Le parfum des îles Borromées

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René Boylesve

Le parfum des îles Borromées

Sur l’invitation de Mme de Chandoyseau, Mme Belvidera était montée chez Solweg. La jeune fille était étendue sur une chaise longue, près de la fenêtre entrouverte, et sa petite tête, fine et jolie, dans ses frisons d’or, était appuyée sur sa main. Elle la releva vivement dès qu’elle eut reconnu la voix de l’Italienne et se dressa sur sa chaise.

—    Vous, madame ! dit-elle.

Elle était aussi étonnée de la démarche de Mme Belvidera que celle-ci même était émue de l’accomplir. Malgré toute la sympathie que Solweg lui avait inspirée dès le premier jour, Luisa se tenait vis-à-vis d’elle sur une réserve que nécessitait la malheureuse circonstance de la grotte. Ah ! combien de fois n’avait-elle pas eu l’envie de lui sauter au cou, de l’embrasser de tout son cœur à cause de ce qu’elle sentait de douleur intime dans cette tendre petite âme, blessée, elle le voyait bien, d’une manière terrible, et condamnée au silence, au reploiement sur soi-même, par la vulgarité de son entourage, et presque au désespoir par son amour secret.

Toute sa tendresse pour Solweg était mêlée de pitié : elle savait que Gabriel ne l’aimait pas ! Si elle avait eu la moindre raison d’être jalouse, elle l’aurait détestée sans doute ! Mais elle avait le beau rôle. C’est pourquoi elle s’était accoutumée à tant s’attendrir sur elle. Cependant, Solweg, elle, ne devait-elle pas la haïr ? C’est à peine si Mme Belvidera osait l’approcher; elles n’avaient jamais échangé que des paroles de politesse. Mais elle avait un grand plaisir à sentir entre elle et la jeune fille le lien innocent de la petite Luisa. Il lui semblait que la petite Luisa lui versait de sa tendresse, et que, par la petite Luisa, elle recevait d’elle un peu d’amitié… Enfin que de choses muettes et tendues entre ces deux femmes !

Pourquoi Mme de Chandoyseau avait-elle prié Luisa d’aller voir Solweg ce matin ? Il est probable que Solweg avait demandé des nouvelles de sa rivale, ce qui était une façon d’avoir de celles de Gabriel, et que le nom de Mme Belvidera revenant à la mémoire de Mme de Chandoyseau, elle avait pensé que sa « sœurette » aurait plaisir à la voir. Luisa ne pouvait plus s’arrêter en chemin, et, d’ailleurs, elle éprouvait, à voir Solweg seule une bonne fois, et en cette franchise que donne la maladie, une attraction qui l’emportait…

Elle fut un peu décontenancée par la surprise que Solweg témoigna à la voir. Son « vous, madame ! » la glaçait. Mais elle remarqua dans les yeux de la jeune fille toute une tempête soudaine, un bouleversement.

Solweg en l’apercevant avait reçu comme un petit coup de bâton à la nuque, et elle avait senti sa cervelle trembler; quelque chose lui était passé par tout le corps, elle avait eu, le temps de deux secondes, comme une taie sur les yeux, et puis elle s’était raidie, en disant : « Voyons ! voyons ! » Pauvre petite ! C’était encore une de ces épreuves qu’elle s’apprêtait à renfoncer, après combien d’autres, au dedans d’elle-même, dans ce coffret fermé du cœur des jeunes filles qui n’ont ni mère, ni confidente.

Luisa s’arrêta un instant. Solweg dut voir dans ses yeux pourtant ce qu’elle avait de bonté, et elle se fit accueillante :

—    Oh ! comme vous êtes aimable, dit-elle, de venir vous informer de moi.

Mme Belvidera lui demanda comment elle se trouvait.

—    J’ai une grande faiblesse; je ne suis pas plus forte qu’un poulet; mais je ne souffre plus comme cette nuit…

—    Qu’aviez-vous donc ?

