Les maîtres sonneurs

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George Sand

Les maîtres sonneurs

C’était le moment de délibérer, et les sonneurs montèrent en une chambre haute, dont j’allai leur ouvrir la porte à seules fins d’essayer de surprendre quelque chose en les écoutant causer sur l’escalier. Les derniers qui se présentèrent à cette porte pour entrer furent le grand bûcheux et Huriel; mais alors, le père Carnat, qui reconnaissait le fils pour l’avoir vu chez nous à la jaunée de Saint-Jean, leur demanda ce qu’ils souhaitaient, et de quel droit ils se présentaient au conseil.

—    Du droit que nous donne la maîtrise, répondit le père Bastien, et si vous en doutez, faites-nous les questions d’usage, où éprouvez-nous en quelle musique vous voulez.

On les fit entrer et on referma la porte. J’essayai bien d’entendre, mais on parlait à voix basse, et je ne pus m’assurer d’autre chose, sinon qu’on reconnaissait le droit des deux étrangers, et qu’on délibérait sur le concours, sans bruit et sans dispute.

À travers la fente de l’huis, je vis qu’on se formait en rassemblements de quatre ou cinq, et qu’on échangeait des raisons tout bas avant d’aller aux voix; mais quand ce fut le moment de voter, un des sonneurs vint voir s’il n’y avait personne aux écoutes, et force me fut de me cacher et de descendre aussitôt, crainte d’être surpris en une faute ou j’aurais eu de la honte sans excuse; car rien ne pouvait plus me donner à penser que mes amis eussent besoin de mon aide en une réunion si tranquille.

Je retrouvai en bas mes jeunes gens et beaucoup d’autres de ma connaissance, qui s’étaient attablés, faisant fête et compliment à Joseph. Le fils Carnat était seul et triste en un coin, oublié et humilié au possible. Le carme était là aussi, sous la cheminée, s’enquérant auprès de la Mariton et de Benoît de ce qui se passait en leur logis. Quand il fut au fait, il approcha de la plus grande table où chacun voulait trinquer avec Joseph et le questionner sur le pays où il avait appris ses talents.

—    Ami Joseph, dit le frère Nicolas, nous sommes de connaissance, et je vous veux complimenter aussi sur l’applaudissement que vous venez d’avoir, à bon droit, céans. Mais permettez-moi de vous remontrer qu’il est généreux autant que sage de consoler les vaincus, et qu’à votre place, je ferais avance d’amitié au fils Carnat, que je vois là, bien triste et bien seul.

Le carme parla ainsi d’une façon à n’être entendu que de Joseph et de quelques autres qui l’avoisinaient, et je pensai qu’il le faisait autant par conseil de son bon cœur que par incitation de la mère à Joseph, qui eût souhaité voir revenir les Carnat de leur aversion pour lui.

La manière dont le carme en appelait à la générosité de Joseph flatta ce garçon dans son amour-propre.

—    Vous avez raison, père Nicolas, fit-il; et, d’une voix élevée :

—    Allons, François, dit-il au fils Carnat, pourquoi bouder les amis ? Tu n’as pas si bien joué que tu es en état de le faire, j’en suis certain; mais tu auras ta revanche une autre fois; et, d’ailleurs, le jugement n’en est pas encore porté. Ainsi, au lieu de nous tourner le dos, viens boire avec nous, et tenons-nous aussi tranquilles que deux bœufs attelés au même charroi.

Chacun approuva Joseph, et Carnat, craignant de paraître trop jaloux, accepta son offre et vint s’asseoir non loin de lui. C’était bien jusque-là; mais Joseph ne se put défendre de marquer combien il estimait mieux son savoir que celui des autres, et, dans les honnêtetés qu’il fit à son concurrent, il prit des airs de protection qui le blessèrent d’autant plus.

—    Tu parles comme si tu tenais la maîtrise, dit Carnat, qui était pâle et hautain, et tu ne tiens rien encore. Ce n’est pas toujours au plus subtil de ses doigts et au plus adroit de ses inventions que ceux qui s’y connaissent donnent la meilleure part. C’est quelquefois à celui qui est le mieux connu et le mieux estimé au pays, et qui, par là, promet un bon camarade aux autres ménétriers.

—    Oh ! je m’y attends bien, répliqua Joseph. J’ai été longtemps absent, et, encore que je me pique de mériter autant d’estime qu’un autre, par ma conduite, je sais de reste qu’on se rejettera sur la mauvaise raison que je suis peu connu. Eh bien, ça m’est égal, François ! Je ne m’attendais point à trouver ici une assemblée de vrais musiciens, capables de me juger, et assez amis du beau savoir pour préférer mon talent à leurs intérêts et à leurs accointances. Tout ce que je souhaitais, c’était de me faire entendre et juger devant ma mère et mes amis, par les oreilles saines et les gens raisonnables. À présent, je me moque bien de vos beugleurs de musette criarde ! Je crois, Dieu me pardonne, que je serais plus fier de leur refus que de leur agrément.

Le carme observa doucement à Joseph qu’il ne parlait pas d’une manière sage :

—    Il ne faut point récuser les juges qu’on a demandés librement, lui dit-il, et l’orgueil gâte toujours le plus beau mérite.

—    Laissez-lui son orgueil, reprit Carnat. Je ne suis point jaloux de celui qu’il peut montrer. Il lui faut bien un peu de talent pour se consoler de ses autres disgrâces, car c’est de lui qu’on peut dire : Beau joueur, bien joué.

—    Qu’est-ce que vous entendez par là ? dit Joseph en posant son verre et le regardant entre les yeux.

—    Je n’ai pas besoin de le dire, répondit l’autre. Tout le monde ici l’entend de reste.

