L'archipel en feu

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Jules Verne

L'archipel en feu

La Syphanta, corvette de deuxième rang, portait en batterie vingt-deux canons de 24, et, sur le pont — bien que ce fût rare alors pour les navires de cette classe — six caronades de 12. Élancée de l’étrave, fine de l’arrière, les façons bien relevées, elle pouvait rivaliser avec les meilleurs bâtiments de l’époque. Ne fatiguant pas, sous n’importe quelle allure, douce au roulis, marchant admirablement au plus près comme tous les bons voiliers, elle n’eût pas été gênée de tenir, par des brises à un ris, jusqu’à ses cacatois. Son commandant, si c’était un hardi marin, pouvait faire de la toile sans rien craindre. La Syphanta n’eût pas plus chaviré qu’une frégate. Elle eût cassé sa mâture plutôt que de sombrer sous voiles. De là, cette possibilité de lui imprimer, même avec forte mer, une excessive vitesse. De là, aussi, bien des chances pour qu’elle réussît dans l’aventureuse croisière, à laquelle l’avaient destinée ses armateurs, ligués contre les pirates de l’Archipel.

Bien que ce ne fût point un navire de guerre, en ce sens qu’elle était la propriété, non d’un État, mais de simples particuliers, la Syphanta était militairement commandée. Ses officiers, son équipage, eussent fait honneur à la plus belle corvette de la France ou du Royaume-Uni. Même régularité de manœuvres, même discipline à bord, même tenue en navigation comme en relâche. Rien du laisser-aller d’un bâtiment armé en course, où la bravoure des matelots n’est pas toujours réglementée comme l’exigerait le commandant d’un bâtiment de la marine militaire.

La Syphanta avait deux cent cinquante hommes portés à son rôle d’équipage, pour une bonne moitié Français, Ponantais ou Provençaux, pour le reste, partie Anglais, Grecs et Corfiotes. C’étaient des gens habiles à la manœuvre, solides au combat, marins dans l’âme, sur lesquels on pouvait absolument compter : ils avaient fait leurs preuves. Quartiers-maîtres, seconds et premiers maîtres dignes de leurs fonctions étaient d’intermédiaires entre l’équipage et les officiers. Pour état-major, quatre lieutenants, huit enseignes, également d’origine corfiote, anglaise ou française, et un second. Celui-ci, le capitaine Todros, c’était un vieux routier de l’Archipel, très pratique de ces mers, dont la corvette devait parcourir les parages les plus reculés. Pas une île qui ne lui fût connue en toutes ses baies, golfes, anses et criques. Pas un îlot, dont la situation n’eût déjà été relevée par lui dans ses précédentes campagnes. Pas un brassiage, dont la valeur ne fût cotée dans sa tête, avec autant de précision que sur ses cartes.

Cet officier, âgé d’une cinquantaine d’années, Grec originaire d’Hydra, ayant déjà servi sous les ordres des Canaris et des Tomasis, devait être un précieux auxiliaire pour le commandant de la Syphanta.

Tout ce début de la croisière dans l’Archipel, la corvette l’avait fait sous les ordres du capitaine Stradena. Les premières semaines de navigation furent assez heureuses, ainsi qu’il a été dit. Bâtiments détruits, prises importantes, c’était là bien commencer. Mais la campagne ne se fit pas sans des pertes très sensibles au détriment de l’équipage et du corps des officiers. Si, pendant assez longtemps, on fut sans nouvelles de la Syphanta, c’est que, le 27 février, elle avait eu un combat à soutenir contre une flottille de pirates, au large de Lemnos.

Ce combat avait non seulement coûté une quarantaine d’hommes, tués ou blessés, mais le commandant Stradena, frappé mortellement par un boulet, était tombé sur son banc de quart.

Le capitaine Todros prit alors le commandement de la corvette; puis, après s’être assuré la victoire, il rallia le port d’Égine, afin de faire d’urgentes réparations à sa coque et à sa mâture.

Là, quelques jours après l’arrivée de la Syphanta, on apprit, non sans surprise, qu’elle venait d’être achetée, à un très haut prix, pour le compte d’un banquier de Raguse, dont le fondé de pouvoirs vint à Égine régulariser les papiers du bord. Tout cela se fit sans qu’aucune contestation pût être soulevée, et il fut bien et dûment établi que la corvette n’appartenait plus à ses anciens propriétaires, les armateurs corfiotes, dont le bénéfice de vente avait été très considérable.

Mais, si la Syphanta avait changé de mains, sa destination devait demeurer la même. Purger l’Archipel des bandits qui l’infestaient, rapatrier, au besoin, les prisonniers qu’elle pourrait délivrer sur sa route, ne point abandonner la partie qu’elle n’eût débarrassé ces mers du plus terrible des forbans, le pirate Sacratif, telle fut la mission qui lui resta imposée. Les réparations faites, le second reçut ordre d’aller croiser sur la côte nord de Scio, où devait se trouver le nouveau capitaine, qui allait devenir « maître après Dieu » à son bord.

