Charlotte Brontë

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Charlotte Brontë

Jane Eyre

Je continuai à m'occuper de mon école avec autant d'activité et de zèle que possible. Dans le commencement, ce fut une tâche rude; malgré tous mes efforts, il me fallut quelque temps avant de pouvoir comprendre la nature de mes écolières. En les voyant si incultes et si engourdies, je croyais qu'il n'y avait plus rien à espérer, pas plus chez les unes que chez les autres; mais bientôt je vis que je m'étais trompée : il y avait des différences entre elles, comme entre les enfants bien élevés, et, quand nous nous connûmes réciproquement, la différence se développa avec rapidité. Lorsque l'étonnement que leur causaient mon langage et mes manières eut cessé, je m'aperçus que quelques-unes étaient lourdes, endormies, grossières et agressives. Beaucoup, au contraire, se montraient obligeantes et aimables, et je découvris parmi elles d'assez nombreux exemples de politesse naturelle, de dignité et d'excellentes dispositions, qui me remplirent de bonne volonté et d'admiration. Bientôt elles prirent plaisir à bien faire leurs devoirs, à se tenir propres, à apprendre régulièrement leurs leçons, à acquérir des manières calmes et convenables. La rapidité de leurs progrès fut en quelque sorte surprenante, et j'en ressentis un orgueil légitime et heureux; d'ailleurs je m'étais déjà attachée aux meilleures de mes élèves, et elles aussi m'aimaient. Parmi mes écolières, j'avais quelques filles de ferme, qui étaient déjà presque des jeunes filles. Elles savaient lire, écrire et coudre. Je leur apprenais les éléments de la grammaire, de la géographie, de l'histoire, et les travaux de couture les plus délicats; je trouvai parmi elles des natures estimables, désireuses d'apprendre, et toutes disposées à s'améliorer. Souvent, le soir, j'allais passer quelques heures agréables chez elles; leurs parents (le fermier et sa femme) me comblaient d'attentions. C'était une joie pour moi d'accepter leur simple hospitalité et de la payer par une considération et un respect scrupuleux pour leurs sentiments, respect auquel on ne les avait peut-être pas toujours accoutumés, et qui les charmait et leur faisait du bien, parce qu'étant ainsi élevés à leurs propres yeux, ils voulaient se rendre dignes de la déférence qu'on leur témoignait.

Je me sentais aimée dans le pays. Toutes les fois que je sortais, c'étaient de cordiales salutations et des sourires affectueux. Être généralement respecté, même par des ouvriers, c'est vivre calme et heureux sous un rayon de soleil, qui développe et fait éclore la sérénité de vos sentiments intérieurs. À cette époque de ma vie, mon cœur fut plus souvent gonflé par la reconnaissance qu'abattu par la tristesse; et pourtant, au milieu de cette existence calme et utile, après avoir passé ma journée dans un travail honorable au milieu de mon école, et ma soirée à dessiner ou à lire, des songes étranges me poursuivaient pendant la nuit, des songes variés, agités, orageux. Au milieu de scènes bizarres, d'aventures extraordinaires et romanesques, je rencontrais toujours Mr Rochester au moment le plus terrible de la crise. Alors il me semblait être dans ses bras, entendre sa voix, rencontrer son regard, toucher ses mains et ses joues; je croyais l'aimer et être aimée de lui; l'espérance de passer mes jours près de lui se ranimait avec toute sa force d'autrefois. Puis, je m'éveillais, je me rappelais où j'étais et dans quelle position; tremblante et agitée, je m'asseyais sur mon lit sans rideaux; la nuit tranquille et sombre était témoin des convulsions de mon désespoir et entendait les sanglots de ma passion. Le lendemain matin, à neuf heures, j'ouvrais l'école, et, tranquille, remise, je me préparais aux devoirs de la journée.

