Johann David Wyss

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Johann David Wyss

Le robinson suisse

En parcourant l’avenue qui conduisait à Falken-Horst, nous trouvâmes nos jeunes arbres courbés par le vent, et je résolus aussitôt de protéger leur faiblesse avec des tuteurs de bambous, qu’il nous serait facile de trouver de l’autre côté du promontoire de l’Espoir-Trompé. À ce mot, tout le monde voulut être de l’expédition. Les récits que nous avions faits des richesses de cette contrée, encore inconnue à plusieurs de mes fils, avaient vivement piqué la curiosité générale. Ma femme et ses jeunes fils inventèrent cent prétextes pour ne pas me laisser partir seul avec Fritz : nos poules étaient près de couver, il était urgent d’aller chercher des œufs de poule de bruyère; les baies de cire manquaient, il fallait renouveler la provision de bougies; Jack voulait manger des goyaves, et Franz sucer des cannes à sucre : en un mot, chacun avait une raison valable pour être admis à faire partie de l’excursion du lendemain. Je consentis donc à ce que le voyage se fit en famille. Nous partîmes par une belle matinée : l’âne et la vache furent attelés à la charrette; nous primes une toile a voile destinée à nous servir de tente, car je prévoyais que l’absence serait inévitablement de plusieurs jours. La caravane organisée se mit en marche : nous parvînmes à la grande colonie d’oiseaux, et nous nous arrêtâmes pour laisser reposer nos animaux. Nous reconnûmes la grande république de volatiles, auxquels je pus enfin donner un nom certain : c’était une réunion de loxia socia. Tout autour du grand nid s’élevait une grande quantité d’arbres à cire tout chargés de leurs baies brillantes. Nous remarquâmes que les oiseaux du grand nid s’en nourrissaient; mes enfants voulurent en goûter; mais ils les trouvèrent très fades et très mauvaises. Nous nous contentâmes donc d’en faire provision pour nos bougies. Nous n’étions qu’à peu de distance de l’endroit où Fritz avait abattu le coq de bruyère; mais nous résolûmes de mettre la recherche des œufs à notre retour, afin de ne pas courir le risque de les briser pendant notre voyage. Nous reconnûmes les arbres à caoutchouc, et j’eus soin de pratiquer dans l’écorce plusieurs incisions profondes, au-dessous desquelles nous plaçâmes des coquilles de coco destinées à recevoir la gomme qui en découlait.

Nous parvînmes ensuite au bois de palmiers, et, après avoir tourné le cap de l’Espoir-Trompé, nous dirigeâmes si heureusement notre marche entre les cannes à sucre et les bambous, que nous nous trouvâmes en pleine campagne, dans la contrée la plus fertile et la plus délicieuse que nous eussions encore rencontrée sur cette terre.

Nous avions à notre gauche les cannes à sucre, à notre droite les bambous et un rideau de hauts et magnifiques palmiers, et enfin devant nous la baie de l’Espoir-Trompé, puis l’Océan et son immensité.

L’aspect de ce ravissant point de vue nous fit prendre la résolution de faire de ce lieu le centre de nos excursions; nous balançâmes même quelques instants pour savoir si nous ne changerions pas pour cette résidence nouvelle notre beau palais de Falken-Horst; mais Falken-Horst avait déjà tout l’attrait d’une propriété que nous avions créée et dont nous connaissions les environs.

Notre demeure sur l’arbre était à l’abri de tout danger, et, de plus, elle était voisine de Zelt-Heim, que nous venions de fortifier et d’embellir. Ces considérations l’emportèrent, et il fut résolu que ce lieu ne serait pour nous qu’un but de promenade. Nous déliâmes nos bêtes, et nous nous arrangeâmes pour passer la nuit. Nous nous restaurâmes avec les provisions que nous avions eu soin de prendre avec nous, et chacun se sépara, les uns pour aller aux cannes à sucre, les autres pour cueillir des bambous, première cause de notre excursion. Le travail aiguisa sensiblement l’appétit de mes jeunes gens, et nous ne tardâmes pas à les voir revenir fort disposés à faire honneur une seconde fois aux provisions; mais ma femme n’était pas de cet avis. Il y avait bien à quelques pas de nous de hauts palmiers chargés de noix de coco : mais comment parvenir à ces liges élevées de soixante à quatre-vingts pieds ? Nous levions inutilement les yeux en l’air; les noix restaient immobiles aux branches; Fritz et Jack se décidèrent enfin à grimper. Je les aidai d’abord; mais, parvenus à une certaine hauteur et abandonnés à eux-mêmes, ils sentirent bientôt leurs bras se fatiguer, et comme les troncs étaient trop gros pour qu’ils pussent les embrasser, ils furent obligés de se laisser couler à terre. Ce petit échec les avait rendus honteux. Je vins à leur secours, et je tâchai de suppléer par l’expérience à la faiblesse de leurs membres. Je leur donnai des morceaux de peau de requin, que j’avais eu soin d’apporter; ils se les attachèrent aux jambes, et je leur enseignai en même temps à s’aider d’une corde à nœud coulant, comme font les nègres de l’Amérique. Le moyen réussit beaucoup mieux que je ne l’avais espéré, et mes petits grimpeurs arrivèrent au sommet des palmiers, où, se servant de la hachette dont ils étaient munis, ils nous firent tomber une grêle de belles noix.

