Deux lézards verts

René Boylesve

Le carrosse aux deux lézards verts (11/15)

A peine le cortège s'était-il ébranlé, que les bûcherons voisins approchèrent de la hutte abandonnée; ils y firent main basse sur tous objets et notamment sur le trésor enfermé dans le coffre : et, le lieu étant vidé, l'un d'eux mit le feu à la toiture. Il croyait bien agir.

Et, s'étant éloignés, ils regardèrent flamber la cabane de Gilles le bûcheron.

Mais ils virent aussi surgir alors d'on ne sait quel lieu et l'on eût dit que c'était des cendres, le chat du logis, Minou, qui se mit à s'élancer dans les airs, le dos arqué, la queue ramassée sous le ventre, à retomber sur ses quatre pattes, à rebondir comme un ballon, à grimper aux troncs des arbres voisins en les écorchant de ses griffes, puis à se laisser choir par culbutes vertigineuses, son corps écartelé tout à coup et semblant fixé par quatre épingles comme une chauve-souris, puis, touchant le sol, pour se livrer, sur les débris calcinés de la demeure, à une danse sauvage et terrifiante, et qui n'avait d'égale en horreur que les haltes soudaines de l'animal au gros dos, aux prunelles jaunes, étincelant dans la nuit qui tombe.

Tous s'enfuirent, assurés que si l'on avait délivré la forêt d'un couple pernicieux, le diable, lui, du moins, demeurait sain et sauf.

A l'aspect des couloirs qu'on lui fit parcourir, Gilles reconnut qu'on le dirigeait dans la partie du Châtelet où il avait été admis à visiter le Frère Ildebert; et en effet, c'était celle qui était affectée au Saint-Office, juridiction dont il relevait, lui ainsi que sa femme, du chef de l'accusation de sorcellerie.

On ne les sépara ni ne les fouilla, ni ne les mensura, bien entendu, car tous les progrès dont nous jouissons n'étaient pas accomplis, mais on les jeta dans un cachot obscur où il leur sembla dès l'abord que d'autres prisonniers comme eux se trouvaient.

Gilles alla aussitôt à la fenêtre qui était élevée et grillagée; il se hissa sur le ballot de hardes qu'il avait apporté avec lui et reconnut parfaitement la cour sordide où il avait tenu conversation, non pas longtemps auparavant, avec l'ancien moine. Il en conclut qu'Ildebert ne devait pas être logé loin d'ici.

—    C'est bien l'endroit où séjourna Frère Ildebert, dit une femme qui gisait en un coin du réduit. Mais vous ne le verrez plus : il est retourné dans son couvent…

Gilles fut émerveillé que quelqu'un eût surpris ainsi sa pensée, car il n'avait point parlé de Frère Ildebert.

—    Qui êtes-vous ? demanda-t-il.

Et il discerna une femme excessivement vieille qui lui dit qu'elle était comme lui prisonnière, par la faute de posséder le don de seconde vue. Elle voyait, disait-elle, ce qui se passait au loin comme dans le voisinage, et était à même de prédire ce qui se passerait demain.

—    En ce cas, dit Gilles, je ne suis pas fâché de vous rencontrer, car je voudrais savoir ce qu'il advient pour l'heure de mes deux filles bessonnes, et si je serai demain brûlé vif avec ma bourgeoise, malgré le fils de monsieur le conseiller Périnelle que j'ai l'honneur de connaître et qui doit avoir le bras long…

—    Pour ce qui est du fils de monsieur le conseiller Périnelle, dit la vieille, il ne serait pas prudent de fonder sur lui grand espoir, car il a été incapable de faire élargir le Frère Ildebert, étant lui-même un peu suspect de s'adonner à la magie.

—    Ah ! dit Gilles, et comment le Frère Ildebert est-il sorti de prison ?

—    Grâce à l'idée qu'a eue son supérieur, de venir le réclamer.

—    Mais comment son supérieur a-t-il pu concevoir une telle idée, le Frère ayant été chassé de son couvent pour s'être adonné à des commerces diaboliques ?

—    Oh ! c'est bien simple, dit la vieille; une maladie s'était déclarée sur les vignes du couvent, les celliers étaient vides. Le supérieur s'est souvenu que le Frère Ildebert connaissait des secrets.

—    Et alors ?

—    Frère Ildebert a remis les vignes en état de prospérité et il a rempli les celliers. On lui a permis de réendosser sa robe, de dire la messe, comme il en avait le désir, et, depuis lors, on ferme les yeux sur ses petites pratiques.

—    C'est un homme qui eût inventé la poudre ! dit Gilles.

—    Il y a bien d'autres choses à inventer, dit la vieille.

A ce moment, Gilles, commençant de se faire à la pénombre, distingua les traits de la vieille. Ils ne lui étaient pas tout à fait inconnus.

—    Où donc est-ce que je vous ai vue ? lui demanda-t-il.

—    Le monde est petit, se contenta-t-elle de répondre.

—    Et mes filles ? reprit Gilles.

—    Ah ! vos filles ?… Eh bien ! tenez, je les vois.

—    Vous les voyez !

—    Vous les voyez ? dit la mère Gilles, incrédule, mais qui ne pouvait contenir son besoin de croire. Mais voilà qu'à présent elle avait peur de ce qu'elle pourrait entendre, et elle fit signe à la vieille de se taire.

Gilles s'assit tristement dans une encoignure du cachot et pensa à ses filles voyageuses; puis il tira de son gousset le médaillon qu'il avait ramassé à l'endroit même où s'était élevé un des pavillons. Et, profitant d'un restant de lumière, il dit à sa femme :

—    Ça ne te rappelle rien, à toi ?

