Deux lézards verts

René Boylesve

Le carrosse aux deux lézards verts (14/15)

Le Frère Ildebert fit observer :

—    La jeunesse tire sur tout ce qu'elle voit. C'est ainsi que bien des objets du monde demeurent à la merci de l'ignorance et peuvent être anéantis par elle. Pourquoi, ajouta-t-il en laissant virer tout à coup ses idées, suis-je arrivé sur la place au moment où vous alliez, monsieur, madame, griller comme deux côtelettes ?

—    Je n'en sais fichtre rien, dit Gilles, mais ceci, par exemple, est une chose bien faite !

—    Qu'est-ce qui est bien ? Qu'est-ce qui est mal ?… demanda le jeune Loys troublé par sa double éducation.

—    Taisez-vous donc, mon garçon ! dit la mère Gilles : on sait cela les yeux fermés.

—    Moi, je sais pertinemment que je fais le mal, dit Ildebert; et aux yeux de tous je passe pour un saint homme, précisément depuis que je le fais…

Il regarda en arrière, du côté de ses cruchons d'élixir, qui le suivaient, menés par des moinillons. Puis il confia à Gilles :

—    Je viens de trouver la formule d'une petite poudre qui produirait sur la terre autant de dégât que le déluge…

—    Vous ne l'avez pas dit à votre couvent, j'espère !

—    Si fait ! et le couvent s'en réjouit, car à cause de cela il est respecté à cent lieues à la ronde.

On arriva ainsi au bel hôtel habité par le jeune Loys qui voulait offrir réconfort et asile aux bûcherons. Frère Ildebert vendait couramment son élixir à tous les membres du Parlement.

On fit entrer la charrette, les cruchons et les moinillons dans la cour pavée précédée de deux beaux pignons sur rue; et Mr le conseiller Périnelle lui-même, étant averti, vint au-devant du couple échappé, on peut le dire, des bras de la mort, et il serra la main du Frère Ildebert qu'il estimait de longtemps. Il leur dit à tous que madame la conseillère les voulait recevoir à sa table.

C'était un homme un peu regardé de biais à cause de la hardiesse de ses idées, mais dont la situation était grande et la sagesse non moindre.

Frère Ildebert aurait bien voulu savoir de lui par quel moyen il envoyait jadis et si rapidement son fils aux Pavillons de la forêt, et à cause de cela, il regardait, en souriant, le conseiller et, à la fois, la charrette contenant les beaux cruchons; mais le conseiller était la prudence incarnée et il préférait payer de bonne monnaie les bouteilles qui pourraient être objets de son désir, et conserver par devers lui son secret.

On était encore dans la cour, au bas du perron, à se féliciter de l'heureuse issue des événements de la matinée, lorsqu'un murmure se produisit au dehors, et la porte cochère se trouva ouverte, et l'on vit entrer, au milieu d'une foule émue, deux femmes, l'une d'âge incertain et l'autre jeune et fort avenante, mais toutes les deux en proie à une émotion indicible.

Le père Gilles et sa femme s'écrièrent en même temps :

—    Gillonne !

Cependant la mère avait dit que, quand elle verrait entrer là ses filles vivantes et palpables, elle n'y croirait point.

—    Et Gillette ? dirent le père et la mère.

Gillonne et la femme qui l'accompagnait, et qui n'était autre que sa gouvernante, firent un signe désespéré. Et aussitôt l'une et l'autre pâlirent, chancelèrent, et elles se seraient évanouies sans les soins du prémontré.

Pendant qu'il débouchait un de ses flacons d'élixir, puis humectait les lèvres des malades d'une admirable liqueur couleur de rubis, on s'aperçut qu'un singe était déjà grimpé sur la voiture, faisant le simulacre, lui aussi, de décacheter le goulot des bonbonnes, et que deux perroquets voltigeant et se perchant au doigt du premier venu, disaient, l'un : « Ce jeune homme est charmant… La température est exquise… » et l'autre : « Est-ce bien la peine de bouger ?… quel cochon de pays !… »

De sorte que cela amenait la bonne humeur sur certains visages, tandis que d'autres étaient absorbés par l'état alarmant des deux femmes.

Il fallut un long temps pour qu'on réussît à tirer d'elles quelques paroles. Cependant la foule répétait qu'on les avait trouvées l'une et l'autre assises et hébétées à la porte de ville, pendant qu'un oiseau fabuleux fuyait à tire-d'aile dans les profondeurs célestes.