—    Oh ! j’étais comme si on m’avait battue, rouée de coups… Ça ne m’est jamais arrivé d’être battue et rouée de coups, ni à vous, madame, n’est-ce pas ? ajouta-t-elle en souriant, mais on se figure quelquefois ce que ça doit être.

Luisa n’osait lui demander ce qui s’était passé, ce qui avait pu lui causer cela. Solweg dit d’elle-même :

—    Je pense que c’est l’orage. Je suis un peu nerveuse. C’est certainement l’orage.

—    Qu’a dit le médecin ?

—    Oh ! les médecins !

—    Quoi ! petite sceptique, vous ne croyez pas aux médecins ?

—    Je ne suis pas sceptique, dit-elle, et la preuve, c’est que je suis de l’avis de mon frère le peintre, qui ne croit qu’aux devins.

—    Aux devins !

—    Vous voyez bien, c’est vous qui êtes sceptique et non pas moi ! Mon frère, qui ne croit qu’aux grâces innées, aux talents spontanés, croit qu’il y a un certain nombre d’hommes qui ont reçu du ciel le don particulier de voir clairement nos maux et leurs causes profondes. Ce serait une science qui ne s’apprendrait point. Ceux qui la possèdent seraient les héritiers des devins des contes; il se trouverait par hasard de ces devins-là parmi les médecins, comme il y en a ailleurs, ce qui fait que tous les médecins ne sont pas mauvais. Encore arrive-t-il que ceux qui savent ce que vous avez, ne sont pas toujours capables d’y trouver remède.

—    Avez-vous vu de ces devins ?

—    Non.

—    Et pourquoi y croyez-vous ?

—    Parce que je connais des gens qui en ont vu. On dit que ce sont des hommes qui aiment ardemment leurs semblables. Toute leur vertu viendrait de cet amour. L’amour rend aveugle; oui, en ce sens qu’il vous rend agréable jusqu’aux défauts, c’est-à-dire qu’il supprime la distinction entre les vices et les qualités, ce qui, en vous enlevant toute répugnance, vous permet d’être bien plus attentif aux mille petits ressorts mystérieux des hommes. Il paraît que ce qu’on appelle les « prévenances » qui n’ont lieu qu’entre les gens qui s’aiment, ne sont autre chose que des tas de petites divinations de ce genre. Mon frère prétend que sans cet amour, les hommes ne sont rien qui vaille, pas plus en art qu’en science. Les savants, les grands inventeurs comme les artistes, ce sont des devins, qui à force d’aimer la nature et les hommes, finissent par surprendre leurs secrets…

—    Mademoiselle Solweg, si les devins sont des gens qui vous aiment beaucoup, je suis sûre maintenant que vous avez rencontré de ces devins !

—    Oh ! dit-elle, avec un sourire amer, en tous cas, ils ne l’étaient pas pour moi; puisque personne ne m’a jamais aimée.

—    Personne !

—    Non; maman est morte en me mettant au monde; j’ai été élevée par une grand-mère qui avait une peur affreuse de ma sœur que vous connaissez et qui nous préférait à toutes les deux, notre frère. On ne faisait pas attention à moi.

—    Mais votre frère, qui est un grand esprit, à ce que tout le monde dit…

—    Mon frère m’aime bien, mais il n’aime que sa peinture. Et puis, ajouta-t-elle, on n’a que ce qu’on mérite, et je ne suis pas si intéressante !

—    Je vous demande bien pardon ! par exemple; et je sais, pour ma part, quelqu’un qui s’intéresse à vous !

—    Ah ! fit-elle avec surprise, et tout d’un coup suspendue aux lèvres de Luisa, comme si elle attendait une nouvelle inespérée.

—    Oh ! fit l’Italienne, il ne s’agit que de moi !

René Boylesve

Le parfum des îles Borromées

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