Raymond Roussel

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Raymond Roussel

Locus Solus

Resté à l’écart pendant la fougueuse randonnée, Không-dêk-lèn, voyant le calme rétabli, se mit à poursuivre comme une balle fugace la resplendissante sphère solaire, qu’en joueur espiègle et doux il gratifiait incessamment de gracieux coups de pattes.

Pendant que nos yeux captivés allaient de Faustine aux ludions, du chat folâtre aux hippocampes, le maître nous parlait du diamant et de son contenu.

Canterel avait trouvé le moyen de composer une eau dans laquelle, grâce à une oxygénation spéciale et très puissante qu’il renouvelait de temps à autre, n’importe quel être terrestre, homme ou animal, pouvait vivre complètement immergé sans interrompre ses fonctions respiratoires.

Le maître voulut construire un immense récipient de verre, pour rendre bien visibles certaines expériences qu’il projetait touchant plusieurs partis à tirer de l’étrange liquide.

La plus frappante particularité de l’onde en question résidait de prime abord dans son éclat prodigieux; la moindre goutte brillait de façon aveuglante et, même dans la pénombre, étincelait d’un feu qui lui semblait propre. Soucieux de mettre en valeur ce don attrayant, Canterel adopta une forme caractéristique à multiples facettes pour l’édification de son récipient, qui, une fois terminé puis rempli de l’eau fulgurante, ressembla servilement à un diamant gigantesque. C’était sur l’endroit le plus ensoleillé de son domaine que le maître avait placé l’éblouissante cuve, dont la base étroite reposait presque à ras de terre dans un rocher factice; dès que l’astre luisait, l’ensemble se parait d’une irradiation presque insoutenable. Certain couvercle métallique pouvait au besoin, en bouchant un orifice rond ménagé dans la partie plafonnante du joyau colossal, empêcher la pluie de se mélanger avec l’eau précieuse, qui reçut de Canterel le nom d’aqua-micans.

Pour jouer l’indispensable rôle d’ondine, le maître, tenant à choisir une femme séduisante et gracieuse, manda par une lettre prodigue d’instructions précises la svelte Faustine, danseuse réputée pour l’harmonie et la beauté de ses attitudes.

Arborant un maillot couleur chair et laissant tomber naturellement, comme l’exigeait son personnage, tous ses immenses et magnifiques cheveux blonds, Faustine monta sur une luxueuse et délicate échelle double en métal nickelé, installée près du grand diamant, puis pénétra dans l’onde photogène. Malgré les encouragements de Canterel, qui en s’immergeant lui-même avait souvent expérimenté la facile respiration sous marine que procurait l’oxygénation particulière de son eau, Faustine n’enfonça qu’avec précaution, s’agrippant des deux mains au bord surplombant de la cuve et ressortant plusieurs fois la tête avant de plonger définitivement. Enfin, divers essais, toujours plus prolongés, l’ayant pleinement rassurée, elle se laissa choir et prit pied sur le fond du récipient.

Ses cheveux touffus ondulaient doucement avec une tendance à monter, pendant qu’elle esquissait maintes posés plastiques, embellies et facilitées par l’extrême légèreté que lui donnait la pression liquide.

Peu à peu une riante griserie s’empara d’elle due à une trop grande absorption d’oxygène. Puis, à la longue, une résonance vague s’exhala de sa chevelure, enflant ou diminuant selon que sa tête remuait plus ou moins. L’étrange musique prit bientôt plus de corps et d’intensité; chaque cheveu vibrait comme une corde instrumentale, et, au moindre mouvement de Faustine, l’en semble, pareil à quelque harpe éolienne, engendrait, avec une infinie variété, de longues enfilades de sons. Les soyeux fils blonds, suivant leur longueur, émettaient des notes différentes, et le registre s’étendait sur plus de trois octaves.

Au bout d’une demi-heure, le maître, perché sur l’échelle doublé, aida Faustine, en l’agrippant d’une main par la nuque, à se hisser près de lui sur le haut du récipient afin de redescendre jusqu’au sol. Canterel, qui avait assisté à toute la séance, examina la splendide crinière musicale et découvrit autour de chaque cheveu une sorte de fourreau aqueux excessivement mince, provenant venant d’un dépôt subtil occasionné par certains sels chimiques en dissolution dans l’aqua-micans. Violemment électrisée par la présence de ces imperceptibles enveloppes, la tignasse entière s’était mise à vibrer sous le frottement de l’eau brillante, qui — le maître l’avait constaté antérieurement — joignait une grande puissance acoustique à ses incomparables propriétés lumineuses.

