Le parfum des îles Borromées

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René Boylesve

Le parfum des îles Borromées

Mais c’est sérieux, un jeune homme en présence d’une jeune fille ! c’est une réunion tellement sérieuse que tout autour d’eux conspire à les rapprocher, les gens et les choses, les hasards fertiles; c’est une entente secrète, mystérieuse, une espèce de sourde volonté de la nature qui agite et met tout en branle dans le but de les unir !

—    Pourquoi me dites-vous cela ? Vous savez bien qu’il m’est très désagréable de vous entendre parler de tout ce qui n’est pas vous, votre amour, et l’espoir de le prolonger, d’y consacrer toute ma vie. De plus, vous savez qu’il y a dans ce cas particulier quelque chose qui m’est tout spécialement désagréable, qui devrait vous interdire même de l’envisager comme réalisable; faut-il vous rappeler la circonstance de la grotte ?…

—    Enfant ! enfant ! tout ça ne signifie rien, et cette circonstance est une chose qui pèse bien peu contre la détermination d’une femme. Qui sait ? elle a pu même produire tout le contraire de ce que vous imaginez ! Ah ! comme vous nous connaissez peu !… Et vous me demandez pourquoi je vous parle de cela, moi ? Mais peut-être bien parce que je ne peux pas plus faire autrement que les autres; peut-être parce que j’obéis aussi à cette force secrète, à la conspiration universelle en faveur du mariage ! Peut-être est-il naturel aussi que je vous parle avant tout autre de cette éventualité, parce que je suis la personne qui la redoute le plus ?…

—    Tout cela m’agace au plus haut point. Je préfère rompre toute relation avec les Chandoyseau !

—    Ce n’est pas moi qui vous ai poussé à les connaître, mon ami.

—    Eh ! pouvais-je prévoir la chute de cette jeune fille au milieu de nous ? Ah ! tenez ! je fais le serment de ne plus nouer de relations avec aucune famille, avant d’avoir posé les questions suivantes : Avez-vous une ou plusieurs fille, sœur, cousine, amie ou connaissance à quelque degré célibataire et ayant atteint l’âge nubile ou sur le point d’y parvenir ? — Non. — N’avez-vous en aucune de vos entournures ni veuve, ni divorcée ? N’avez-vous personne qui soit en instance de divorce, voire même de séparation de corps ? — Non. — Eh bien ! topez là, je suis des vôtres…

Les Napolitains ayant quitté le hall, jouaient des airs de valses dont les sons adoucis arrivaient agréablement par les grandes baies ouvertes. Quelques Américaines et des Viennoises se balançaient avec élégance au bras de jeunes gens en smoking.

Mme de Chandoyseau, qui allait de groupe en groupe en parlant à tort et à travers, cogna familièrement de son face-à-main l’épaule de Gabriel, pendant qu’il causait avec Mme Belvidera, et elle lui dit, non sans une pointe de méchanceté :

—    À qui donc ai-je entendu dire que monsieur Dompierre était un valseur émérite ? En tous cas, le bruit en est venu jusqu’à ma petite sœur qui le sait !…

Et elle passa, caquetant déjà plus loin.

—    C’est un peu fort ! dit le jeune homme à Mme Belvidera, j’ai envie de me sauver.

—    Il est trop tard ! fit-elle en riant, vous voilà pris dans le piège. Il faut que vous valsiez avec Solweg !

—    Pas avant d’avoir valsé avec vous.

