Le pilote du Danube

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Jules Verne

Le pilote du Danube

Le bandit ne brillait pas précisément par l’intelligence. Sans s’apercevoir qu’il venait lui-même de révéler l’existence de Vogel et de Kaiserlick au prétendu Max Raynold, il considérait comme une preuve que ce dernier connût leurs noms.

—    Un verre de genièvre ? proposa Dragoch.

—    Ça n’est pas de refus, dit Titcha.

Puis, le verre vidé d’un trait :

—    C’est curieux, murmura-t-il, à demi vaincu. C’est bien la première fois que nous mêlons un étranger à nos affaires.

—    Il faut un commencement à tout, répliqua Karl Dragoch. Je ne serai plus un étranger quand j’aurai été admis dans la bande.

—    Quelle bande ?

—    Inutile de finasser, camarade. Puisque je vous dis que c’est convenu.

—    Qu’est-ce qui est convenu ?

—    Que je serai des vôtres.

—    Convenu avec qui ?

—    Avec Ladko.

—    Taisez-vous donc, interrompit rudement Titcha. Je vous ai déjà prévenu qu’il fallait garder ce nom-là pour vous.

—    Dans la rue, objecta Dragoch. Mais ici ?

—    Ici comme ailleurs, dans toute la ville, s’entend.

—    Pourquoi ? demanda Dragoch suivant la veine.

Mais Titcha conservait un reste de méfiance.

—    Si on vous le demande, répondit-il prudemment, vous direz que vous l’ignorez, camarade. Vous savez beaucoup de choses, mais vous ne savez pas tout, je le vois, et ce n’est pas à un vieux renard comme moi que vous tirerez les vers du nez.

Titcha se trompait, il n’était pas de force à lutter avec un jouteur comme Dragoch, et le vieux renard avait trouvé son maître. La sobriété n’était pas sa qualité dominante, et le détective, aussitôt qu’il l’eut découvert, s’était ingénié à tirer parti de ce défaut à la cuirasse de l’adversaire. Ses offres répétées avaient eu raison de la résistance, d’ailleurs assez molle, du bandit. Les verres de genièvre succédaient aux verres de raki, et réciproquement. L’effet de l’alcool commençait déjà à se faire sentir. L’œil de Titcha devenait trouble, sa langue plus lourde, sa prudence moins éveillée. Or, comme chacun sait, glissante est la route de l’ivresse, et d’ordinaire, plus on apaise la soif, plus elle grandit.

—    Nous disions donc, reprit Titcha d’une voix un peu pâteuse, que c’est convenu avec le chef ?

—    Convenu, déclara Dragoch.

—    Il a bien fait,… le chef, affirma Titcha, qui, sous l’influence de l’ivresse, se mit à tutoyer son interlocuteur. Tu as l’air d’un bon et d’un vrai camarade.

—    Tu peux le dire, approuva Dragoch en s’accordant à l’unisson.

—    Seulement, voilà !… Tu ne le verras pas,… le chef.

—    Pourquoi ne le verrai-je pas ?

Avant de répondre, Titcha, avisant la bouteille de raki, s’en versa coup sur coup deux rasades. Quand il eut bu, il déclara d’une voix rauque :

—    Parti,… le chef.

—    Il n’est pas à Roustchouk ? insista Dragoch vivement désappointé.

—    Il n’y est plus.

—    Plus ?. Il y est donc venu ?

—    Il y a quatre jours.

—    Et maintenant ?

—    Il continue à descendre jusqu’à la mer avec le chaland.

—    Quand doit-il revenir ?

—    Dans une quinzaine.

—    Quinze jours de retard ! Voilà bien ma chance ! s’écria Dragoch.

—    Ça te démange donc bien d’entrer dans la compagnie ? demanda Titcha avec un gros rire.

—    Dame ! fit Dragoch. Je suis paysan, moi, et au coup de Gran j’ai touché en une nuit plus que je ne gagne en un an à travailler la terre.

—    Ça t’a mis en goût, conclut Titcha en riant aux éclats.

Dragoch parut s’apercevoir que le verre de son vis-à-vis était vide, et s’empressa de le remplir.

—    Mais tu ne bois pas, camarade, s’écria-t-il. A ta santé !

—    A ta santé ! répéta Titcha, qui lampa son verre d’un trait.

Abondante était la moisson de renseignements recueillie par le policier. Il savait de combien d’affiliés se composait la bande du Danube : huit, au dire de Titcha; le nom de trois d’entre eux et même de quatre, en y comprenant le chef; sa destination : la mer, où sans doute un navire serait chargé du butin; la base de ses opérations : Roustchouk. Quand Ladko y reviendrait, dans une quinzaine de jours, toutes les dispositions seraient prises pour qu’il fût appréhendé sur-le-champ, à moins qu’on ne réussît à mettre la main sur lui aux bouches mêmes du Danube.

Plus d’un point, toutefois, restaient encore obscurs. Karl Dragoch pensa qu’il serait peut-être possible d’élucider tout au moins l’un d’eux, en profitant de l’état d’ébriété de son interlocuteur.

—    Pourquoi donc, demanda-t-il d’un ton indifférent après un instant de silence, ne voulais-tu pas tout à l’heure que je prononce le nom de Ladko ?

Tout à fait gris, décidément, Titcha eut un regard mouillé à l’adresse de son compagnon, auquel, dans une soudaine explosion de tendresse, il tendit la main.

—    Je vais te le dire, balbutia-t-il, car tu es un ami, toi !

—    Oui, affirma Dragoch en répondant à l’étreinte de l’ivrogne.

—    Un frère.

—    Oui.

—    Un luron, un gars d’attaque.

—    Oui.

Titcha chercha des yeux les bouteilles.

—    Un coup de genièvre ? proposa-t-il.

—    Il n’y en a plus, répondit Dragoch.

Estimant l’adversaire à point, et redoutant de le voir tomber ivre-mort, le détective s’était arrangé pour répandre sur le sol une bonne partie des flacons. Mais cela ne faisait pas l’affaire de Titcha qui, en apprenant l’épuisement du genièvre, fit une grimace désolée.

—    Du raki, alors ? implora-t-il.

—    Voilà, consentit Karl Dragoch en avançant sur la table la bouteille qui contenait encore quelques gouttes de liqueur. Mais attention, camarade !… Il ne faudrait pas nous griser.

—    Moi !… protesta Titcha, qui s’adjugea le fond de la bouteille. Je le voudrais que je ne pourrais pas !

—    Nous disions donc que Ladko ?… suggéra Dragoch reprenant patiemment sa marche tortueuse vers le but.

—    Ladko ?… répéta Titcha qui ne savait plus de quoi il s’agissait.

—    Pourquoi ne faut-il pas le nommer ?

Titcha eut un rire aviné.

—    Ça t’intrigue, ça, mon fils !… C’est qu’ici Ladko se prononce Striga, voilà tout.

—    Striga ?… répéta Dragoch qui ne comprenait pas. Pourquoi Striga ?…

—    Parce que c’est son nom, à cet enfant… Ainsi, toi, tu t’appelles… Au fait ! comment t’appelles-tu ?…

—    Raynold.

—    C’est ça… Raynold… Eh bien ! Je t’appelle Raynold… Lui, il s’appelle Striga… C’est clair.

—    A Gran, cependant… insista Dragoch.

—    Oh ! interrompit Titcha, à Gran, c’était Ladko… Mais, à Roustchouk, c’est Striga.

Il cligna de l’œil d’un air malin.

—    Comme ça, tu comprends, ni vu, ni connu.

Un roman de Jules Verne

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