Dès lors Canterel se demanda quel effet produirait un pareil phénomène sur une toison de chat, déjà si facilement électrisable par elle-même.

Il possédait un matou blanc du Siam nommé Không-dêk-lèn, remarquable par son intelligence; l’ayant fait quérir sur l’heure, il l’immergea dans le récipient.

Không-dêk-lèn s’enfonça doucement en continuant à respirer de façon normale et, d’abord effrayé, s’habitua vite à la nouvelle ambiance. Il toucha le fond et se mit à errer curieusement.

Bientôt, se sentant plus léger que de coutume, il exécuta de grands sauts qui le divertirent fort; peu à peu il parvint, après s’être élevé brusquement, à ralentir sa chute par d’adroits mouvements de pattes, s’essayant ainsi dans l’art de la natation, qui parut appelé à lui devenir promptement familier.

L’électrisation de la toison s’accomplit selon l’attente, et les poils, un peu hérissé, commencèrent à vibrer; mais, courts et presque uniformes de longueur, ils ne donnèrent qu’un bourdonnement faible et confus. Par contre — phénomène nouveau que la chevelure de Faustine n’avait pas connu — le tégument se couvrit d’une phosphorescence crue et blanchâtre, assez intense pour poindre en plein jour et trancher violemment sur l’éclat déjà si vif de l’eau elle-même. D’éblouissantes flammes blafardes semblaient environner Không-dêk-lèn, sans le gêner ni troubler ses évolutions natatoires, désormais faciles et continuelles.

Constatant chez le chat l’inévitable éréthisme provoqué par l’intense oxygénation de l’eau, Canterel voulut arrêter l’expérience et, gagnant le haut de l’échelle, appela Không-dêk-lèn, qui nagea jusqu’à la surface. Il agrippa le félin en lui pinçant la peau derrière le cou et descendit pour le déposer sur le sol. Mais, pendant le court trajet, d’incessantes décharges électriques l’avaient ébranlé, dues au contact de sa main avec la fourrure blanche, dont chaque poil était ceint d’un mince fourreau aqueux transparent.

Encore endolori, Canterel conçut une idée soudaine, qui, directement issue de la violence même des commotions éprouvées, reposait sur un curieux fait familial.

Philibert Canterel, le propre trisaïeul du maître, avait grandi fraternellement auprès de Danton, né en même temps que lui dans la petite ville d’Arcis-sur-Aube. Plus tard, au cours de sa brillante carrière politique, Danton n’oublia jamais son ami d’enfance, qui, devenu financier, menait à Paris une vie active mais obscure, en évitant soigneusement la publicité dont il se sentait menacé en tant qu’alter ego du célèbre tribun.

Quand Danton fut condamné à mort, Philibert put pénétrer jusqu’à lui et reçut ses dernières volontés.

Ayant eu vent de certains propos tenus par ses ennemis, qui semblaient décidés à jeter ses restes à la fosse commune sans aucune indication apte à les faire jamais reconnaître, Danton supplia son camarade fidèle de tenter l’impossible pour s’approprier au moins sa tête en recueillant diverses complicités.

Aussitôt Philibert alla trouver Sanson pour lui exposer le vœu suprême du prisonnier.

Admirateur fanatique de l’illustre orateur, Sanson résolut de commettre, pour un pareil cas, une infraction à sa consigne et donna les instructions suivantes à Philibert, en le chargeant de les communiquer au condamné. Juste à l’instant fatal, Danton, par une sorte de bravade emphatiquement éloquente qui n’étonnerait personne de la part d’un tel improvisateur, prierait Sanson de montrer sa tête au peuple, en prenant pour prétexte ironique la laideur proverbiale de son faciès. Après la chute du couperet, Sanson, obéissant aux injonctions du supplicié, prendrait dans le panier la tête sanglante et l’exposerait pendant une fraction de minute à l’avide regard de la foule. Au moment de la lâcher, d’un adroit coup de main il l’enverrait dans un second panier qui, toujours placé non loin du premier, contenait les linges destinés à essuyer le couteau ainsi que divers outils pour affûter la lame ou faire à l’appareil telle réparation urgente. Exprès les deux paniers seraient, ce jour-là, plus contigus encore que de coutume, et le subterfuge ne pourrait manquer de s’accomplir à l’insu de tous.

