Les maîtres sonneurs

Page: .27./.61.

George Sand

Les maîtres sonneurs

Je ne vous ferai point le récit de chaque jour que nous passâmes en la forêt. Ils furent d’abord peu différents les uns des autres. Joseph allait de mieux en mieux, et Thérence voulait qu’on le maintînt dans ses espérances, s’associant toutefois à la résolution que Brulette avait prise de ne point l’encourager à expliquer ses sentiments. La chose n’était guère malaisée à obtenir, car Joseph s’était juré à lui-même de ne rien dire avant le moment où il se croirait digne d’attention, et il eût fallu que Brulette fût provocante avec lui, pour lui arracher un mot d’amourette.

Pour surplus de précaution, elle s’arrangea de manière à n’être jamais seule avec lui. Elle retint si bien Thérence à son côté, que Thérence en vint bientôt à comprendre qu’on ne la trompait point et qu’on souhaitait même lui laisser gouverner la santé et l’esprit du malade en toutes choses.

Ces trois jeunes gens ne s’ennuyaient pas ensemble. Thérence cousait toujours pour Joseph, et Brulette, m’ayant fait acheter un mouchoir de mousseline blanche, se mit à le festonner et à le broder, pour en faire offre à Thérence; car elle y était adroite, et c’était merveille de voir une fille de campagne faire des ouvrages si fins et si beaux, comme elle les faisait. Elle affichait même devant Joseph de n’aimer plus la couture et le soin des nippes, afin de se dispenser de travailler pour lui, et de le forcer à remercier Thérence, qui s’y employait si bien; mais, voyez un peu comme on est ingrat quand on s’est laissé déranger l’esprit par une femelle ! Joseph ne regardait quasiment point les doigts de Thérence, usés à son service; il avait toujours les yeux sur les mains douces de Brulette, et on eût dit qu’à la voir tirer son aiguille, il comptait chaque point comme un moment de son bonheur.

Je m’étonnais comment l’amour pouvait ainsi remplir son esprit et occuper tout son temps, sans qu’il songeât seulement à faire quelque ouvrage de ses mains. Quant à moi, j’eus beau essayer de peler de l’osier et de faire des paniers, ou, avec des pailles de seigle, des tresses pour les chapeaux, je ne fus point là deux fois vingt-quatre heures sans avoir un si gros ennui, que j’en étais malade. Le dimanche est un beau jour, parce qu’il vous repose de six jours de fatigue; mais sept dimanches par semaine, c’est trop pour un homme habitué à faire service de ses membres. Je ne m’en serais point aperçu, si l’une de ces belles eût voulu faire attention à moi; mêmement, la blanche Thérence, avec ses grands yeux, un peu enfoncés, et son signe noir auprès de la bouche, m’aurait bien lapé sur la tête, si elle l’eût souhaité; mais elle n’était point d’une humeur à se laisser détourner de son idée. Elle causait peu, riait encore moins, et si l’on essayait le moindre badinage, elle vous regardait d’un air si étonné qu’elle vous ôtait la hardiesse de lui en donner explication.

Si bien qu’après avoir passé deux jours à fafioter avec ces trois personnes tranquilles, autour des loges, ou à m’asseoir avec elle de place en place dans la forêt, m’étant bien assuré que Brulette était aussi en sûreté en ce pays que dans le nôtre, je commençai à chercher de l’occupation, et j’offris au grand bûcheux de l’aider à sa tâche. Il m’y reçut bien, et je commençais à me divertir en sa compagnie; mais quand je lui eus dit que je ne voulais point être payé et que je bûchais à seules fins de me désennuyer en travaillant, il ne fut plus retenu par son bon cœur qui lui aurait fait excuser mes fautes, et commença de me montrer qu’il n’y avait point d’homme plus malpatient que lui, en fait d’ouvrage. Comme je n’étais point là dans mon métier et ne savais pas bien me servir des outils, je le fâchais par la moindre maladresse, et je vis bien qu’il se faisait tant de violence pour ne me point traiter d’imbécile et de lourdaud, que les yeux lui en sortaient de la tête et que la sueur lui en découlait du front.

Ne voulant point avoir des mots avec un homme si bon et si agréable en toutes autres choses, je m’employai avec les scieurs de long, et je m’en acquittai à leur contentement; mais là, je connus bien que l’ouvrage est triste et lourd quand ce n’est qu’un exercice de notre corps et qu’il ne s’y joint pas l’idée d’un profit pour soi-même ou pour les siens.

Brulette me dit le quatrième jour :

—    Tiennet, je vois que tu as de l’ennui, et je ne te cache pas que j’en ai aussi ma bonne part; mais c’est demain dimanche, et il nous faut inventer quelque réjouissance. Je sais que les gens de la forêt se réunissent dans un bel endroit, où le grand bûcheux les fait danser. Eh bien, il nous faut acheter du vin et quelque victuaille pour leur donner un plus beau dimanche que de coutume, et faire honneur à notre pays chez ces étrangers.