Rosamonde Oliver tint sa promesse de visiter l'école. Elle venait généralement en faisant sa promenade du matin; elle arrivait jusqu'à la porte sur son poney, et suivie d'un domestique en livrée. On ne peut rien imaginer de plus charmant que cette jeune amazone, avec son habit pourpre, sa toque de velours noir, gracieusement posée sur ses longues boucles qui venaient caresser ses joues et flotter sur ses épaules; c'est ainsi qu'elle entrait dans l'école rustique et passait au milieu des petites villageoises étonnées. Elle venait ordinairement à l'heure où Mr Rivers faisait le catéchisme; je crois que le regard de la jeune visiteuse perçait profondément le cœur du pasteur. Une sorte d'instinct semblait l'avertir lorsqu'elle entrait, même quand il ne la voyait pas, même quand il regardait dans une direction tout opposée à la porte. Dès qu'elle apparaissait, ses joues se coloraient, ses traits de marbre changeaient presque insensiblement, malgré leurs efforts pour rester immobiles; leur calme même exprimait une ardeur contenue plus fortement que n'auraient pu le faire des muscles agités ou un regard passionné.

Certainement elle connaissait son pouvoir, et Mr Rivers ne le lui cachait pas, parce qu'il ne le pouvait pas. En dépit de son stoïcisme chrétien, quand elle s'adressait à lui, il lui envoyait un sourire gai, encourageant et même tendre; sa main tremblait et ses yeux brûlaient; si ses lèvres restaient muettes, il semblait dire par son regard triste et résolu : « Je vous aime et je sais que vous avez une préférence pour moi; si je me tais, ce n'est pas parce que je doute du succès; si je vous offrais mon cœur, je crois que vous l'accepteriez. Mais ce cœur a déjà été déposé sur un autel sacré; les flammes du sacrifice l'entourent, et bientôt ce ne sera plus qu'une victime consumée. »

Alors elle boudait comme un enfant désappointé; un nuage pensif venait adoucir sa vivacité radieuse; elle retirait promptement sa main de celle de Mr Rivers, et s'éloignait de lui avec une rapidité héroïque, qui ressemblait un peu à celle d'un martyr. Saint-John aurait sans doute donné le monde entier pour la suivre, la rappeler, la retenir quand elle s'enfuyait ainsi, mais il ne voulait pas perdre une seule chance d'obtenir le ciel, ni abandonner pour son amour l'espérance d'un paradis vrai et éternel; et d'ailleurs une seule passion ne pouvait pas suffire à sa nature de pirate, de poète et de prêtre. Il ne pouvait, il ne voulait pas renoncer au rude combat du missionnaire pour les salons et la paix de Vale-Hall. J'appris tout ceci dans une conversation où, en dépit de sa réserve, j'eus l'audace de lui arracher cette confidence.

Souvent déjà Mlle Oliver m'avait fait l'honneur de venir me visiter dans ma ferme. Bientôt je la connus tout entière, car il n'y avait en elle ni déguisement ni mystère; elle était coquette, mais bonne; exigeante, mais pas égoïste; on l'avait toujours traitée avec beaucoup trop d'indulgence, et pourtant on n'avait pas réussi à la gâter entièrement. Elle était vive, mais avait un bon naturel; pouvait-elle ne pas être vaine ? chaque regard qu'elle dirigeait du côté de sa glace lui montrait un ensemble si charmant ! mais elle n'était pas affectée. Elle n'avait aucun orgueil de ses richesses; elle était généreuse, naïve, suffisamment intelligente, gaie, vive, mais légère; elle était charmante enfin, même aux yeux d'une froide observatrice comme moi; mais elle n'était pas profondément intéressante, et ne vous laissait pas une vive impression. Elle était bien loin de ressembler aux sœurs de Saint-John, par exemple. Cependant je l'aimais presque autant qu'Adèle, si ce n'est pourtant qu'on accorde à l'enfant surveillé et instruit par soi une affection plus intime qu'à la jeune fille étrangère douée des mêmes charmes.