—    Mais je ne l’entends point, moi; et comme c’est à moi que vous parlez, je vous citerai comme lâche si vous craignez de vous expliquer.

—    Oh ! je peux bien te dire en face, reprit Carnat, une chose qui n’est point faite pour t’offenser; car il n’y a peut-être pas plus de ta faute à être malheureux en amour, qu’il n’y en a eu de la mienne à être malheureux, ce soir, en musique.

—    Allons, allons ! dit un des jeunes gens qui se trouvaient là, laissons la Josette tranquille. Elle a trouvé un épouseux, ça ne regarde plus personne.

—    Et m’est avis, ajouta un autre, que ce n’est point Joseph qui est joué dans cette histoire-là, mais bien celui qui va endosser son ouvrage.

—    De qui parlez-vous ? s’écria Joseph, comme pris de vertige. Qui appelez-vous Josette ? et quel méchant badinage prétendez-vous me faire ?

—    Taisez-vous ! s’écria la Mariton, rouge et tremblante de colère et de chagrin, comme elle était toujours quand on accusait Brulette. Je voudrais que toutes vos méchantes langues fussent arrachées et clouées à la porte de l’église !

—    Parlons plus bas, dit un des jeunes gens; vous savez bien que la Mariton n’entend pas qu’on médise de la bonne amie à son Joset. Les belles se soutiennent entre elles, et celle-ci n’est pas encore trop mûre pour perdre sa voix au chapitre.

Joseph s’évertuait à comprendre de quoi on l’accusait ou le raillait.

—    Explique-moi donc ça, me disait-il en me tiraillant le bras. Ne me laisse pas sans défense ou sans réponse.

J’allais m’en mêler, encore que je me fusse interdit d’entrer dans aucune dispute où ne seraient point le grand bûcheux et son fils, lorsque François Carnat me coupa la parole :

—    Eh mon Dieu ! fit-il à Joseph en ricanant, Tiennet ne t’en dira pas plus que je t’en ai écrit.

—    C’est donc de cela que vous parlez ? dit Joseph. Eh bien, je jure que vous êtes un menteur, et que vous avez écrit et signé un faux témoignage. Jamais…

—    Bon, bon, reprit Carnat. Tu as pu faire ton profit de ma lettre, et si, comme l’on croit, tu étais l’auteur de l’enfant, tu n’as pas été trop sot d’en repasser la propriété à un ami. C’est un ami bien fidèle, puisqu’il est là-haut occupé à te soutenir dans le conseil. Mais si, comme je le pense, moi, tu es venu pour réclamer ton droit, et qu’on te l’ait refusé, ainsi qu’il résulterait d’une scène bien drôle qui a été vue de loin et qui a eu lieu au château du Chassin…

—    Quelle scène ? dit le carme. Il faut vous expliquer, jeune homme, car j’en étais peut-être le témoin, et je veux savoir de quelle manière vous racontez les choses.

—    Comme vous voudrez, répondit Carnat. Je la dirai comme je l’ai vue de mes yeux, sans entendre les discours qui s’y faisaient, mais vous en donnerez l’explication comme vous pourrez. Vous saurez donc, vous autres, que, le dernier jour du mois passé, Joseph, s’étant levé de bon matin pour porter un mai à la porte de Brulette, et y ayant vu un gros gars d’environ deux ans qui ne peut être que le sien, le voulut réclamer sans doute, puisqu’il le prit pour l’emporter et qu’il s’ensuivit une dispute, où son ami le bûcheux bourbonnais, le même qui est là-haut avec son père, et qui épouse la Brulette dimanche qui vient, lui porta de bons coups, et puis embrassa la mère et l’enfant; après quoi Joset l’ébervigé fut mis en douceur à la porte et n’y est point retourné du depuis. Or, voilà la plus belle histoire que j’aie jamais vue. Arrangez-la comme vous voudrez. C’est toujours un enfant qui se voit disputé par deux pères, et une fille qui, au lieu de se donner au premier enjôleur, le chasse à coups de pied comme indigne ou incapable d’élever l’enfant de ses œuvres.

Au lieu de répondre, comme il s’en était vanté, à cette accusation, le père Nicolas était retourné vers la cheminée, et parlait bas, mais vivement, avec Benoît. Joseph était si saisi de voir interpréter de la sorte une aventure dont, après tout, il ne pouvait dire le fin mot, qu’il cherchait autour de lui quelqu’un pour l’y aider, et la Mariton étant sortie de la chambre comme une folle, il ne restait que moi pour rembarrer Carnat. Son discours avait occasionné de l’étonnement, et personne ne songeait à défendre Brulette, contre laquelle il y avait toujours un gros dépit. J’essayai de prendre son parti; mais Carnat m’interrompit aux premiers mots.

—    Oh ! tant qu’à toi, le cousin, fit-il, personne ne t’accuse; tu peux y être de bonne foi, encore qu’on sache que tu t’es entremis pour attraper le monde en apportant au pays l’enfant déjà élevé dans le Bourbonnais. Mais tu es si simple, que tu n’y as peut-être vu que du feu. Le diable me punisse, ajoute-t-il en s’adressant à l’assistance, si ce garçon-là n’est pas sot comme un panier. Il est capable d’avoir servi de parrain à l’enfant, croyant faire le baptême d’une cloche. Il aura été dans le Bourbonnais pour voir son filleul, et on lui aura prouvé qu’il avait poussé dans le cœur d’un chou. Il l’aura apporté chez lui dans une besace, pensant mettre, le soir, un chebril à la broche. Enfin, il est si valet et si bon cousin à la fille, que si elle lui avait voulu faire entendre que le gros Charlot lui ressemble, il s’en serait trouvé content.

George Sand

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