Je fis comme Brulette me commandait, et, le lendemain, nous étions sur un bel herbage avec tous les ouvriers de la forêt et plusieurs filles et femmes des environs, que Thérence avait invitées pour la danse. Le grand bûcheux cornemusait. Sa fille, superbe en son attifage bourbonnais, était grandement fêtée, sans se départir de son air sérieux. Joset, tout enivré des grâces de Brulette, qui n’avait point oublié d’apporter de chez nous un peu de toilette, et qui charmait tous les yeux par sa bonne mine et ses jolis airs, la regardait danser. Je me démenais à régaler tout le monde de mes rafraîchissements, et comme je tenais à bien faire les choses, je n’y avais rien épargné. Il m’en coûta bien trois bons écus de ma poche, mais je n’y ai jamais eu regret, tant on se montra sensible à mes honnêtetés.

À l’heure de la vesprée, tout allait au mieux, et chacun disait que, de mémoire d’homme, les gens des bois ne s’étaient si bien divertis entre eux. Il y vint même un frère quêteur, qui était de passage, et qui, sous prétexte de mendier pour son couvent, remplit fort bien son estomac, et buvait aussi rude que bûcheux ou fendeux qu’il y eût; ce qui beaucoup me divertissait, encore que ce fût à mes dépens; car c’était la première fois que je voyais boire un carme, et j’avais toujours ouï dire que, pour lever le coude, c’étaient les premiers hommes de la chrétienté.

J’étais en train de lui remplir sa tasse, m’ébahissant de ne le pouvoir soûler de boire, quand il se fit dans la danse un grand dérangement et un grand vacarme. Je sortis de la ramée que je m’étais bâtie et où je recevais le monde altéré, pour regarder ce que c’était, et vis une bande de trois cents, et peut-être quatre cents mulets qui suivaient un clairin, lequel s’était mis en tête de traverser l’assemblée, et qui, repoussé d’un chacun à beaux coups de pied et de trique, s’en allait, épeuré, sautant de droite et de gauche; en sorte que les mulets, qui sont animaux têtus et très durs de leurs os, accoutumés de trancher où le clairin tranchait, avaient pris leur passage emmi les danseurs, s’embarrassant peu qu’on leur battît en grange sur les reins, bousculant tout le monde, et allant devant eux comme ils eussent fait en un champ de chardons.

Ces bêtes n’allaient pas assez vite, chargées qu’elles étaient, pour qu’on n’eût point le temps de s’en gârer. Il n’y eut donc personne de foulé ni de blessé; seulement, beaucoup de garçons, qui étaient échauffés à la danse, impatientés d’être interrompus dans leur plaisir, tapaient et juraient fort, au point que la chose était divertissante à voir, et que le grand bûcheux s’arrêta de sonner pour se tenir le ventre à force de rire.

Mais, connaissant l’air de musique qui rassemble les mules, et que je connaissais aussi pour l’avoir ouï en la forêt de Saint-Chartier, le père Bastien sonna en la propre manière qu’il fallait, et, tout aussitôt, le clairin et ses suivants, accourant autour de la piotte où il était monté, il se mit à rire de plus belle, d’avoir, au lieu d’une brave compagnie endimanchée, une troupe de bêtes noires à faire danser.

Cependant Brulette, qui, au milieu de la confusion, s’était retirée à côté de moi et de Joseph, paraissait angoissée et ne riait que du bout des dents :

—    Qu’as-tu ? lui dis-je; c’est peut-être notre ami Huriel qui repasse par ici et qui va venir danser avec toi.

—    Non, non, répondit-elle; Thérence, qui connaît bien les mules de son frère, dit qu’il n’y en a pas une seule à lui dans cette bande; et d’ailleurs, ce n’est point là son cheval, ni ses chiens. Or j’ai peur de tous les muletiers, hormis Huriel, et j’ai envie que nous nous retirions d’ici.

Et comme elle disait cela, nous vîmes une vingtaine de muletiers, qui débouchaient du bois environnant et venaient pour écarter leurs bêtes et regarder la danse.

Je rassurai Brulette; car, en plein jour et à la vue de tant de monde, je ne craignais point d’embûche, et me sentais bon pour la défendre. Seulement, je lui dis de ne point s’écarter de moi, et retournai à ma ramée dont je voyais les muletiers s’approcher avec peu de façons.

Et comme ils criaient : « À boire ! à boire ! » comme gens qui se croient au cabaret, je leur fis observer honnêtement que je ne vendais point le vin, et que s’ils le voulaient honnêtement requérir, je serais content de leur donner le coup de vespres.

—    C’est donc une noce ? dit le plus grand de tous, que je reconnus alors à son poil rouge, pour le chef de ceux dont nous avions fait si mauvaise rencontre au bois de la Roche.

