Les maîtres sonneurs

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George Sand

Les maîtres sonneurs

Quand je me réveillai, je me vis couché dans un même lit avec Joseph; et il me fallut un peu de peine pour réclamer mes esprits. Enfin, je connus que j’étais en la propre chambre de Benoît, que le lit était bon, les draps bien blancs, et que j’avais au bras la ligature d’une saignée. Le soleil brillait sur les courtines jaunes, et, sauf une grande faiblesse, je ne sentais aucun mal. Je me tournai vers Joseph, qui avait bien des marques, mais aucune dont il dût rester dévisagé, et qui me dit en m’embrassant :

—    Eh bien, mon Tiennet, nous voilà comme autrefois, quand, au retour du catéchisme, nous nous reposions dans un fossé, après nous être battus avec les gars de Verneuil ? Comme dans ce temps-là, tu m’as défendu à ton dommage, et, comme dans ce temps-là, je ne sais point t’en remercier comme tu le mérites; mais en tout temps, tu as deviné peut-être que mon cœur n’est pas si chiche que ma langue :

—    Je l’ai toujours pensé, mon camarade, lui répondis-je en l’embrassant aussi, et si je t’ai encore une fois secouru, j’en suis content. Cependant, il n’en faut pas prendre trop pour toi. J’avais une autre idée… Je m’arrêtai, ne voulant point céder à la faiblesse de mes esprits, qui m’aurait, pour un peu, laissé échapper le nom de Thérence; mais une main blanche tira doucement la courtine, et je vis devant moi la propre image de Thérence qui se penchait vers moi, tandis que la Mariton, passant dans la ruelle, caressait et questionnait son fils.

Thérence se pencha sur moi, comme je vous dis, et moi, tout saisi, croyant rêver, je me soulevais pour la remercier de sa visite et lui dire que je n’étais point en danger, quand, sot comme un malade et rougissant comme, une fille, je reçus d’elle le plus beau baiser qui ait jamais fait revenir un mort.

—    Qu’est-ce que vous faites, Thérence ? m’écriai-je en lui empoignant les mains que j’aurais quasi mangées; voulez-vous donc me rendre fou ?

—    Je veux vous remercier et aimer toute ma vie, répondit-elle, car vous m’avez tenu parole; vous m’avez renvoyé mon père et mon frère sains et saufs, dès ce matin, et je sais tout ce que vous avez fait, tout ce qui vous est arrivé pour l’amour d’eux et de moi. Aussi me voilà pour ne plus vous quitter tant que vous serez malade.

—    À la bonne heure, Thérence, lui dis-je en soupirant : c’est plus que je ne mérite. Fasse donc le bon Dieu que je ne guérisse point, car je ne sais ce que je deviendrais après.

—    Après ? dit le grand bûcheux, qui venait d’entrer avec Huriel et Brulette. Voyons, ma fille, que ferons-nous de lui après ?

—    Après ? dit Thérence, rougissant en plein pour la première fois.

—    Allons ! allons ! Thérence la sincère, reprit le grand bûcheux, parlez comme il convient à la fille qui n’a jamais menti.

—    Eh bien, mon père, dit Thérence, après, je ne le quitterai pas davantage.

—    Ôtez-vous de là ! m’écriai-je, fermez les rideaux, je me veux habiller, lever, et puis sauter, chanter et danser; je ne suis point malade, j’ai le paradis dans l’âme… Mais, disant cela, je retombai en faiblesse, et ne vis plus que dans une manière de rêve, Thérence, qui me soutenait dans ses bras et me donnait des soins.

Le soir, je me sentis mieux; Joseph était déjà sur pied, et j’aurais pu y être aussi, mais on ne le souffrit point, et force me fut de passer la veillée au lit, tandis que mes amis causaient dans la chambre, et que ma Thérence, assise à mon chevet, m’écoutait doucement et me laissait lui répandre en paroles tout le baume dont j’avais le cœur rempli.

Le carme causait avec Benoît, tous deux arrosant la conversation de quelques pichets de vin blanc, qu’ils avalaient en guise de tisane rafraîchissante. Huriel causait avec Brulette en un coin; Joseph avec sa mère et le grand bûcheux.

Or Huriel disait à Brulette :

—    Je t’avais bien dit, le premier jour que je te vis, en te montrant ton gage à mon anneau d’oreille : « Il y restera toujours, à moins que l’oreille n’y soit plus. » Eh bien, l’oreille, quoique fendue dans la bataille, y est encore, et l’anneau, quoique brisé, le voilà, avec le gage un peu bosselé. L’oreille guérira, l’anneau sera ressoudé, et tout reprendra sa place, par la grâce de Dieu.

La Mariton disait au grand bûcheux :

—    Eh bien, qu’est-ce qui va résulter de cette bataille, à présent ? Ils sont capables de m’assassiner mon pauvre enfant, s’il essaye de cornemuser dans le pays ?

