Jules Verne

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Jules Verne

Un billet de loterie

Sans être trop versé dans la science ethnographique, on peut croire, avec plusieurs savants, qu’il existe une certaine parenté entre les hautes familles de l’aristocratie anglaise et les anciennes familles du royaume scandinave. On en trouve de nombreuses preuves dans ces noms d’ancêtres qui sont identiques entre les deux pays. Et pourtant, il n’y a pas d’aristocratie en Norvège. Mais, si la démocratie domine, cela ne l’empêche pas d’être aristocratique au plus haut point. Tous sont égaux en haut, au lieu de l’être en bas. Jusque dans les plus humbles cabanes se dresse encore l’arbre généalogique, qui n’a point dégénéré pour avoir repris racine en terre plébéienne. Là s’écartèlent les blasons des familles nobles des époques féodales, dont ces simples paysans descendent.

Il en était ainsi des Hansen, de Dal, parents, à un degré très éloigné, sans doute, de ces pairs d’Angleterre, créés à la suite de l’invasion du Rollon de Normandie. Et s’ils n’en possédaient plus la situation ni la richesse, du moins en avaient-ils conservé la fierté originelle, ou, plutôt, la dignité, qui est à sa place dans toutes les conditions sociales.

Peu importait, d’ailleurs ! Quoiqu’il eût des ancêtres de haute naissance, Harald Hansen n’en était pas moins aubergiste à Dal. La maison lui venait de son père et de son grand-père, dont il rappelait volontiers la situation dans le pays. Après lui, sa femme avait continué d’y exercer cette profession de manière à mériter l’estime publique.

Harald avait-il fait fortune à ce métier ? On ne sait. Mais il avait pu élever son fils Joël et sa fille Hulda, sans que le début de la vie eût été trop dur à ses deux enfants. Et même, un fils d’une sœur de sa femme, Ole Kamp, que la mort de son père et de sa mère devait bientôt laisser à sa charge, avait été élevé par lui comme ses propres rejetons. Sans son oncle Harald, cet orphelin eût sans doute été un de ces pauvres petits êtres qui ne viennent au monde que pour le quitter aussitôt. Du reste, Ole Kamp montra pour ses parents adoptifs une reconnaissance toute filiale. Rien ne devait jamais rompre ce lien qui l’unissait à la famille Hansen. Son mariage avec Hulda allait le resserrer encore et le nouer pour la vie.

Harald était mort, il y avait dix-huit mois environ. Sans compter l’auberge de Dal, il laissait à sa veuve un petit « soeter », situé dans la montagne. Le soeter n’est qu’une sorte de ferme isolée, d’un rapport généralement médiocre, quand il n’est pas nul. Or, les dernières saisons n’avaient point été bonnes. Toute culture avait souffert, même les pâturages. Il y avait eu de ces « nuits de fer », comme les appelle le paysan norvégien, nuits de bise et de glace, qui dessèchent tout germe jusqu’au plus profond de l’humus. De là, ruine pour les paysans du Telemark et du Hardanger.

Cependant, si dame Hansen devait savoir à quoi s’en tenir sur sa situation, elle n’en avait jamais rien dit à personne, pas même à ses enfants. D’un caractère froid et taciturne, elle était peu communicative — ce dont Hulda et Joël souffraient visiblement. Mais, avec ce respect pour le chef de famille, inné dans les pays du Nord, ils s’étaient tenus sur une réserve qui ne laissait pas de leur être très pénible. D’ailleurs, dame Hansen ne demandait pas volontiers aide ou conseil, étant absolument convaincue de la sûreté de son jugement — très norvégienne sous ce rapport.

Dame Hansen comptait alors cinquante ans. L’âge, s’il avait blanchi ses cheveux, n’avait point courbé sa haute taille, ni amoindri la vivacité de son regard d’un bleu intense, dont l’azur se retrouvait inaltéré dans les yeux de sa fille. Seul son teint avait pris la nuance jaunâtre d’un vieux papier de procédure, et quelques rides commençaient à sillonner son front.

La « madame », comme on dit en pays scandinave, était invariablement vêtue d’une jupe noire à gros plis, en signe du deuil qu’elle ne quittait plus depuis la mort de Harald. Des entournures de son corsage brunâtre sortaient les manches d’une chemise en coton écru. Un fichu de couleur sombre se croisait sur sa poitrine que recouvrait le montant du tablier rattaché en arrière par de larges agrafes. Elle était toujours coiffée d’un épais bonnet de soie, sorte de béguin qui tend à disparaître des modes du jour. Assise droite, dans le fauteuil de bois, la grave hôtesse de Dal n’abandonnait son rouet que pour fumer une petite pipe en écorce de bouleau, dont les vapeurs l’entouraient d’un léger nuage.

En vérité, peut-être la maison eût-elle semblé bien triste sans la présence des deux enfants !

