Un billet de loterie

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Jules Verne

Un billet de loterie

Le lendemain, la carriole du contremaître Lengling emportait Sylvius Hog et Hulda, assis côte à côte dans la petite caisse peinturlurée. On le sait, il n’y avait pas de place pour Joël. Aussi le brave garçon allait-il à pied, près du cheval, qui secouait gaiement la tête.

Quatorze kilomètres entre Dal et Moel, ce n’était pas assez pour embarrasser ce vigoureux marcheur.

La carriole suivait donc cette charmante vallée du Vestfjorddal, en côtoyant la rive gauche du Maan — vallée étroite et ombreuse, arrosée de mille cascades rebondissantes, qui tombent de toutes hauteurs. À chaque détour de ce chemin sinueux, on revoyait et on perdait de vue la cime du Gousta, marquée de deux brillantes taches de neige.

Le ciel était pur, le temps magnifique. De l’air pas trop vif, du soleil pas trop chaud.

Remarque singulière, depuis que Sylvius Hog avait quitté la maison de Dal, il semblait que sa figure se fût rassérénée. Sans doute, il se “forçait” un peu, afin que ce voyage fût au moins une distraction aux chagrins de Hulda et de Joël.

Deux heures et demie, il n’en fallut pas davantage pour atteindre Moel, à l’extrémité du lac Tinn, où devait s’arrêter la carriole. Elle n’aurait pu aller plus loin, à moins d’être une voiture flottante. En ce point de la vallée commence, en effet, le chemin des lacs. Là se trouve ce qu’on appelle un « vandskyde », c’est-à-dire un relais d’eau. Là, enfin, attendent ces fragiles embarcations qui font le service du Tinn, dans sa longueur comme dans sa largeur.

La carriole s’arrêta près de la petite église du hameau, au bas d’une chute de plus de cinq cents pieds. Cette chute, visible sur un cinquième de son parcours, se perd en quelque profonde crevasse de la montagne, avant d’être absorbée par le lac.

Deux bateliers se trouvaient sur l’extrême pointe de la rive. Une barque en écorce de bouleau, dont l’équilibre, absolument instable, ne permet pas un mouvement d’un bord sur l’autre aux voyageurs qu’elle transporte, était prête à démarrer.

Le lac apparaissait alors dans toute sa beauté matinale. Le soleil, à son lever, avait bu les vapeurs de la nuit. On n’aurait pu souhaiter une plus belle journée d’été.

—    Vous n’êtes pas trop fatigué, mon brave Joël ? demanda le professeur, dès qu’il fut descendu de la carriole.

—    Non, monsieur Sylvius. Ne suis-je pas habitué à ces longues courses à travers le Telemark ?

—    C’est juste ! Dites-moi, savez-vous quelle est la route la plus directe pour aller de Moel à Christiania ?

—    Parfaitement, monsieur Sylvius. Une fois arrivés à l’extrémité du lac, à Tinoset… Par exemple, je ne sais pas si nous y trouverons une carriole, faute d’avoir envoyé des « forbuds » pour prévenir de notre arrivée au relais, comme on fait d’habitude dans le pays…

—    Soyez tranquille, mon garçon, répondit le professeur, j’ai prévu le cas. Mon intention n’est point de vous obliger à faire la route à pied de Dal à Christiania.

—    S’il le fallait… dit Joël.

—    Il ne le faudra pas. Revenons à notre itinéraire, et dites-moi comment vous le comprenez.

—    Eh bien, une fois à Tinoset, monsieur Sylvius, nous contournerons le lac Fol, en passant par Vik et Bolkesjö, de manière à gagner Möse, et de là, Kongsberg, Hangsund et Drammen. Si nous voyageons de nuit comme de jour, il ne sera pas impossible d’arriver demain, dans l’après-midi, à Christiania.

—    Très bien, Joël ! Je vois que vous connaissez le pays, et voilà, en vérité, un agréable itinéraire.

—    C’est le plus court.

—    Eh bien, Joël, je me moque du plus court, vous m’entendez ! répondit Sylvius Hog. J’en sais un autre qui n’allonge le voyage que de quelques heures ! Et celui-là, vous le connaissez, mon garçon, bien que vous n’en parliez pas !

—    Et lequel ?

—    C’est celui qui passe par Bamble !

—    Par Bamble ?

—    Oui, Bamble ! Faites donc l’ignorant ! Bamble, où demeure le fermier Helmboë et sa fille Siegfrid !

—    Monsieur Sylvius !…

—    C’est celui-là que nous prendrons, et, en contournant le lac Fol par le sud au lieu de le contourner par le nord, est-ce que nous n’atteindrons pas tout aussi bien Kongsberg ?

—    Tout aussi bien, et même mieux ! répondit Joël en souriant.

—    Merci pour mon frère, monsieur Sylvius ! dit la jeune fille.

—    Et pour vous aussi, petite Hulda, car j’imagine que cela vous fera plaisir de revoir en passant votre amie Siegfrid !

L’embarcation était prête. Tous trois y prirent place sur un monceau de feuilles vertes, entassées à l’arrière. Les deux bateliers, ramant et gouvernant à la fois, poussèrent au large.

À mesure qu’on s’éloigne de la rive, le lac Tinn commence à s’arrondir depuis Haekenoës, petit gaard de deux ou trois maisons, bâti sur ce promontoire rocheux que baigne l’étroit fiord dans lequel se déversent paisiblement les eaux du Maan. Le lac est encore très encaissé; mais, peu à peu, l’arrière-plan des montagnes recule, et l’on ne se rend compte de leur hauteur qu’au moment où une embarcation passe à leur base, sans paraître plus grosse qu’un oiseau aquatique.

De çà et de là émergent une douzaine d’îles ou d’îlots, arides ou verdoyants, avec quelques huttes de pêcheurs. À la surface du lac flottent des troncs d’arbres non équarris et des trains de poutres débités par les scieries du voisinage.

Ce qui fit dire en plaisantant à Sylvius Hog — et il fallait qu’il eût bien envie de plaisanter :

—    Si, selon nos poètes scandinaves, les lacs sont les yeux de la Norvège, il faut convenir que la Norvège a plus d’une poutre dans l’œil, comme dit la Bible !

Vers quatre heures, l’embarcation arrivait à Tinoset, simple hameau des moins confortables. Peu importait, d’ailleurs. L’intention de Sylvius Hog n’était point de s’y arrêter, même une heure. Ainsi qu’il l’avait dit à Joël, un véhicule l’attendait sur la rive. En prévision de ce voyage, depuis longtemps décidé dans son esprit, il avait écrit à Mr Benett, de Christiania, de lui assurer les moyens de voyager sans retards ni fatigues. C’est pourquoi, au jour dit, une vieille calèche se trouvait à Tinoset, son coffre bien garni de comestibles. Donc, transport garanti pour tout le parcours, nourriture également assurée — ce qui dispensait de recourir aux œufs à demi couvés, au lait caillé et au brouet spartiate des gaards du Telemark.

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