Charlotte Brontë

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Charlotte Brontë

Jane Eyre

Il ne partit pas pour Cambridge le jour suivant, ainsi qu'il l'avait dit; il resta une semaine entière, et, pendant ce temps, il me fit sentir quelle dure punition pouvait infliger un homme bon mais sévère, consciencieux mais implacable quand on l'avait offensé. Sans un seul acte d'hostilité ouverte, sans un seul mot de reproche, il s'efforça de me montrer qu'il me blâmait.

Non pas que Saint-John nourrit dans son esprit une haine antichrétienne; non pas qu'il eût voulu nuire à un seul cheveu de ma tête, s'il l'avait pu; par nature et par principe, il dédaignait une basse vengeance. Il m'avait pardonné de lui avoir dit que je le méprisais et que je méprisais son amour, mais il n'avait point oublié, et je savais qu'il n'oublierait jamais. Je voyais par la manière dont il me regardait que ces paroles étaient toujours écrites dans l'air entre lui et moi; toutes les fois que je lui parlais, elles résonnaient à son oreille, et je le voyais par ses réponses.

Il n'évitait pas de causer avec moi; chaque matin, au contraire, il m'appelait près de lui. Je crois que l'homme corrompu prenait un plaisir que ne partageait pas le pur chrétien à montrer avec quelle habileté il pouvait, tout en parlant et en agissant comme ordinairement, retirer à chaque phrase et à chaque acte ce charme et cet intérêt qui jadis donnaient un attrait austère à son langage et à ses manières. Pour moi, il n'était plus un homme de chair, mais un homme de marbre. Ses yeux ressemblaient à une pierre bleue, brillante et froide; sa langue, à un instrument, rien de plus.

Tout cela était pour moi une torture douloureuse et raffinée; elle entretenait en moi une indignation brûlante et secrète, une douleur intérieure qui m'accablait et m'ôtait la force. Je sentais que, si je devenais sa femme, cet homme bon et pur comme la source souterraine m'aurait bientôt tuée sans retirer une seule goutte de sang à mes veines et sans souiller sa conscience sans tache; je sentais surtout cela lorsque je cherchais à me rapprocher de lui; je le trouvais sans pitié. Il ne souffrait pas de notre éloignement, il ne désirait pas la réconciliation, et, quoique bien des fois mes larmes abondantes eussent mouillé la page sur laquelle nous étions penchés tous deux, elles ne l'impressionnaient pas plus que si son cœur eût été de pierre ou de métal. Quelquefois aussi, il était plus affectueux que jadis à l'égard de ses sœurs; on eût dit qu'il craignait que sa simple froideur ne fût pas assez forte pour me convaincre qu'il m'avait bannie, et qu'il voulait encore y ajouter la force du contraste; et je suis persuadée qu'il le faisait non par méchanceté, mais par principe.

Le soir qui précéda son départ pour Cambridge, je le vis se promener seul dans le jardin; en le regardant, je me rappelai que cet homme, quelque éloigné de moi qu'il fût maintenant, m'avait autrefois sauvé la vie, que nous étions parents, et je voulus faire un dernier effort pour regagner son affection. Je sortis et je m'approchai de lui au moment où il était appuyé sur la petite grille du jardin. J'en vins tout de suite au sujet qui m'intéressait.

« Saint-John, dis-je, je suis malheureuse parce que vous êtes encore fâché contre moi; soyons amis.

—    J'espère que nous sommes amis, dit-il tranquillement, en continuant à regarder le lever de la lune qu'il contemplait déjà lorsque je m'étais approchée.

—    Non, Saint-John, repris-je; nous ne sommes pas amis comme autrefois, vous le savez.

—    Le croyez-vous ? alors c'est un tort. Quant à moi, je ne vous souhaite aucun mal et je vous veux du bien.

—    Je vous crois, Saint-John, parce que je vous sais incapable de souhaiter du mal à qui que ce soit; mais, comme je suis votre parente, je désire une autre affection que cette philanthropie générale que vous étendez même jusqu'aux étrangers.

—    Certainement, dit-il, votre désir est raisonnable, et je suis loin de vous regarder comme une étrangère. »

Ces mots, dits d'un ton tranquille et froid, étaient mortifiants et irritants. Si j'avais écouté ma colère et mon orgueil, je l'aurais immédiatement quitté; mais il y avait en moi quelque chose de plus fort que ces sentiments. Je vénérais les talents et les principes de mon cousin; j'appréciais son affection, et la perdre était une douloureuse épreuve pour moi; je ne voulais pas renoncer si vite à la reconquérir.

« Faut-il nous séparer ainsi, Saint-John, et, quand vous partirez pour l'Inde, me quitterez-vous sans m'avoir dit une seule parole douce ? »

Il cessa de contempler la lune et me regarda en face.

« Quand j'irai aux Indes, Jane, je vous quitterai ? Comment ? ne venez-vous pas avec moi ?

—    Vous m'avez dit que je ne le pouvais pas, à moins de vous épouser.

—    Et vous ne le voulez pas, vous persistez dans votre résolution ? »

On ne se figure pas combien les gens froids peuvent effrayer par la glace de leurs questions. Leur colère ressemble à la chute d'une avalanche, leur mécontentement à une mer glacée qui vient de se briser.

« Non, Saint-John, dis-je pourtant, je ne vous épouserai pas; je persiste dans ma résolution. »

L'avalanche se remua et avança un peu, mais elle ne tomba pas encore.

« Je vous demanderai de nouveau pourquoi ce refus, poursuivit Saint-John.