C’est à ce moment qu’Henry d’Albaret reçut le billet laconique, par lequel on lui faisait savoir qu’une place était à prendre dans l’état-major de la corvette Syphanta.

On sait qu’il accepta, ne se doutant guère que cette place, libre alors, fût celle de commandant. Voilà pourquoi, dès qu’il eut pris pied sur le pont, le second, les officiers, l’équipage, vinrent se mettre à ses ordres, pendant que le canon saluait les couleurs corfiotes.

Tout cela, Henry d’Albaret l’apprit dans une conversation qu’il eut avec le capitaine Todros. L’acte, par lequel on lui confiait le commandement de la corvette, était en règle. L’autorité du jeune officier ne pouvait donc être contestée : elle ne le fut pas. D’ailleurs, plusieurs des officiers du bord le connaissaient. On savait qu’il était lieutenant de vaisseau, un des plus jeunes mais aussi des plus distingués de la marine française. La part qu’il avait prise à la guerre de l’Indépendance lui avait fait une réputation méritée. Aussi, dès la première revue qu’il passa à bord de la Syphanta, son nom fut-il acclamé de tout l’équipage.

« Officiers et matelots, dit simplement Henry d’Albaret, je sais quelle est la mission qui a été confiée à la Syphanta. Nous la remplirons tout entière, s’il plaît à Dieu ! Honneur à votre ancien commandant Stradena, qui est mort glorieusement sur ce banc de quart ! Je compte sur vous ! Comptez sur moi ! — Rompez ! »

Le lendemain, 2 mars, la corvette, tout dessus, perdait de vue les côtes de Scio, puis la cime du mont Elias qui les domine, et faisait voile pour le nord de l’Archipel.

À un marin, il ne faut qu’un coup d’œil et une demi-journée de navigation pour reconnaître la valeur de son navire. Le vent soufflait du nord-ouest, bon frais, et il ne fut point nécessaire de diminuer de toile. Le commandant d’Albaret put donc apprécier, dès ce jour-là, les excellentes qualités nautiques de la corvette.

« Elle rendrait ses perroquets à n’importe quel bâtiment des flottes combinées, lui dit le capitaine Todros, et elle les tiendrait même avec une brise à deux ris ! »

Ce qui, dans la pensée du brave marin, signifiait deux choses : d’abord qu’aucun autre voilier n’était capable de gagner la Syphanta de vitesse; ensuite, que sa solide mâture et sa stabilité à la mer lui permettaient de conserver sa voilure par des temps qui eussent obligé tout autre navire à la réduire, sous peine de sombrer.

La Syphanta, au plus près, ses armures à tribord, piqua donc vers le nord, de manière à laisser dans l’est l’île de Métélin ou Lesbos, l’une des plus grandes de l’Archipel.

Le lendemain, la corvette passait au large de cette île, où, dès le début de la guerre, en 1821, les Grecs remportèrent un grand avantage sur la flotte ottomane.

« J’y étais, dit le capitaine Todros au commandant d’Albaret. C’était en mai. Nous étions soixante-dix bricks à poursuivre cinq vaisseaux turcs, quatre frégates, quatre corvettes, qui se réfugièrent dans le port de Métélin. Un vaisseau de 74 en partit pour aller chercher du secours à Constantinople. Mais nous l’avons rudement chassé, et il a sauté avec ses neuf cent cinquante matelots ! Oui ! j’y étais, et c’est moi qui ai mis le feu aux chemises de soufre et de goudron, dont nous avions revêtu sa carène ! Bonnes chemises, qui tiennent chaud, mon commandant, et que je vous recommande à l’occasion… pour messieurs les pirates ! »

Il fallait entendre le capitaine Todros raconter ainsi ses exploits avec la bonne humeur d’un matelot du gaillard d’avant. Mais ce que racontait le second de la Syphanta, il l’avait fait et bien fait.

Ce n’était pas sans raison qu’Henry d’Albaret, après avoir pris le commandement de la corvette, avait fait voile vers le nord. Peu de jours avant son départ de Scio, des navires suspects venaient d’être signalés dans le voisinage de Lemnos et de Samothrace. Quelques caboteurs levantins avaient été pillés et détruits presque sur le littoral de la Turquie d’Europe. Peut-être ces pirates, depuis que la Syphanta leur donnait si obstinément la chasse, jugeaient-ils à propos de se réfugier jusqu’aux parages septentrionaux de l’Archipel. De leur part, ce n’était que prudence.

Dans les eaux de Métélin, on ne vit rien. Quelques navires de commerce seulement, qui communiquèrent avec la corvette, dont la présence ne laissait pas de les rassurer.

Jules Verne

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