à sa taille.

—    Tu as raison, lui répondis-je, elle ne se nourrit que de petits poissons, parmi lesquels il y en a une espèce qui se trouve dans les mers du pôle, et qu’elle préfère. Elle en avale d’immenses quantités noyées dans beaucoup d’eau de mer; mais cette eau sort en jets par deux trous qui sont placés au-dessus de la tête, ou bien encore s’écoule à travers les barbes ou fanons.

« Mais, ajoutai-je, à l’ouvrage ! et vite, si nous voulons tirer parti de notre Léviathan avant la nuit. »

Fritz et Jack s’élancèrent aussitôt sur la queue, et de là sur le dos de la baleine, parvinrent ainsi jusqu’à la tête, puis à l’aide de la hache et de la scie ils se mirent à détacher les fanons, que je retirai d’en bas. Nous en comptâmes jusqu’à six cents de diverses grosseurs; mais nous ne prîmes que les plus beaux, environ cent à cent vingt.

Nous ne restâmes pas longtemps tranquilles : l’air se remplit d’oiseaux de toute espèce, dont le cercle se resserrait de plus en plus autour de nous. D’abord ils n’avaient fait que voltiger au-dessus de nos têtes; puis, quand leur nombre se fut accru, ils s’approchèrent et vinrent saisir les morceaux jusque dans nos mains, jusque sous les coups de nos haches.

Ces oiseaux nous tentaient peu; cependant nous en tuâmes quelques-uns, car ma femme m’avait fait observer que leurs plumes et leur duvet pourraient nous servir.

Je laissai Fritz tirer seul les fanons de la bouche de l’animal, et je me mis en devoir d’enlever sur son dos une longue et large bande de peau, que je destinais à faire des harnais pour les buffles et des chaussures pour nous. J’eus beaucoup de peine, car le cuir de la baleine avait près d’un pouce d’épaisseur; cependant je réussis assez bien.

Nous enlevâmes à la queue quelques morceaux de chair et de lard. Comme la mer approchait rapidement, nous fîmes les préparatifs du départ. Cependant j’eus le temps de couper un morceau de la langue, que j’avais entendu vanter comme un excellent manger, et donnant une huile excellente. Tout fut embarqué avec soin, et nous nous hâtâmes de regagner nos côtes bien-aimées, après lesquelles nous soupirions.

Notre ardeur augmenta bientôt. À peine étions-nous en pleine mer, que l’odeur qui se dégageait des tonnes nous saisit au nez avec une telle force, que nous ne savions comment nous y soustraire. Nous arrivâmes enfin au milieu des lamentations les plus risibles, et tous nos bestiaux furent aussitôt employés à transporter les produits de cette première journée.

Le lendemain matin, de bonne heure, nous montâmes de nouveau dans la pirogue; mais Franz et ma femme restèrent à terre, parce que les travaux que je projetais eussent été vraisemblablement trop dégoûtants pour eux. Un vent frais nous porta assez vite à l’îlot, et nous trouvâmes notre baleine dévorée par une nuée de mouettes et autres oiseaux de mer qui s’étaient abattus sur elle. Il fallut leur tirer quelques coups pour s’en débarrasser; car leurs cris assourdissants nous déchiraient les oreilles.

Nous eûmes soin, avant de nous mettre à l’œuvre, de nous dépouiller de nos vestes et de nos chemises; nous revêtîmes des espèces de casaques préparées exprès, et nous attaquâmes les flancs de l’animal. Parvenu aux intestins, je les coupai en morceaux de six à quinze pieds. Je les fis nettoyer, et, quand ils furent bien lavés à l’eau de mer et frottés de sable jusqu’à ce que la pellicule intérieure fût enlevée, nous les plaçâmes dans le bateau.

Après avoir renouvelé notre provision de lard, comme le soleil commençait à baisser, nous fûmes forcés de quitter notre proie pour retourner au rivage, et nous partîmes, abandonnant le reste de la baleine aux oiseaux voraces.

Nous soupirions d’ailleurs après un bon repas et une boisson fraîche, ce dont nous avions été privés toute la journée; nous ramassâmes quelques beaux coquillages pour notre musée, entre autres un nautile, et nous nous embarquâmes.

« Pourquoi donc, mon père, avez-vous pris ces boyaux ? me demandèrent mes enfants pendant le voyage : à quoi les destinez-vous ?

—    Le grand moteur de l’industrie humaine, leur dis-je, le besoin a enseigné aux peuplades des contrées privées de bois, telles que les Groenlandais, les Samoyèdes et les Esquimaux, à y suppléer et à convertir les boyaux d’une baleine en tonnes. Ils savent aussi trouver dans cet animal leur nourriture et même leurs nacelles, tandis que nos besoins ne nous permettent d’apprécier que l’huile de ce poisson. »

On me demanda pourquoi nous, qui avions du bois et des tonnes à notre disposition, nous avions entrepris une besogne aussi dégoûtante. Je fis observer alors que mes tonnes auraient conservé une mauvaise odeur.

En causant ainsi, nous atteignîmes le rivage, où la bonne mère nous attendait, « Grand Dieu ! s’écria-t-elle, comment osez-vous vous présenter dans un pareil état ! Allez laver vos vêtements, et portez ailleurs votre cargaison.

—    Calme-toi, ma chère, lui dis-je, et reçois-nous comme si nous te rapportions les meilleurs fruits; car, dans notre position, ce sont des richesses précieuses. » Elle nous laissa aborder, et le repas qu’elle nous avait préparé nous fit oublier les occupations de la journée.

Johann David Wyss

Le robinson suisse

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