Johann David Wyss

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Johann David Wyss

Le robinson suisse

Au point du jour, les chants de nos coqs nous réveillèrent, et notre première pensée, à ma femme et à moi, fut d’entreprendre un voyage dans l’île pour tâcher de découvrir quelques-uns de nos infortunés compagnons. Ma femme comprit sur-le-champ que cette excursion ne pouvait s’effectuer en famille, et il fut résolu qu’Ernest et ses deux plus jeunes frères resteraient près de leur mère, tandis que Fritz, comme le plus prudent, viendrait avec moi. Mes fils furent alors réveillés à leur tour, et tous, sans en excepter le paresseux Ernest, quittèrent joyeusement leur lit de mousse.

Tandis que ma femme préparait le déjeuner, je demandai à Jack ce qu’il avait fait de son homard; il courut le chercher dans un creux de rocher où il l’avait caché pour le dérober aux chiens. Je le louai de sa prudence, et lui demandai s’il consentirait à m’en abandonner une patte pour le voyage que j’allais entreprendre.

« Un voyage ! un voyage ! s’écrièrent alors tous mes enfants en sautant autour de moi, et pour où aller ? »

J’interrompis cette joie en leur déclarant que Fritz seul m’accompagnerait, et qu’ils resteraient au rivage avec leur mère, sous la garde de Bill, tandis que nous emmènerions Turc avec nous. Ernest nous recommanda de lui cueillir des noix de coco si nous en trouvions.

Je me préparai à partir, et commandai à Fritz d’aller chercher son fusil; mais le pauvre garçon demeura tout honteux, et me demanda la permission d’en prendre un autre, car le sien était encore tout tordu et faussé de la veille. Après quelques remontrances, je le lui permis; puis nous nous mîmes en marche, munis chacun d’une gibecière et d’une hache, ainsi que d’une paire de pistolets, sans oublier non plus une provision de biscuit et une bouteille d’eau.

Cependant, avant de partir, nous nous mîmes à genoux et nous priâmes tous en commun; puis je recommandai à Jack et à Ernest d’obéir à tout ce que leur mère leur ordonnerait pendant mon absence. Je leur répétai de ne pas s’écarter du rivage; car je regardais le bateau de cuves comme le plus sûr asile en cas d’événement. Quand j’eus donné toutes mes instructions, nous nous embrassâmes, et je partis avez Fritz. Ma femme et mes fils se mirent à pleurer amèrement; mais le bruit du vent qui soufflait à nos oreilles, et celui de l’eau qui coulait à nos pieds, nous empêchèrent bientôt d’entendre leurs adieux et leurs sanglots.

La rive du ruisseau était si montueuse et si escarpée, et les rocs tellement rapprochés de l’eau, qu’il ne nous restait souvent que juste de quoi poser le pied; nous suivîmes cette rive jusqu’à ce qu’une muraille de rochers nous barrât tout à fait le passage. Là, par bonheur, le lit du ruisseau était parsemé de grosses pierres; en sautant de l’une à l’autre nous parvînmes facilement au bord opposé. Dès ce moment notre marche, jusqu’alors facile, devint pénible; nous nous trouvâmes au milieu de grandes herbes sèches à demi brûlées par le soleil, et qui semblaient s’étendre jusqu’à la mer.

Nous y avions à peine fait une centaine de pas, lorsque nous entendîmes un grand bruit derrière nous, et nous vîmes remuer fortement les tiges; je remarquai avec plaisir que Fritz, sans se troubler, arma son fusil et se tint calme, prêt à recevoir l’ennemi. Heureusement ce n’était que notre bon Turc, que nous avions oublié, et qui venait nous rejoindre. Nous lui fîmes bon accueil, et je louai Fritz de son courage et de sa présence d’esprit.

« Vois, mon fils, lui dis-je : si, au lieu d’attendre prudemment comme tu l’as fait, tu eusses tiré ton coup au hasard, tu risquais de manquer l’animal féroce, si c’en eût été un, ou, ce qui était pis, tu pouvais tuer ce pauvre chien et nous priver de son secours. »

Tout en devisant, nous avancions toujours; à gauche, et près de nous, s’étendait la mer; à droite, et à une demi-heure de chemin à peu près, la chaîne de rochers qui venait finir à notre débarcadère suivait une ligne presque parallèle à celle du rivage, et le sommet en était couvert de verdure et de grands arbres. Nous poussâmes plus loin; Fritz me demanda pourquoi nous allions, au péril de notre vie, chercher des hommes qui nous avaient abandonnés. Je lui rappelai le précepte du Seigneur, qui défend de répondre au mal autrement que par le bien; et j’ajoutai que d’ailleurs, en agissant ainsi, nos compagnons avaient plutôt cédé à la nécessité qu’à un mauvais vouloir. Il se tut alors, et tous deux, recueillis dans nos pensées, nous poursuivîmes notre chemin.

Au bout de deux heures de marche environ, nous atteignîmes enfin un petit bois quelque peu éloigné de la mer. En cet endroit, nous nous arrêtâmes pour goûter la fraîcheur de son ombrage, et nous nous avançâmes près d’un petit ruisseau.

