L'archipel en feu

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Jules Verne

L'archipel en feu

Ce fut à ce moment que Nicolas Starkos, sans même chercher à savoir comment il pouvait se faire que l’héritière du banquier Elizundo fût ainsi exposée sur le marché d’Arkassa, jeta d’une voix troublée cette nouvelle enchère de trois mille livres.

« Trois mille livres ! » avait répété le crieur.

Il était alors un peu plus de quatre heures et demie. Encore vingt-cinq minutes, le coup de canon se ferait entendre, et l’adjudication serait prononcée au profit du dernier enchérisseur.

Mais déjà les courtiers, après avoir conféré ensemble, se disposaient à quitter la place, bien décidés à ne pas pousser plus loin leurs prix. Il semblait donc certain que le capitaine de la Karysta, faute de concurrents, allait rester maître du terrain, lorsque l’agent de Smyrne voulut tenter, une dernière fois, de soutenir la lutte.

« Trois mille cinq cents livres ! cria-t-il.

—    Quatre mille ! » répondit aussitôt Nicolas Starkos.

Skopélo, qui n’avait pas aperçu Hadjine, ne comprenait rien à cette ardeur immodérée du capitaine. À son compte, la valeur du lot était déjà dépassée, et de beaucoup, par ce prix de quatre mille livres. Aussi se demandait-il ce qui pouvait exciter Nicolas Starkos à se lancer de la sorte dans une mauvaise affaire. Cependant un long silence avait suivi les derniers mots du crieur. Le courtier de Smyrne lui-même, sur un signe de ses collègues, venait d’abandonner la partie. Qu’elle fût définitivement gagnée par Nicolas Starkos, auquel il ne s’en fallait que de quelques minutes pour avoir gain de cause, cela ne pouvait plus faire de doute.

Xaris l’avait compris. Aussi serrait-il plus étroitement la jeune fille entre ses bras. On ne la lui arracherait qu’après l’avoir tué !

A ce moment, au milieu du profond silence, une voix vibrante se fit entendre, et ces trois mots furent jetés au crieur :

« Cinq mille livres ! »

Nicolas Starkos se retourna.

Un groupe de marins venait d’arriver à l’entrée du batistan. Devant eux se tenait un officier.

« Henry d’Albaret ! s’écria Nicolas Starkos. Henry d’Albaret… ici… à Scarpanto ! »

C’était le hasard seul qui venait d’amener le commandant de la Syphanta sur la place du marché. Il ignorait même que, ce jour-là — c’est-à-dire vingt-quatre heures après son arrivée à Scarpanto — il y eût une vente d’esclaves dans la capitale de l’île. D’autre part, puisqu’il n’avait point aperçu la sacolève au mouillage, il devait être non moins étonné de trouver Nicolas Starkos à Arkassa que celui-ci l’était de l’y voir.

De son côté, Nicolas Starkos ignorait que la corvette fût commandée par Henry d’Albaret, bien qu’il sût qu’elle avait relâché à Arkassa.

Que l’on juge donc des sentiments qui s’emparèrent de ces deux ennemis, lorsqu’ils se virent en face l’un de l’autre.

Et, si Henry d’Albaret avait jeté cette enchère inattendue, c’est que, parmi les prisonniers du batistan, il venait d’apercevoir Hadjine et Xaris — Hadjine qui allait retomber au pouvoir de Nicolas Starkos ! Mais Hadjine l’avait entendu, elle l’avait vu, elle se fût précipitée vers lui, si les gardiens ne l’en eussent empêchée.

D’un geste, Henry d’Albaret rassura et contint la jeune fille. Quelle que fût son indignation, lorsqu’il se vit en présence de son odieux rival, il resta maître de lui-même. Oui ! fût-ce au prix de toute sa fortune, s’il le fallait, il saurait arracher à Nicolas Starkos les prisonniers entassés sur le marché d’Arkassa, et avec eux, celle qu’il avait tant cherchée, celle qu’il n’espérait plus revoir !

En tout cas, la lutte serait ardente. En effet, si Nicolas Starkos ne pouvait comprendre comment Hadjine Elizundo se trouvait parmi ces captifs, pour lui, elle n’en était pas moins la riche héritière du banquier de Corfou. Ses millions ne pouvaient avoir disparu avec elle. Ils seraient toujours là pour la racheter à celui dont elle deviendrait l’esclave. Donc, aucun risque à surenchérir. Aussi Nicolas Starkos résolut-il de le faire avec d’autant plus de passion, d’ailleurs, qu’il s’agissait de lutter contre son rival, et son rival préféré !

« Six mille livres ! cria-t-il.

—    Sept mille ! » répondit le commandant de la Syphanta, sans même se retourner vers Nicolas Starkos.