Elle s'était prise pour moi d'un aimable caprice; elle prétendait que je ressemblais à Mr Rivers : « Seulement, disait-elle, vous n'êtes pas si jolie, bien que vous soyez une gentille et mignonne petite créature; mais lui, c'est un ange. Cependant vous êtes bonne, savante, calme et ferme comme lui; faire de vous une maîtresse d'école dans un village, c'est un lusus naturæ; je suis sûre que, si l'on connaissait votre histoire, on en ferait un délicieux roman. »

Un soir qu'avec son activité enfantine et sa curiosité irréfléchie, mais nullement offensante, elle fouillait dans le buffet et dans la table de ma petite cuisine, elle aperçut d'abord deux livres français, un volume de Schiller, une grammaire allemande et un dictionnaire, puis ensuite tout ce qui m'était nécessaire pour dessiner, quelques esquisses, entre autres, un petit portrait au crayon d'une de mes élèves qui avait une véritable tête d'ange, quelques vues d'après nature, prises dans la vallée de Morton et dans les environs; elle fut d'abord étonnée, puis ravie.

« Est-ce vous qui avez fait ces dessins ? me demanda-t-elle, savez-vous le français et l'allemand ? Quel amour vous faites ! quelle petite merveille ! Vous dessinez mieux que mon maître de la première pension de S***. Voulez-vous esquisser mon portrait, pour que je le montre à papa ?

—    Certainement ! » répondis-je.

Je sentais un plaisir d'artiste à l'idée de copier un modèle si parfait et si éblouissant. Elle avait une robe de soie bleu foncé; son cou et ses bras étaient nus; elle n'avait pour tout ornement que ses beaux cheveux châtains, qui flottaient sur son cou avec toute la grâce des boucles naturelles. Je pris une feuille de beau carton, et je dessinai soigneusement les contours de son charmant visage. Je me promis de colorier ce dessin; mais, comme il était déjà tard, je lui demandai de revenir poser un autre jour.

Elle parla de moi à son père avec tant d'éloges, que celui-ci l'accompagna le soir suivant. C'était un homme grand, aux traits massifs, d'âge mûr, et dont les cheveux grisonnaient. Sa fille, debout à ses côtés, avait l'air d'une brillante fleur près d'une tourelle moussue. Il paraissait taciturne, peut-être orgueilleux; mais il fut très bon pour moi. L'esquisse du portrait de Rosamonde lui plut beaucoup; il me demanda d'en faire une peinture aussi perfectionnée que possible; il me pria aussi de venir le lendemain passer la soirée à Vale-Hall.

J'y allai. Je vis une maison grande, belle, et qui prouvait la richesse de son propriétaire. Rosamonde fut joyeuse et animée tout le temps que je restai là; son père fut très affable; et lorsqu'après le thé il se mit à causer avec moi, il m'exprima très chaleureusement son approbation pour ce que j'avais fait dans l'école de Morton.

« Mais, ajouta-t-il, d'après tout ce que je vois et tout ce que j'entends, j'ai peur que vous ne soyez trop supérieure pour une semblable place et que vous ne la quittiez bientôt pour une qui vous plaira mieux.

—    Oh ! oui, certainement, papa, s'écria Rosamonde, elle est bien assez instruite pour être gouvernante dans une grande famille.

—    J'aime bien mieux être ici que dans une grande famille, » pensai-je.

Mr Oliver me parla de Mr Rivers et de toute sa famille avec beaucoup de respect; il dit que c'était un vieux nom, que ses ancêtres avaient été riches, que jadis tout Morton leur avait appartenu, et que maintenant même le dernier descendant de cette famille pouvait, s'il le voulait, s'allier aux plus grandes maisons. Il trouvait triste qu'un jeune homme si beau et si rempli de talents eût formé le projet de partir comme missionnaire; c'était perdre une vie bien précieuse. Ainsi, il était évident que Mr Oliver ne voyait aucun obstacle à une union entre Saint-John et Rosamonde. Il regardait la naissance du jeune ministre, sa profession sacrée, son ancien nom, comme des compensations bien suffisantes au manque de fortune.

On était au 5 de novembre, jour de congé; ma petite servante était partie après m'avoir aidée à nettoyer ma maison, et bien contente de deux sous que je lui avais donnés pour récompenser son zèle. Tout était propre et brillait autour de moi; le sol bien sablé, la grille bien luisante et les chaises frottées avec soin. Je m'étais habillée proprement, et j'étais libre de passer mon après-midi comme bon me semblerait.

Charlotte Brontë

Jane Eyre - Biographie

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