Les arbres étaient touffus, le ruisseau coulait paisiblement, mille oiseaux peints des plus belles couleurs s’ébattaient autour de nous. Fritz, en pénétrant dans le bois, avait cru apercevoir des singes; l’inquiétude de Turc, ses aboiements répétés, nous confirmèrent dans cette pensée. Il se leva pour essayer de les découvrir; mais, tout en marchant, il heurta contre un corps arrondi qui faillit le faire tomber. Il le ramassa, et me l’apporta en me demandant ce que c’était, car il le prenait pour un nid d’oiseau.

« C’est une noix de coco.

—    Mais n’y a-t-il pas des oiseaux qui font ainsi leur nid ?

—    Il est vrai; cependant je reconnais la noix de coco à cette enveloppe filandreuse. Dégageons-la, et tu trouveras la noix. »

Il obéit, et nous ouvrîmes la noix : elle ne contenait qu’une amande sèche et hors d’état d’être mangée. Fritz, tout désappointé, se récria alors contre les récits des voyageurs qui avaient fait une description si appétissante du lait contenu dans la noix, et de la crème que recouvrait l’amande. Je l’arrêtai en lui faisant remarquer que celle-ci était tombée et desséchée depuis longtemps, et que nous en trouverions probablement de meilleures. En effet, nous en rencontrâmes une qui, bien qu’un peu rance, ne laissa pas de nous faire beaucoup de plaisir. J’expliquai alors à Fritz comment l’amande du cocotier rompt sa coque à l’aide de trois trous où cette enveloppe est moins dure qu’en tout autre endroit. Nous continuions cependant à marcher; le chemin nous conduisit longtemps encore à travers ce bois, où nous fûmes plusieurs fois obligés de nous frayer un passage avec la hache, tant était grande la multitude de lianes qui nous barraient le chemin. Nous arrivâmes enfin à une clairière où les arbres nous laissèrent un plus libre accès.

Dans cette forêt la végétation était d’une beauté et d’une vigueur remarquables, et tout autour de nous s’élevaient des arbres plus curieux les uns que les autres. Fritz les regardait tous avec étonnement, et me faisait remarquer, dans son admiration, tantôt leurs fruits, tantôt leur feuillage. Il arriva bientôt près d’un nouvel arbre plus extraordinaire que les autres, et s’écria : « Quel est donc cet arbre, mon père, dont les fruits sont attachés au tronc, au lieu de l’être aux branches ? Je vais en cueillir. » J’approchai, et je reconnus avec joie des calebassiers tout chargés de leurs fruits. Fritz, remarquant ce mouvement, me demanda si c’est bon à manger, et à quoi c’est utile.

« Cet arbre, lui dis-je, est un des plus précieux que produisent ces climats, et les sauvages y trouvent en même temps leur nourriture et les ustensiles pour la faire cuire. Son fruit est assez estimé parmi eux, mais les Européens n’en font aucun cas; ils en trouvent la chair fade et coriace, et la laissent pour se servir de l’écorce, qui se façonne de mille manières. » Je lui expliquai comment les sauvages, en divisant cette écorce, savent en faire des assiettes, des cuillers et même des vases pour faire bouillir de l’eau. À ces mots il m’arrêta, et me demanda si cette écorce est incombustible, pour résister à l’action du feu.

« Non, lui répondis-je; mais les sauvages n’ont pas besoin de feu; ils font rougir des cailloux et les jettent dans l’eau, que ce manège échauffe bientôt jusqu’à l’ébullition. Fritz me pria alors d’essayer de faire quelque ustensile pour sa mère. J’y consentis, et je lui demandai s’il portait de la ficelle sur lui, pour partager les calebasses; il me dit qu’il en avait un paquet dans sa gibecière, mais qu’il aimait mieux se servir de son couteau. « Essaie, lui dis-je, et voyons qui de nous deux réussira le mieux. »

Fritz jeta bientôt loin de lui, avec humeur, la calebasse qu’il avait prise, et qu’il avait entièrement gâtée, parce que son couteau glissait à chaque instant sur cette écorce molle, tandis que je lui présentai deux superbes assiettes que j’avais confectionnées pendant ce temps avec ma ficelle. Émerveillé de mon succès, il m’imita avec facilité, et, après avoir rempli de sable notre porcelaine de nouvelle façon, nous l’abandonnâmes exposée au soleil pour la laisser durcir. Nous nous remîmes alors en marche, Fritz cherchant à façonner une cuiller avec une calebasse, et moi avec la coque de l’une des noix de coco que nous avions mangées. Mais je dois avouer que notre œuvre était encore loin d’égaler celles que j’avais vues au musée, de la façon des sauvages.

Tout en parlant et en marchant, nous ne cessions d’avoir l’œil au guet; mais tout était silencieux et tranquille autour de nous. Après quatre grandes heures de chemin, nous arrivâmes à un promontoire qui s’avançait au loin dans la mer, et qui était formé par une colline assez élevée. Ce lieu nous parut le plus convenable comme observatoire, et nous commençâmes aussitôt à le gravir. Après bien des fatigues et des peines, nous atteignîmes le sommet, et la vue magnifique dont nous jouîmes nous dédommagea amplement.