Le cadi ne pouvait que s’applaudir de la tournure que prenaient les choses. En présence de ces deux concurrents, il ne cherchait point à dissimuler la satisfaction qui perçait sous sa gravité ottomane.

Mais, si ce cupide magistrat supputait déjà ce que seraient ses prélèvements, Skopélo, lui, commençait à ne plus pouvoir se maîtriser. Il avait reconnu Henry d’Albaret, puis Hadjine Elizundo. Si, par haine, Nicolas Starkos s’entêtait, l’affaire, qui eût été bonne dans une certaine mesure, deviendrait très mauvaise, surtout si la jeune fille avait perdu sa fortune, comme elle avait perdu sa liberté — ce qui était possible, d’ailleurs !

Aussi, prenant Nicolas Starkos à part, essaya-t-il de lui soumettre humblement quelques sages observations. Mais il fut reçu de telle manière qu’il n’osa plus en hasarder de nouvelles. C’était le capitaine de la Karysta, maintenant, qui jetait lui-même ses enchères au crieur, et d’une voix insultante pour son rival.

Comme on le pense bien, les courtiers, sentant que la bataille devenait chaude, étaient restés pour en suivre les diverses péripéties. La foule des curieux, devant cette lutte à coups de milliers de livres, manifestait l’intérêt qu’elle y prenait par de bruyantes clameurs. Si, pour la plupart, ils connaissaient le capitaine de la sacolève, aucun d’eux ne connaissait le commandant de la Syphanta. On ignorait même ce qu’était venue faire cette corvette, naviguant sous pavillon corfiote, dans les parages de Scarpanto. Mais, depuis le début de la guerre, tant de navires de toutes nations s’étaient employés au transport des esclaves, que tout portait à croire que la Syphanta servait à ce genre de commerce. Donc, que les prisonniers fussent achetés par Henry d’Albaret ou par Nicolas Starkos, pour eux ce serait toujours l’esclavage.

En tout cas, avant cinq minutes, cette question allait être absolument décidée.

À la dernière enchère proclamée par le crieur, Nicolas Starkos avait répondu par ces mots :

« Huit mille livres !

—    Neuf mille ! » dit Henry d’Albaret.

Nouveau silence. Le commandant de la Syphanta, toujours maître de lui, suivait du regard Nicolas Starkos, qui allait et venait rageusement, sans que Skopélo osât l’aborder. Aucune considération, d’ailleurs, n’aurait pu enrayer maintenant la furie des enchères.

« Dix mille livres ! cria Nicolas Starkos.

—    Onze mille ! répondit Henry d’Albaret.

—    Douze mille ! » répliqua Nicolas Starkos, sans attendre cette fois.

Le commandant d’Albaret n’avait point immédiatement répondu. Non qu’il hésitât à le faire. Mais il venait de voir Skopélo se précipiter vers Nicolas Starkos pour l’arrêter dans son œuvre de folie — ce qui, pour un moment, détourna l’attention du capitaine de la Karysta.

En même temps, la vieille prisonnière, qui s’était si obstinément cachée jusqu’alors, venait de se redresser, comme si elle avait eu la pensée de montrer son visage à Nicolas Starkos…

À ce moment, au sommet de la citadelle d’Arkassa, une rapide flamme brilla dans une volute de vapeurs blanches; mais, avant que la détonation ne fût arrivée jusqu’au batistan, une nouvelle enchère avait été jetée d’une voix retentissante :

« Treize mille livres ! »

Puis, la détonation se fit entendre, à laquelle succédèrent d’interminables hurrahs. Nicolas Starkos avait repoussé Skopélo avec une violence qui le fit rouler sur le sol… Maintenant il était trop tard ! Nicolas Starkos n’avait plus le droit de surenchérir ! Hadjine Elizundo venait de lui échapper, et pour jamais, sans doute !

« Viens ! » dit-il d’une voix sourde à Skopélo.

Et on eût pu l’entendre murmurer ces mots :

« Ce sera plus sûr et ce sera moins cher ! »

Tous deux montèrent alors dans leur araba et disparurent au tournant de cette route qui se dirigeait vers l’intérieur de l’île.

Déjà Hadjine Elizundo, entraînée par Xaris, avait franchi les barrières du batistan. Déjà elle était dans les bras d’Henry d’Albaret, qui lui disait en la pressant sur son cœur :

« Hadjine !… Hadjine !… Toute ma fortune, je l’aurais sacrifiée pour vous racheter…

—    Comme j’ai sacrifié la mienne pour racheter l’honneur de mon nom ! répondit la jeune fille. Oui, Henry !… Hadjine Elizundo est pauvre, maintenant, et maintenant digne de vous ! »

Jules Verne

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