—    Et Gillette ?… leur demandait-on.

Hélas ! il fallut discerner, parmi leurs hoquets, qu'elles avaient voyagé ce matin jusqu'à la forêt, mais qu'à la forêt il n'y avait plus ni Pavillons, ni cabane; qu'alors donc on était revenu vers la ville, — fatal retour ! — que Gillette, allaitant son petit, avait aperçu une haute fumée inexplicable et avait été prise du désir de voir encore une fois quelque chose d'extraordinaire…

—    Et alors ?… et alors ?… demandait tout le monde à la fois.

Alors Gillette, s'étant penchée, avait reçu un choc, avait porté la main à sa poitrine, s'était penchée davantage, enfin avait fait une chute !…

—    A quoi s'occupait donc sa gouvernante ? demanda Mr le conseiller Périnelle.

La gouvernante, interprétant toujours les choses dans un sens favorable, avait dit : « Oh ! ce n'est rien ! ce n'est rien ! l'air est doux, la température est exquise… qu'avons-nous besoin de ce support ?… une petite promenade dans l'azur… »

—    Et ?…

Et la gouvernante s'était jetée elle aussi dans le vide… On avait bien retrouvé le pauvre corps de Gillette, — il était proche du gros tilleul, au carrefour des Quatre-Chemins, — mais non pas celui de sa gouvernante…

—    La gouvernante, je m'en moque ! dit Gilles, mais l'enfant ?… le fils de ma fille ?

Il avait disparu. Entraîné par la gouvernante, on l'avait vu, ainsi qu'elle, se dissiper comme une buée matinale…

—    Nous autres, dit la gouvernante de Gillonne, nous n'avons pas perdu la tête, et nous sommes arrivées saines et sauves à la porte de ville…

A ce moment, la plupart des personnes présentes, et même madame la conseillère, qui avait entendu le sinistre récit, commencèrent de regarder d'un mauvais oeil celle des deux gouvernantes qui restait, non qu'on eût positivement à lui reprocher quelque chose, mais parce que, en définitive, elle était sœur de l'autre, et que, toutes ces aventures inouïes dues à leur étrange savoir et qui venaient de si mal finir, on en avait assez.

Alors, et comme on lui eût pu faire un mauvais parti, on vit se dissiper, elle aussi, à son tour, la gouvernante de Gillonne, exactement comme la vapeur qui monte du potage vers le plafond.

Il ne resta de tout ce merveilleux, que les deux perroquets et le singe qu'on enferma dans une cage à poules.

Gillonne, qui avait grandi en raison comme en beauté, dit :

—    Je regretterai beaucoup ces deux Dames. Elles étaient d'excellentes personnes et nous ont appris à voir, l'une le monde tel qu'il est, l'autre tel qu'il devrait être.

—    Mais, Gillette ?

—    Oh ! Gillette était la meilleure de nous; elle a toujours cru que les gens et les choses avaient d'aussi bonnes intentions qu'elle-même.

Gilles pleurait. Il disait :

—    Et l'enfant ?… l'enfant ?… le fils de ma fille ?

Une voix qui venait on ne sait d'où prononça : « Insensé ! ne l'as-tu pas voué toi-même au génie ?… Il n'avait que faire de demeurer parmi vous… »

Et, dans le même instant, le petit médaillon que Gilles avait toujours conservé à la main, se brisa en mille morceaux, de façon qu'il n'en demeura que poussière.

Alors on pensa qu'il était temps de mettre à la porte les manants et de passer à l'intérieur se restaurer les uns et les autres, à la suite de si fortes secousses.

Malgré le deuil qui troublait singulièrement ce qui eût été une réunion joyeuse, Mr le conseiller Périnelle, accoutumé à traverser d'un front serein les scènes pathétiques, maintint la conversation sur un ton de décence modérée. Le voyage extraordinaire accompli par la jeune fille présente ne pouvait manquer de fournir la matière convenable; et d'ailleurs, le conseiller, ouvert, comme il a été dit, à toutes les innovations, était piqué au vif par l'exemple de cette fille de bûcheron qui avait vu ce que, par prudence, il avait interdit à son fils de connaître.

Il loua d'abord les parents Gilles de leur initiative courageuse. Quelque prix que doivent être payées de telles entreprises, il trouvait beau et bien que des familles se dévouassent à faire sortir l'humanité de l'ornière où, à la fin, elle s'embourbe.

René Boylesve

Le carrosse aux deux lézards verts (14/15)