Heureux du résultat de sa mission, Philibert parvint de nouveau jusqu’à Danton et lui notifia les recommandations du bourreau.

Le tribun émit alors un souhait touchant : il voulait que, si le complot réussissait, sa tête fût embaumée — puis transmise de père en fils dans la famille de son ami en souvenir de l’héroïque dévouement qui n’allait pas sans être entouré de risques mortels. Philibert promit à Danton d’exaucer ponctuellement ses désirs et lui fit en pleurant de longs adieux, car l’exécution était imminente.

Le lendemain, avant de s’incliner sous le couperet, Danton, se conformant aux ordres reçus, dit à Sanson la célèbre phrase : « Tu montreras ma tête au peuple, elle en vaut la peine. » Quelques instants plus tard la lame accomplissait son œuvre, et Sanson extrayait la tête du panier pour la présenter à la foule frissonnante. Ensuite, en la lâchant de haut, il n’eut qu’à lui donner légèrement un certain élan oblique pour la faire tomber dans le panier aux outils, strictement adjacent à l’autre. Seul Philibert, placé au premier rang des curieux, s’était rendu compte de la fraude, en spectateur averti et attentif.

Le soir même Philibert alla chez Sanson, qui lui remit sous forme de paquet nullement suspect le chef précieux, facile à emporter sans éveiller aucun soupçon.

Rentré chez lui, le financier chercha le moyen d’embaumer la tête sans courir le risque de voir son secret divulgué.

Certain que, s’il confiait la besogne à des gens du métier, les traits populaires de Danton seraient immédiatement reconnus, Philibert résolut de tout faire lui-même et acheta dans ce but plu sieurs traités d’embaumement dont il se pénétra de son mieux.

Une fois au courant de la méthode la plus communément usitée, il fit subir à la tête les multiples bains chimiques et préparations de toute nature qui devaient en assurer la conservation.

Depuis lors, suivant le vœu du grand patriote, l’étrange reste, veillé tour à tour par cinq générations, s’était maintenu dans la famille Canterel.

Mais Philibert, trop novice dans la spécialité d’embaumeur, avait sans doute accompli sa tâche de façon imparfaite, car la putréfaction s’était peu à peu attaquée aux tissus, respectant toutefois le cerveau et les fibres faciales, qui, après plus de cent ans, se trouvaient encore intacts, sans qu’on pût découvrir nulle part le moindre vestige de chair ou de peau.

Voyant la complexion irréprochable de cette matière cérébrale et de ces fibres, Canterel, entraîné par son esprit chercheur, s’était longuement employé, en essayant maints procédés électriques, à obtenir de l’ensemble quelque mouvement réflexe; la réussite eût présenté un merveilleux intérêt, tant par l’époque lointaine de la mort que par l’importance du rôle historique départi au sujet.

Mais toutes ses tentatives étaient restées infructueuses.

Or, en subissant au simple toucher du félin humide une série de fortes secousses, le maître s’était demandé si une immersion durable de la tête fameuse dans l’eau diamantaire n’amènerait pas une électrisation assez puissante pour rendre accessible, sous l’influence passagère d’un courant quelconque, la production du réflexe désiré.

Il détacha soigneusement du chef légendaire cerveau, muscles et nerfs, en laissant de côte comme encombrement inutile toute la partie osseuse, puis tailla dans une matière légère et mauvaise conductrice une mince carcasse ingénieuse qui soutint l’ensemble flasque en lui conservant sa forme primitive.

Le tout fut plongé dans l’eau splendide au bout d’un fin câble à suspension pneumatique, dont l’extrémité basse, en se ramifiant, attrapait, au-dessous du cerveau, trois points extérieurs de la carcasse.

Raymond Roussel

Locus Solus, texte intégral

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