—    Noce ou non, lui dis-je, c’est moi qui régale, et c’est de bon cœur envers qui me plaît; mais…

Il ne me laissa pas achever et répondit :

—    Nous n’avons pas droit ici, et vous y êtes maître; merci pour vos bonnes intentions, mais vous ne nous connaissez point, et devez garder votre vin pour vos amis.

Il dit quelques mots aux autres dans son patois et les emmena à l’écart, où ils s’assirent par terre et firent leur souper très sagement, tandis que le grand bûcheux alla leur parler, et marqua beaucoup d’égards à leur chef, le grand rouge, qui s’appelait, Archignat, et passait pour un homme juste autant que peut l’être un muletier.

Comme, au reste, ces gens étaient aussi considérés que d’autres par ceux de la forêt, nous nous gardâmes, Brulette et moi, de dire à personne qu’ils nous répugnaient, et elle retourna à la danse sans plus de crainte; car, sauf le chef, nous n’avions reconnu parmi eux aucun de ceux qui avaient manqué de nous faire un si mauvais parti durant notre voyage; et, en fin de compte, ce chef nous avait sauvés du méchant vouloir de ses compagnons.

Plusieurs de ceux qui étaient là savaient cornemuser, non pas comme le grand bûcheux, qui n’avait pas son pareil dans le monde, et qui eut fait sauter les pierres et batifoler les chênes de la forêt, s’il l’eût souhaité, mais beaucoup mieux que Carnat et son garçon; si bien que la musette changea de mains, et arriva en celles du muletier-chef que je vous ai nommé Archignat, tandis que le grand bûcheux, qui avait le cœur et le corps encore jeunes, prit le plaisir de faire danser sa fille, dont, à bon droit, il était aussi fier que, chez nous, le père Brulet de la sienne.

Mais comme il criait à Brulette de venir lui faire vis-à-vis, un vilain diable, sortant je ne sais d’où, se présenta et la voulut prendre par la main. Encore qu’il commençât de faire nuit, Brulette le reconnut tout d’abord pour celui qui, au bois de la Roche, avait menacé le plus, et même proposé d’assassiner ses deux défenseurs et de les enterrer sous quelque arbre qui n’en dirait mot.

La peur et l’aversion lui firent refuser bien vite et se serrer contre moi, qui, ayant épuisé mes provisions, me rendais à la danse avec elle.

—    Cette fille m’a promis la danse, dis-je au muletier qui s’y entêtait. Laissez-nous, et cherchez-en une autre.

—    C’est bien, dit-il; mais quand elle aura ballé cette bourrée avec vous, ce sera mon tour.

—    Non, dit Brulette vivement. J’aimerais mieux ne baller de ma vie.

—    C’est ce que nous verrons, fit-il; et il nous suivit à la danse, où il se tint derrière nous, nous critiquant, je pense, en son langage, et lâchant, à chaque fois que Brulette repassait devant lui, des paroles que ses mauvais yeux me faisaient juger insolentes.

—    Attends que j’aie fini, lui dis-je en le heurtant au passage; je te baillerai ton compte en un langage que ton dos saura bien entendre.

Mais, quand la bourrée fut finie, j’eus beau le chercher, il s’était si bien caché que je ne pus mettre la main dessus. Brulette, voyant comme il était lâche, cessa de le craindre et dansa avec d’autres, qui, tous, bien joliment, lui faisaient hommage; mais, en un moment où je n’avais plus les yeux sur elle, ce coquin la vint prendre au milieu d’une bande d’autres fillettes, l’attira de force au milieu du bal, et, profitant de la nuit, qui empêchait de voir la résistance de Brulette, il la voulut embrasser. En ce moment, j’accourais, ne voyant pas bien, et m’imaginant d’entendre Brulette m’appeler; mais, je n’eus point le temps de lui faire justice moi-même, car, devant que cette laide figure encharbonnée eût touché la sienne, l’homme reçut au châgnon du cou une si jolie empoignade, que les yeux durent lui en grossir comme ceux d’un rat pris au pilon.

Brulette, croyant que ce secours lui venait de moi, se jeta vitement aux bras de son défenseur, et bien étonnée fut de se trouver dans ceux d’Huriel.

Je voulus profiter de ce que notre ami était embarrassé de ses mains pour empoigner, à mon tour, le méchant coquin, et je lui aurais payé tout ce que je lui devais, si le monde ne se fût mis entre nous. Et comme cet homme nous accagnait de sottises, nous traitant de lâches, pour nous être mis deux contre lui, la musique s’arrêta : on se rassembla sur le lieu de la querelle, et le grand bûcheux vint avec le grand Archignat, l’un défendant aux muletiers, l’autre aux bûcheux et fendeux, de prendre parti avant que l’affaire fût éclaircie.

George Sand

Les maîtres sonneurs

Page: .27./.61.