—    Non, non ! ne faites pas cela, je vous en prie; il n’y a jusqu’à présent que les jeunes filles qui dansent : allez inviter la petite Solweg, c’est moi qui vous l’ordonne; et je ne vous plains pas tant !…

Solweg parut fort surprise quand il la salua en la priant de lui accorder cette valse. Elle eut un mouvement d’hésitation infiniment bref, et le regarda un instant, bien en face, de ses yeux bleus. Elle les rabaissa aussitôt et lui donna le bras sans mot dire. Il était résolu à interpréter tout ce qui la concernait dans le sens le plus défavorable, et la première phrase mentale par quoi se formula en lui son impression première, fut : « Eh bien ! décidément, ma petite, tu n’as pas froid aux yeux !… » Il ne se souvenait pas avoir vu jamais deux yeux se poser si franchement en face des siens. « Voyez-vous ça ! continua-t-il, avec cette fatuité dont les hommes se départissent rarement, en présence du plus maigre encouragement féminin, vous vous dites, mademoiselle, que je suis un fêtard ni trop décati, ni trop bête, et qui mélangerait volontiers au plaisir qu’il goûte avec une belle maîtresse, celui d’un flirt un peu hardi avec une fraîche peau blonde !… Ah ! ah !… Votre sœur songe à vous marier, vous n’y voyez pas d’inconvénient, quant à vous; mais vous n’avez pas tant d’exigence !… Attends un peu ! ma petite ! »

Ils avaient fait plusieurs tours de valse en silence. Il remarqua qu’elle était fort légère et dansait admirablement. Elle avait un parfum délicat. Son bras qu’il soutenait de la main, avait une forme exquise; et, comme elle était dégantée, la finesse de sa main le frappa particulièrement. « Mon vieux ! fit-il à part lui, tu n’as jamais eu moins de veine que de te trouver éperdument amoureux juste au moment où une petite caille aussi douillette te tombe dans le bec; quelle délicieuse aubaine tu vas rater là ! »

—    Comme vous semblez être aimée de madame votre sœur, mademoiselle ! Et je suis sûr que vous êtes son amie, au moins autant ! Je parierais que vous avez les mêmes goûts !

—    …Mon Dieu ! monsieur !…

À part lui : « Mon Dieu, monsieur ! ça veut dire que tu t’en moques des goûts de ta sœur, comme ta sœur le fait elle-même, en son for intérieur ! Tu ne sais pas plus qu’elle quels sont tes goûts, ni même si tu en as. Seulement tu le fais moins à la pose que ta godiche de sœur; tu ne tiens pas à avoir des goûts. Bon ! bon ! laissons ça !… »

—    Madame de Chandoyseau nous a tous séduits ici, mademoiselle, c’est une femme de l’esprit le plus charmant, et vous devez avoir à Paris de délicieuses relations…

Elle le regarda avec une moue très jolie et très intelligente au fond du bleu limpide de ses yeux, et sans répondre.

« Bien ! bien ! fit-il en lui-même, tu te dis que je te verse des banalités que tu trouves un peu longues pour le début ! Tu aimes que ça ne traîne pas, toi; tu t’étonnes que je ne t’aie pas fait jusqu’à présent un compliment s’adressant directement à toi; ou bien que je ne t’aie pas pressé le bras dans ma main au lieu de lanterner dans les bêtises, comme un collégien. Eh bien ! bernique, ma petite, tu peux te fouiller ! je suis ici de corvée, moi, tu n’as pas l’air de t’en douter : on m’a commandé de valser avec toi, petite péronnelle, et je valse, et je valse, aïe donc ! Je valse même pas mal, comme tu vois ! ça n’est déjà pas si désagréable ! il y en a qui s’en contenteraient !… Mais quant à faire l’aimable, le spirituel, ou bien quant à ouvrir le flirt, non, ma belle, non ! rien de fait !… Ah ! parce que tu m’as vu dans la grotte, parce que tu sais que je n’y vais pas par quatre chemins avec la belle Italienne, tu penses que je n’ai plus à me gêner avec toi : il y a presque une complicité, presque une connivence entre nous; et parce que tu me laisses voir que je te botte assez, tu te demandes pourquoi je n’y vais pas avec toi à la bonne franquette ? Eh bien ! non ! non ! Je continuerai d’être banal et décent : je te dirai des choses stupides et convenables; je ne presserai pas ton bras, malgré qu’il ne soit pas mal du tout, ça, je ne dis pas non ! »

—    Avouez, mademoiselle, que l’on vous avait trompée en vous disant que j’étais un valseur; mais je crois, en revanche, que je le deviendrais en dansant avec vous…

—    Mais, monsieur, fit-elle simplement, personne ne m’a prévenue que vous fussiez un valseur… je m’en aperçois seulement…

—    Ah ! ah ! c’est donc un tour de madame de Chandoyseau ?…

—    Comment ! monsieur, que dites-vous ?