—    Non, répondait le grand bûcheux; tout s’est passé pour le mieux, car ils ont reçu une bonne leçon, et il s’y est trouvé assez de témoins étrangers à la confrérie pour qu’ils n’osent plus rien tenter contre Joseph et contre nous. Ils sont capables de faire le mal quand cela se passe entre eux, et qu’ils ont, par force ou par amitié, arraché à un aspirant le serment de se taire. Joseph n’a rien juré; il se taira parce qu’il est généreux, Tiennet aussi, de même que mes jeunes bûcheux par mon conseil et mon commandement. Mais vos sonneurs savent bien que s’ils touchaient, à présent, à un cheveu de nos têtes, les langues seraient déliées et l’affaire irait en justice.

Et le carme disait à Benoît :

—    Je ne saurais point rire avec vous de l’aventure, depuis que j’y ai eu un accès de colère dont il me faudra faire confession et pénitence. Je leur pardonne bien les coups qu’ils ont essayé de me porter, mais non ceux qu’ils m’ont forcé de leur appliquer. Ah ! le père prieur de mon couvent a bien raison de me tancer quelquefois, et de me dire qu’il faut combattre en moi non-seulement le vieil homme, mais encore le vieux paysan, c’est-à-dire celui qui aime le vin et la bataille. Le vin, continua le carme en soupirant et en remplissant son verre jusqu’aux bords, j’en suis corrigé, Dieu merci ! mais je me suis aperçu cette nuit que j’avais encore le sang querelleur et qu’une tape me rendait furieux.

—    N’étiez-vous point là en état et en droit de légitime défense ? dit Benoît. Allons donc ! vous avez parlé aussi bien que vous deviez, et n’avez levé le bras que quand vous y avez été forcé.

—    Sans doute, sans doute, répondit le carme; mais mon malin diable de père prieur me fera des questions. Il me tirera les vers du nez, et je serai forcé de lui confesser qu’au lieu d’y aller avec réserve et à regret, je me suis laissé emporter au plaisir de taper comme un sourd, oubliant que j’avais le froc au dos, et m’imaginant être au temps où, gardant les vaches avec vous, dans les prairies du Bourbonnais, j’allais cherchant querelle aux autres pâtours pour la seule vanité mondaine de montrer que j’étais le plus fort et le plus têtu.

Joseph ne disait rien, et sans doute il souffrait de voir deux couples heureux qu’il n’avait plus le droit de bouder, ayant reçu d’Huriel et de moi si bonne assistance.

Le grand bûcheux, qui avait pour lui, en plus, un faible de musicien, l’entretenait dans ses idées de gloire. Il faisait donc de grand efforts pour voir sans jalousie le contentement des autres, et nous étions forcés de reconnaître qu’il y avait, dans ce garçon si fier et si froid, une force d’esprit peu commune pour se vaincre.

Il resta caché, ainsi que moi, dans la maison de sa mère, jusqu’à ce que les marques de la bataille fussent effacées; car le secret de l’affaire fut gardé par mes camarades, avec menaces aux sonneurs toutefois, de la part de Léonard, qui se conduisit très sagement et très hardiment avec eux, de tout révéler aux juges du canton, s’ils ne se rangeaient à la paix, une fois pour toutes.

Quand ils furent tous debout, car il y en avait eu plus d’un de bien endommagé, et notamment le père Carnat, à qui il paraît que j’avais démanché le poignet, les paroles furent échangées et les accords conclus. Il fut décidé que Joseph aurait plusieurs paroisses, et il se les fit adjuger, encore qu’il eût l’intention de n’en point jouir.

Je fus un peu plus malade que je ne croyais, non tant à cause de ma blessure, qui n’était pas bien grande, ni des coups dont on m’avait assommé le corps, que de la saignée trop forte que le carme m’avait faite à bonne intention. Huriel et Brulette eurent l’amitié bien charmante de vouloir retarder leur mariage, à seules fins d’attendre le mien; et un mois après, les deux noces se firent ensemble, mêmement les trois, car Benoît voulut rendre le sien public et en célébrer la fête avec la nôtre. Ce brave homme, heureux d’avoir un héritier si bien élevé par Brulette, essaya de lui faire accepter un don de conséquence; mais elle le refusa obstinément, et se jetant aux bras de la Mariton :

—    Ne vous souvient-il donc plus, s’écria-t-elle, que cette femme-là m’a servi de mère pendant une douzaine d’années, et croyez-vous que je puisse accepter de l’argent quand je ne suis pas encore quitte envers elle ?

—    Oui, dit la Mariton; mais ton éducation a été tout honneur et tout plaisir pour moi, tandis que celle de mon Charlot t’a causé des affronts et des peines.

—    Ma chère amie, répondit Brulette, ceci est la chose qui remet un peu d’égalité dans nos comptes. J’aurais souhaité pouvoir faire le bonheur de votre Joset en retour de vos bontés pour moi; mais cela n’a pas dépendu de mon pauvre cœur, et dès lors, pour vous compenser de la peine que je lui causais, je devais bien m’exposer à souffrir pour l’amour de votre autre enfant.

—    Voilà une fille !… s’écria Benoît, essuyant ses gros yeux ronds qui n’étaient point sujets aux larmes. Oui, oui, voilà une fille !… Et il n’en pouvait dire davantage.

Pour se venger des refus de Brulette, il voulut faire les frais de sa noce, et celle de la mienne par-dessus le marché. Et comme il n’y épargna rien et y invita au moins deux cents personnes, il y fut pour une grosse somme, de laquelle il ne marqua jamais aucun regret.

George Sand

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