Un brave garçon, Joël Hansen ! Vingt-cinq ans, bien découplé, de haute taille, comme les montagnards norvégiens, l’air fier, sans forfanterie, l’allure hardie, sans témérité. C’était un blond presque châtain, avec des yeux bleus presque noirs. Son costume faisait valoir ses puissantes épaules qui ne pliaient pas aisément, sa large poitrine dans laquelle fonctionnaient à l’aise les poumons du guide des montagnes, ses bras vigoureux, ses jambes faites aux plus pénibles ascensions des hauts fields du Telemark. En tenue habituelle, on eût dit un cavalier. Sa jaquette bleuâtre, avec épaulettes, serrée à la taille, se croisait sur la poitrine par deux longues pattes verticales et s’agrémentait dans le dos de dessins en couleurs, semblable à certaines vestes celtiques de la Bretagne. Son col de chemise s’évasait en entonnoir. Sa culotte jaune se rattachait au-dessous du genou par une jarretière à boucle. Sur sa tête s’inclinait un chapeau brun à larges bords avec ganse noire et lisières rouges. À ses jambes s’adaptaient des guêtres de bure ou des bottes à fortes semelles, plates de talons, dont le cou-de-pied se dessinait imparfaitement sous le chiffonnement du cuir, comme aux bottes de mer.

De son vrai métier, Joël était guide dans le bailliage du Telemark et jusqu’au fond des montagnes du Hardanger. Toujours prêt à partir, toujours infatigable, il méritait d’être comparé à ce héros norvégien, Rollon le Marcheur, célèbre dans les légendes du pays. Entre-temps, il accompagnait les chasseurs anglais, qui viennent volontiers tirer le « riper », ce ptarmigan plus gros que celui des Hébrides, et le « jerper », cette perdrix plus délicate que la grouse d’Écosse. L’hiver arrivé, c’était la chasse aux loups qui le réclamait, lorsque ces carnassiers, poussés par la faim, s’aventurent pendant la mauvaise saison à la surface des lacs glacés. Puis, l’été, c’était la chasse à l’ours, quand cet animal, suivi de ses petits, vient chercher sa nourriture d’herbe fraîche et qu’il faut le poursuivre à travers les plateaux d’une altitude de mille à douze cents pieds. Plus d’une fois, Joël ne dut la vie qu’à sa force prodigieuse, qui le rendait capable de résister aux étreintes de ces formidables bêtes, et à son imperturbable sang-froid, qui lui permettait de s’en dégager.

Enfin, lorsqu’il n’y avait ni touriste à guider dans la vallée du Vestfjorddal, ni chasseur à conduire sur les fields, Joël s’occupait du petit soeter, situé à quelques milles dans la montagne. Là, un jeune berger, aux gages de dame Hansen, était employé à la garde d’une demi-douzaine de vaches et d’une trentaine de moutons — le soeter ne comprenant que des pâturages sans aucune sorte de culture.

De sa nature, Joël était obligeant et serviable. Connu dans tous les gaards du Telemark, c’est dire qu’il était aimé dans tous. Quant aux trois êtres pour lesquels il éprouvait une affection sans bornes, c’étaient, avec sa mère, son cousin Ole et sa sœur Hulda.

Lorsque Ole Kamp avait quitté Dal pour s’embarquer une dernière fois, combien Joël regretta de ne pouvoir doter Hulda pour lui garder son fiancé ! En vérité, s’il eût été habitué à la mer, il n’aurait pas hésité à partir à la place de son cousin. Mais il fallait quelque argent pour les débuts du nouveau ménage. Or, dame Hansen n’ayant pris aucun engagement, Joël avait compris qu’elle ne pouvait rien distraire du bien de famille. Ole avait donc dû s’en aller au loin, de l’autre côté de l’Atlantique. Joël l’avait conduit jusqu’aux dernières limites de leur vallée, sur la route de Bergen. Là, après l’avoir longtemps serré dans ses bras, il lui avait souhaité bon voyage et heureux retour. Puis, il était revenu consoler sa sœur qu’il aimait d’un amour à la fois fraternel et paternel.

Hulda, à cette époque, avait dix-huit ans. Ce n’était pas la « piga », ainsi qu’on appelle la servante dans les auberges norvégiennes, mais plutôt la « fraken », la miss des Anglais, « la mademoiselle », comme sa mère était « la madame » de la maison. Quel charmant visage, encadré de cheveux blonds, un peu dorés, sous un léger bonnet de linge, dégagé en arrière pour laisser tomber de longues nattes ! Quelle jolie taille sous ce corsage d’étoffe rouge à lisérés verts, bien ajusté au buste, entrouvert sur le plastron, orné de broderies en couleurs, surmonté de la chemisette blanche dont les manches venaient se serrer aux poignets par un bracelet de rubans ! Quelle gracieuse tournure sous le ceinturon rouge à fermoirs d’argent filigrané, qui retenait la jupe verdâtre, doublée du tablier à losanges multicolores, et sous lequel apparaissait le bas blanc, engagé dans cette fine chaussure du Telemark, effilée à sa pointe.

Oui ! la fiancée de Ole était charmante avec cette physionomie un peu mélancolique des filles du Nord, mais souriante aussi. En la voyant, on songeait volontiers à cette Hulda la Blonde, dont elle portait le nom, et que la mythologie scandinave laisse errer, comme la fée heureuse, autour du foyer domestique.

Sa réserve de fille modeste et sage ne lui ôtait rien de la grâce avec laquelle elle accueillait les hôtes d’un jour qui s’arrêtaient à l’auberge de Dal. On le savait dans le monde des touristes. N’était-ce pas déjà une attraction de pouvoir échanger avec Hulda le « shake-hand », cette cordiale poignée de main qui se donne à tous et à toutes ?

Et, après lui avoir dit :

—    Merci pour ce repas, Tack for mad !

Quoi de plus agréable que de lui entendre répondre de sa voix fraîche et sonore :

—    Puisse-t-il vous faire du bien, Wed bekomme !

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