Il se demanda un moment s’il aurait la cruauté de lui confirmer qu’il ne l’avait invitée que sur la prière de sa sœur. Mais il se sentait en veine d’infamies; il en eût commis de pires à l’égard de cette enfant, si l’occasion lui en eût fourni. Son amour pour l’Italienne le rendait enragé comme une bête contre tout ce qui pouvait avoir en dehors d’elle le parfum d’une simple galanterie.

—    Mais, mademoiselle, reprit-il, il n’y a qu’un moment, madame de Chandoyseau me remplit de confusion en m’avertissant que le bruit de cette réputation était parvenu jusqu’à vous, et qu’il ne tenait qu’à moi de le démentir. La modestie me commandait de ne pas hésiter…

Elle rougit, et son joli bras eut une petite secousse nerveuse. Il ressentit une mauvaise joie de se venger de la sottise de Mme de Chandoyseau en humiliant sa petite sœur à son occasion. De plus, il avait conscience, par sa façon de brutaliser Solweg, d’éloigner de son idylle toute cette famille et de détourner définitivement de lui ces yeux bleus au regard imperturbable qui portaient toujours l’image de la grotte d’Isola Bella.

Il reconduisit la jeune fille à sa place et revint à la sienne.

—    Maintenant, dit-il à Mme Belvidera, ai-je gagné le droit de danser avec vous ?

—    Vous avez gagné le droit d’être mis au ban de notre société, car il est clair que vous avez maltraité cette jeune fille qui vient de s’asseoir le cœur gros, blessée évidemment en quelque chose de très intime, et qui ne pourra être consolée que par sa bête de sœur dont la première parole va la faire sangloter.

—    Vous prêtez à tout le monde votre sensibilité, et vous êtes d’une générosité incompréhensible envers cette petite que vous ne connaissez pas plus que moi !…

—    Avouez que vous avez été méchant avec elle… J’ai suivi tous ses mouvements et les vôtres : je ne vous ai jamais vu une aussi mauvaise figure.

—    Mais non : j’ai été seulement aussi banal et aussi sot que possible. N’est-ce pas même généreux de ma part, car au moins elle ne s’illusionnera pas sur la valeur du « parti » que je représente ?

—    Taisez-vous, je vous déteste, allez-vous en !

—    C’est à cause de vous que j’ai fait ce que vous me reprochez !

Il la regardait assise nonchalamment dans une berceuse d’osier. Ses magnifiques cheveux noirs avaient, sous les lampes à incandescence, des reflets bleuâtres et moirés que le léger balancement de son corps faisait mouvoir le long des épaisses torsades ondulées. Elle le regardait de ses grands yeux sombres embellis par l’émotion que lui donnaient confusément sa réelle pitié pour la jeune fille et un sourd plaisir tout de même, de le sentir transformé, devenu cruel, incivil et méchant à cause de sa passion pour elle. Elle avait aussi une véritable colère contre lui. Et elle contraignait tout cela en lui parlant du bout des dents, avec un sourire immobile et feint, sous les regards de tout le monde. Ses beaux bras étaient demi-nus, et sa main, ornée d’une simple perle qu’elle levait jusqu’à la lèvre pour en dissimuler les contradictions involontaires, ramenait constamment l’attention de son amant sur sa bouche dont la seule vue lui faisait trembler les jarrets.

—    Allez-vous-en, je ne veux plus vous voir ! dit-elle.

—    Si ! si ! fit-il en se penchant pour la saluer, ce soir, à dix heures, près du bassin, dans le jardin des annexes…

René Boylesve

Le parfum des îles Borromées

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