Nous étions au milieu d’une nature admirable de végétation et de couleurs. En examinant autour de nous avec une bonne longue-vue, nous avions un spectacle encore plus admirable.

D’un côté c’était une immense baie, dont les rives se perdaient en gradins dans un horizon bleu, le long d’une mer calme et unie comme un miroir, où le soleil se jouait et scintillait, et semblait appartenir au paradis terrestre; d’un autre côté, une campagne fertile, des forêts verdoyantes, de grasses prairies. Je soupirai à ce beau spectacle; car nous n’apercevions aucune trace de nos malheureux compagnons.

« Que la volonté de Dieu soit faite ! m’écriai-je. Nous aurions pu tous vivre ici sans peine; il n’a permis qu’à nous d’y parvenir : il a agi comme il lui convenait le mieux.

—    La solitude ne me déplaît nullement, répondit Fritz, puisqu’elle est animée par la présence de mes chers parents et de mes frères; les hommes des premiers temps ont vécu comme nous allons le faire.

—    J’aime ta résignation, lui répondis-je. Mais nous nous trouvons en ce moment rôtis par le soleil; viens à l’ombre prendre notre repas, et songeons à retourner vers nos bien-aimés. »

Nous nous dirigeâmes vers un bois de palmiers qui couronnait le sommet de la colline. Avant d’y atteindre, nous eûmes à traverser une sorte de marécage hérissé de gros roseaux qui s’entrelaçaient souvent et nous barraient le passage. Nous avancions lentement, et sans cesse sur nos gardes, sur ce sol brûlé, que je savais habité de préférence par des animaux venimeux; Turc nous précédait en furetant partout pour nous avertir. Chemin faisant, je coupai un de ces roseaux au milieu desquels nous montions, pour me servir d’appui en même temps que d’arme, et je remarquai qu’il en découlait un jus gluant qui me poissait les mains; je le portai à mes lèvres, et je reconnus à n’en pouvoir douter que nous étions dans un champ de cannes à sucre. Je m’abreuvai de cette délicieuse boisson, qui me rafraîchit considérablement, et, voulant laisser à mon bon Fritz, qui marchait devant sans se douter de rien, le plaisir de la découverte, je lui criai de couper un de ces roseaux pour s’en faire une canne; il m’obéit; et, comme il le brandissait en marchant, il s’en dégagea une grande abondance de jus qui remplit sa main; il la porta comme moi à sa bouche, et, comprenant tout de suite ce que c’était, il me cria : « Père ! la canne à sucre ! que c’est bon, que c’est excellent ! Nous allons en rapporter à mes frères et à maman. » Et en même temps il brisa plusieurs morceaux de la canne qu’il tenait, pour mieux en extraire le jus.

Je fus obligé de l’arrêter, de peur qu’il ne se fît du mal.

« Je veux apporter à ma mère des cannes à sucre, » criait-il; et, malgré le conseil que je lui donnai de ne pas se charger d’un fardeau trop lourd, il coupa une douzaine des plus grosses cannes, les réunit en faisceau avec des feuilles, et les plaça sous son bras.

Cependant nous ne tardâmes pas à atteindre le bois que nous avions aperçu, et qui était composé en partie de palmiers. Nous étions à peine assis pour achever notre dîner, qu’une troupe de singes, effrayés par notre arrivée et par les aboiements de Turc, s’élancèrent en un moment à la cime des arbres, d’où ils nous firent les plus affreuses grimaces. Je remarquai alors que la plupart de ces palmiers portaient des noix de coco, et j’eus l’idée de forcer les singes à nous cueillir ce fruit : je me levai, et j’arrivai à temps pour empêcher Fritz de tirer un coup de fusil.

« À quoi bon, lui dis-je : imite-moi plutôt, et prends garde à ta tête, car ces animaux vont nous inonder de noix. Je pris alors une pierre, et je la jetai vers les singes. Quoiqu’elle atteignît à peine la moitié du palmier, elle suffît pour mettre en colère les malignes bêtes; et elles firent pleuvoir alors sur nous une telle quantité de noix, que nous ne savions où nous mettre pour les éviter, et que la terre en fut bientôt toute couverte. Fritz riait de bon cœur de ma ruse, et, quand la pluie de noix eut un peu cessé, il se mit à les ramasser. Nous cherchâmes ensuite un petit endroit ombragé, où nous nous assîmes; puis nous procédâmes à notre repas en mêlant de la crème de coco au jus de nos cannes, ce qui nous procura un manger délicieux. Nous abandonnâmes à Turc les restes de notre homard, ce qui ne l’empêcha pas de manger des amandes de coco et des cannes qu’il broyait entre ses dents. Quand nous eûmes fini, je liai ensemble quelques noix qui avaient conservé leur queue; Fritz ramassa son paquet de cannes, et nous reprîmes notre chemin.

Johann David Wyss

Histoire d'une famille suisse naufragée

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