Fritz et Jack étaient tout fiers de leur prouesse; de temps en temps ils s’approchaient du paresseux Ernest, et lui présentaient une noix ouverte en lui disant : « Seigneur, daignez vous rafraîchir après les longues fatigues que vous avez souffertes. » Mais le patient Ernest ne semblait pas s’apercevoir de leurs plaisanteries. Il savourait doucement les noix de coco, paraissait méditer profondément, quand tout à coup il se lève, prend une hachette et vient me demander de lui ouvrir une noix de coco de manière à en faire une coupe qu’il pourrait suspendre à sa boutonnière. Cette demande nous étonna tous; mais ce fut bien pis encore quand notre petit bonhomme, s’adressant à moi d’un air plein de gravité, me dit :

« Je veux bien faire violence à mes molles habitudes et donner des gages de dévouement et de piété filiale. Je vais monter à mon tour sur un de ces arbres : heureux si je puis par là me concilier la bienveillance de mon père et égaler les exploits de mes frères !

—    Bravo ! » lui dis-je, tandis qu’il s’approchait de l’un des plus hauts palmiers. Je lui offris le même secours qu’à ses frères; mais il n’accepta que la peau de requin. Je fus étonné de son agilité et de sa vigueur; mais ses frères le regardaient avec un air railleur que je ne compris que plus tard; ils avaient remarqué que le palmier choisi par Ernest ne portait point de fruit, et ils attendaient qu’il fût en haut pour le lui apprendre.

Ernest n’en continuait pas moins à grimper; il parvint enfin à l’extrémité de l’arbre, et là, tirant sa hache, il se mit à couper et à tailler tout autour de lui.

Nous vîmes enfin tomber a nos pieds un rouleau de feuilles jaunes et tendres étroitement serrées les unes contre les autres : c’était le chou du palmier.

L’esprit méditatif d’Ernest lui avait rappelé ce qu’il avait lu dans l’histoire naturelle. Il savait qu’il y a plusieurs espèces de palmiers : l’un produit des noix, l’autre du sagou; un autre enfin porte au sommet un bouquet de feuilles, qu’on a appelé chou, et dont les Indiens sont très friands. Mais ses frères, qui n’étaient pas aussi forts que lui en histoire naturelle, n’accueillirent qu’avec de nouvelles plaisanteries la découverte du savant. La mère elle-même n’y crut pas, et elle reprocha à son fils ce qu’elle considérait comme une boutade d’enfant contrarié.

« Méchant, lui dit-elle, tu veux punir de ton étourderie cet arbre innocent. À présent que tu l’as découronné, il périra inévitablement.

—    Ernest, leur dis-je, a parfaitement raison, et il vient de faire preuve du profit qu’il sait tirer de ses lectures; que l’admiration remplace vos sarcasmes. Il est plus lent que vous, il n’a ni votre force ni votre hardiesse; mais il est plus réfléchi que vous, il compare et étudie. C’est ainsi qu’il a découvert successivement les présents les plus précieux dont la Providence nous a gratifiés.

« Défiez-vous, mes amis, de cet esprit de jalousie et de rivalité qui tend à se faire jour parmi vous. Ce n’est qu’en réunissant en un faisceau bien uni toutes vos qualités séparées, ce n’est qu’en confondant, pour ainsi dire, toutes vos forces et toutes vos facultés, que vous triompherez des obstacles que nous aurons à vaincre dans notre solitude. Qu’Ernest soit la tête, et vous le bras de la colonie; à lui la pensée, à vous l’action. Mais, avant tout, soyez unis, car l’union fait la force. »

Cependant Ernest ne descendait point; il restait immobile sur le haut de son palmier. « Veux-tu donc, lui cria Fritz, remplacer le chou que tu as si bien coupé ?

—    Non; mais je veux vous apporter un vin généreux dont nous pourrons l’arroser; il coule plus lentement que je ne croyais. »

Des grands éclats de rire et des marques d’incrédulité saluèrent cette nouvelle prétention d’Ernest. Pour faire taire ses frères, il se hâta de descendre, et tira de sa poche un flacon rempli d’une liqueur rosé et d’un goût semblable à celui du vin de Champagne. Il m’en présenta d’abord, puis à sa mère, enfin aux enfants. C’était le vin du palmier, qui enivre comme le suc de la vigne, et qui de même restaure quand on en boit modérément.

Johann David Wyss

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