Elle haussa les épaules, voulant signifier que tout le monde perdait la tête.

Gilles regardait néanmoins le médaillon et ne pouvait s'empêcher de penser qu'il était singulier que ce seul objet, reste des pavillons disparus, lui fût tombé entre les mains.

Il le regarda si attentivement que, la nuit suivante, il le revit en songe, mais déformé par l'imagination capricieuse du sommeil et agrandi, notamment, outre mesure.

La femme jeune et admirable qui y était représentée, non seulement avait atteint les proportions de l'objet que ce médaillon rappelait à Gilles, — et qui n'était autre que le portrait aperçu un jour dans la grande pièce des Pavillons, — mais adoptait, cette fois, toutes les apparences de la vie. C'était une femme chaude, animée, et belle, telle que le bûcheron n'en avait jamais vu — sauf une fois, le matin du baptême de ses filles, et pendant un temps beaucoup trop court; — elle était vêtue d'une tunique, non de drap d'or, mais de lin fort léger qui décelait les formes d'une déesse; ses cheveux étaient trop beaux pour être décrits; son visage eût été aimable s'il n'eût paru supérieur à celui de tous les mortels; et lorsqu'elle parlait, son sourire découvrait des dents bien rangées et éclatantes de pureté.

Cette femme merveilleuse parla, et elle dit à Gilles des choses qui lui parurent superbes, mais auxquelles il ne comprit absolument rien :

—    Invisibles, parmi la foule des humains, dit-elle, il est des êtres que traverse la divine lumière et qui voltigent mieux que l'oiseau, le papillon ou la luciole des soirs d'été, sans être incommodés de ces deux pesants fardeaux que vous nommez l'espace et le temps.

Nous sommes les génies, ô bûcheron ! Nous buvons la rosée du matin; nous nous baignons dans les sources de la forêt; nous nous plaisons au cœur des arbres que tu soignes ou que tu abats, car rien n'égale en volupté la senteur des bois et des feuillages; nous dansons la nuit sur les bruyères que la plante de nos pieds n'a même pas foulées le matin; et nous adorons la lune, notre sœur pâle, qui aime à se mirer dans l'eau immobile des étangs.

Les plus parfaites d'entre nous ignorent ce qui vous fait du bien, à vous, et ce qui vous fait du mal, car cela — si vous saviez ! — a si peu d'importance ! C'est pourquoi certaines d'entre nous vous maltraitent comme vous maltraitez vous-mêmes les insectes. Mais d'autres, qui ont gardé quelque attache à la terre, éprouvent le besoin de vous avertir que telle chose vous sera bonne et telle autre néfaste; elles pleurent encore de vos maux et se réjouissent de vos plaisirs. Cela nous semble, à nous, un peu risible, et nous fait songer à des scènes de la comédie, au temps où les hommes avaient l'esprit fin.

Il n'est qu'une seule chose dans le monde, ô bûcheron ! c'est l'âme, dont nous ne savons seulement pas si elle a été créée par un dieu ou si elle est Dieu lui-même. Mais le certain, c'est qu'elle se meut comme une balle de sureau qu'un enfant lance avec sa sarbacane et qui semble s'élever à tout jamais dans l'azur profond… Le curieux est qu'elle revient !… Oui, ami, tu t'en moques, mais elle revient à son point de départ. Rien ne s'arrête; mais rien ne dépasse une altitude, entre nous, bien pauvre…

Les naïfs prennent ce mouvement pour un progrès dont ils tirent vanité; et les pires maux sont engendrés par les ingénus qui croient que demain sera meilleur que n'est aujourd'hui et que ne fut hier. Si vous ne vous faisiez pas cette illusion, d'ailleurs, à quoi vous occuperiez-vous, ô misérables ? Les hommes ont en eux une frénésie d'air qu'ils ne savent comment employer, et, s'apercevant que tout se déplace, ils ont imaginé de s'enorgueillir de ce mouvement qu'ils rendent néfaste en se bousculant pour y prendre mieux part. Pour leur bonheur, ah ! qu'ils feraient mieux de demeurer en repos ! Et encore une fois, je te le dis : cela nous est tellement égal ! Et tout, d'ailleurs, est indifférent, hormis l'existence du génie qui découvre et comprend…

Ceux qui jugent que tout est bien, ont encore raison sur ceux qui pèsent minutieusement le pour et le contre, puisqu'ils ne froncent jamais le sourcil, sourient sans cesse, et finalement atteignent le même but, que ce soit aujourd'hui, que ce soit demain.

Avec toi, mon bonhomme, je me suis divertie et j'ai joui de ton ambition saugrenue; mais j'en aurai bientôt assez. Tiens, bûcheron, je m'en retourne pour me dissoudre parmi les humidités de l'aurore. Si, par la chaleur de midi, tu me rencontres à l'ombre de tes bois, j'en serai la fraîcheur au goût âpre, le bruit de perles des fontaines, ou le rayon qui caresse les pointes fleuries des bruyères. Alors, ne me sache point gré, ni ne m'aie de rancune de quoi que ce soit, car je suis le Génie ou la Fée qui se moque de toi comme la Nature elle-même, et contre qui tu ne peux rien. »

Ayant tenu ce discours, l'être radieux, qui rappelait le portrait du médaillon, disparut. Et quoique cette figure de femme fût médiocrement bienveillante, le bûcheron, en son rêve, tendit les mains vers elle avec regret, parce qu'elle était belle. Et il eût souffert mille maux pour la revoir et lui entendre encore dire des paroles, fût-ce les plus amères et les plus détestables.

René Boylesve

Le carrosse aux deux lézards verts (11/15)