—    Autrefois, dis-je, c'était parce que vous ne m'aimiez pas; maintenant, c'est parce que vous me détestez presque. Si je vous épousais, vous me tueriez, et vous me tuez déjà. »

Ses joues et ses lèvres se décolorèrent entièrement.

« Je vous tuerais, je vous tue déjà ! Vos paroles sont de celles qu'on ne devrait pas prononcer. Elles sont violentes, indignes d'une femme et fausses. Elles trahissent le malheureux état de votre esprit; elles mériteraient des reproches sévères; elles semblent inexcusables : mais c'est le devoir d'un chrétien de pardonner à son frère jusqu'à soixante-dix-sept fois. »

Le mal n'était que commencé; je venais de l'achever. Je désirais effacer de son esprit la trace de ma première offense, et je venais de l'imprimer d'une manière plus profonde et plus funeste dans ce cœur qui se souvenait de tout.

« Maintenant, dis-je, vous allez me haïr tout à fait; il est inutile de tenter une réconciliation; je vois que j'ai fait de vous mon éternel ennemi. »

Ces mots furent d'autant plus funestes qu'ils touchaient juste. Sa lèvre pâle se contracta un moment; je vis quelle colère inflexible je venais d'exciter en lui, et j'en eus le cœur serré.

« Vous interprétez mal mes paroles, m'écriai-je en saisissant sa main. Je vous assure que je n'ai eu l'intention ni de vous affliger ni de vous blesser. »

Il sourit amèrement et retira vivement sa main de la mienne.

« Maintenant, dit-il après une pause, il est probable que vous allez rétracter votre parole et que vous refuserez d'aller aux Indes ?

—    Pardon, répondis-je, je veux bien y aller comme votre compagnon. »

Il y eut un long silence; je ne sais quelle lutte se passa en lui entre la nature et la grâce; mais ses yeux brillaient d'un éclat singulier, et des ombres étranges passaient sur sa figure. Il dit enfin :

« Je vous ai déjà prouvé qu'il était impossible à une femme de votre âge de suivre un homme du mien, sans que tous deux soient unis par le mariage. Je vous l'ai prouvé d'une telle manière, que je ne pensais pas vous entendre jamais faire de nouveau allusion à ce projet, et je regrette de vous voir parler ainsi. »

Je l'interrompis; tout ce qui ressemblait à un reproche me donnait courage.

« Saint-John, dis-je, soyez raisonnable; car dans ce moment-ci vous déraisonnez. Vous prétendez être choqué par ce que je vous ai dit; mais vous ne l'êtes pas réellement : car, avec votre esprit supérieur, vous ne pouvez pas vous méprendre sur mon intention. Je le répète, je serai votre vicaire, si vous le désirez, jamais votre femme. »

Il devint de nouveau mortellement pâle; mais il réprima encore sa colère et me répondit emphatiquement, mais avec calme :

« Je ne puis pas accepter qu'une femme qui n'est pas à moi m'aider dans ma mission. Il paraît que vous ne pouvez pas vous accorder avec moi; mais si vous êtes sincère dans votre offre, pendant que je serai à la ville, je parlerai à un missionnaire marié, dont la femme a besoin de quelqu'un pour l'aider. Votre fortune personnelle vous rendra inutiles les secours de la société, et ainsi vous n'aurez pas la honte de manquer à votre parole et de déserter l'armée dans laquelle vous vous étiez engagée à vous enrôler.

Je n'avais jamais fait aucune promesse formelle; je n'avais jamais pris aucun engagement; aussi ce langage me parut-il trop dur et trop despotique. Je répondis :

« Il n'y a ici ni honte, ni promesse brisée, ni désertion; je ne suis nullement forcée d'aller aux Indes, surtout avec des étrangers. Avec vous j'aurais beaucoup tenté, parce que je vous admire, que j'ai confiance en vous et que je vous aime comme une sœur; mais je suis convaincue que n'importe avec qui j'aille dans ce pays, je ne pourrai pas y vivre longtemps.

—    Ah ! vous avez peur pour vous, dit-il en relevant sa lèvre.

—    C'est vrai. Dieu ne m'a pas donné la vie pour que je la perde; je commence à croire que ce que vous me demandez équivaut à un suicide; d'ailleurs, avant de quitter l'Angleterre pour toujours, je veux m'assurer que je ne serai pas plus utile en y restant qu'en partant.

—    Que voulez-vous dire ?

—    Il n'est pas nécessaire que je m'explique; mais il y a une chose sur laquelle j'ai depuis longtemps des doutes douloureux, et je ne puis aller nulle part avant d'avoir éclairci ces doutes.

—    Je sais vers quel objet se tournent vos yeux et à quoi s'attache votre cœur. La chose qui vous préoccupe est illégale et impie; il y a longtemps que vous auriez dû réprimer ce sentiment, et maintenant vous devriez rougir d'y faire allusion. Vous pensez à Mr Rochester. »

C'était vrai, et je le confessai par mon silence.

« Eh bien ! continua Saint-John, allez-vous donc vous mettre à la recherche de Mr Rochester ?

—    Il faut que je sache ce qu'il est devenu.

—    Alors, reprit-il, il ne me reste qu'à me souvenir de vous dans mes prières et à supplier Dieu du fond de mon cœur qu'il ne fasse pas de vous une réprouvée. J'avais cru reconnaître en vous une élue; mais Dieu ne voit pas comme les hommes : que sa volonté soit faite. »

Il ouvrit la porte, sortit et descendit dans la vallée Je ne le vis bientôt plus.

Charlotte Brontë

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