Les maîtres sonneurs

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George Sand

Les maîtres sonneurs

Joseph se remit très vite, et, reprenant son courage, comme s’il n’en eût point voulu garder le démenti :

—    Je suis aise de vous trouver céans, dit-il à Brulette, et, après un an écoulé sans nous voir, ne voulez-vous plus embrasser votre ancien ami ? Il s’approcha encore; mais elle se recula, étonnée de son air singulier, et lui répondit :

—    Non, Joset, je n’ai point coutume d’embrasser aucun garçon, quelque ami ancien qu’il me soit et quelque plaisir que j’aie à le saluer.

—    Vous êtes devenue bien farouche ! reprit-il d’un air de moquerie et de colère.

—    Je ne sache pas, Joset, dit-elle, avoir jamais été farouche hors de propos avec vous. Vous ne m’avez point mise dans le cas de l’être; et comme vous ne m’avez jamais demandé de me familiariser avec vous, je n’ai pas eu la peine de me défendre de vos embrassades. Qu’est-ce qu’il y a donc de changé entre nous, pour que vous me réclamiez ce qui n’est jamais entré dans nos amitiés ?

—    Voilà bien des paroles et des grimaces pour un baiser ! dit Joseph, se montant peu à peu. Si je ne vous ai jamais réclamé ce dont vous étiez si peu avare avec les autres, c’est que j’étais un enfant très sot. J’aurais cru que vous me recevriez mieux, à présent que je ne suis plus si niais et si craintif.

—    Qu’est-ce qu’il a donc ? me dit Brulette étonnée et mêmement effrayée, en se rapprochant de moi. Est-ce lui, ou quelqu’un qui lui ressemble ? J’ai cru reconnaître notre Joset; mais, à présent, ce n’est plus ni sa parole, ni sa figure, ni son amitié.

—    En quoi vous ai-je manqué, Brulette ? reprit Joseph, un peu démonté et déjà repentant, au souvenir du passé. Est-ce parce que j’ai le courage qui me manquait pour vous dire que vous êtes, pour moi, la plus belle du monde, et que j’ai toujours souhaité vos bonnes grâces ? Il n’y a point là d’offense, et je n’en suis peut-être pas plus indigne que bien d’autres soufferts autour de vous ?

Disant cela avec un retour de dépit, il me regarda en face, et je vis qu’il souhaitait chercher querelle au premier qui s’y voudrait prêter. Je ne demandais pas mieux que d’essuyer son premier feu :

—    Joseph, lui dis-je, Brulette a raison de te trouver changé. Il n’y a rien là d’étonnant. On sait comment on se quitte et non comment on se retrouvera. Ne sois donc pas surpris si tu trouves en moi aussi un petit changement. J’ai toujours été doux et patient, te soutenant en toute rencontre et te consolant dans les ennuis; mais si tu es devenu plus injuste que par le passé, je suis devenu plus chatouilleux, et je trouve mauvais que tu dises devant moi à ma cousine qu’elle est prodigue de baisers et qu’elle souffre trop de gens autour d’elle.

Joseph me regarda d’un œil méprisant, et prit véritablement un air de diable emmalicé pour me rire à la figure. Et puis il dit, en croisant ses bras, et me toisant comme s’il eût voulu prendre ma mesure :

—    Ah vraiment, Tiennet ? C’est donc toi ? Eh bien, je m’en étais toujours douté, à l’amitié que tu me marquais pour m’endormir.

—    Qu’est-ce que vous entendez par là, Joset ? dit Brulette offensée, et pensant qu’il eût perdu l’esprit. Où avez-vous pris le droit de me blâmer, et comment vous passe-t-il par la tête de chercher à voir quelque chose de mal ou de ridicule entre mon cousin et moi ? Êtes-vous donc pris de vin ou de fièvre, que vous oubliez le respect que vous me devez, et l’attachement que je croyais mériter de vous ?

Joseph fut battu de l’oiseau, et prenant la main de Brulette dans la sienne, il lui dit avec des yeux remplis de larmes :

—    J’ai tort, Brulette; oui, j’ai été un peu secoué par la fatigue et par l’impatience d’arriver; mais je n’ai pour vous que de l’empressement, et vous ne devez pas le prendre en mauvaise part. Je sais très bien que vos manières sont retenues et que vous voulez soumission de tout le monde. C’est le droit de votre beauté, qui n’a fait que gagner au lieu de se perdre; mais convenez que vous aimez toujours le plaisir, et qu’à la danse on s’embrasse beaucoup. C’est la coutume, et je la trouverai bonne quand j’en pourrai profiter à mon tour. Il faut que cela soit, car je sais danser, à présent, tout comme un autre, et, pour la première fois de ma vie, je vas danser avec vous. J’entends revenir les musettes. Venez, et vous verrez que je ne bouderai plus contre le plaisir d’être au nombre de vos serviteurs.

—    Joset, répondit Brulette, que ce discours ne contenta qu’à demi, vous vous trompez si vous pensez que j’ai encore des serviteurs. J’ai pu être coquette, c’était mon goût, et je n’ai pas de compte à rendre de moi; mais j’avais aussi le droit et le goût de changer. Je ne danse donc plus avec tout le monde, et, ce soir, je ne danserai pas davantage.

—    J’aurais cru, dit Joseph piqué, que je n’étais pas tout le monde pour l’ancienne camarade avec qui j’ai communié et vécu sous le même toit !

La musique et les noceux, qui arrivaient à grand bruit, lui coupèrent la parole, et Huriel entrant, tout animé, sans faire la moindre attention à Joseph, prit Brulette dans ses bras, l’enleva comme une paille et la conduisit à son père qui était dehors, et qui l’embrassa bien joyeusement, au grand crève-cœur de Joseph qui la suivait, et qui, serrant les poings, la voyait faire à ce vieux les amitiés d’une fille à son père.

Me coulant alors à l’oreille du grand bûcheux, je lui fis observer que Joseph était là, et, le prévenant de sa mauvaise humeur, je lui dis qu’il serait à propos qu’il emmenât Huriel, tandis que je déciderais bien aisément Brulette à se retirer aussi. Par ce moyen, Joseph, qui n’était pas de la noce et que ma tante ne retiendrait point, serait bien obligé d’aller coucher à Nohant ou dans quelque autre maison du Chassin. Le grand bûcheux fut de mon avis; et faisant semblant de ne point voir Joseph, qui se tenait à l’écart, il se consulta avec Huriel, tandis que Brulette s’en alla voir dans quel endroit de la maison elle pourrait passer la nuit.

Mais ma tante, qui s’était vantée de nous héberger, n’avait pas compté qu’elle prendrait fantaisie de se coucher avant les trois ou quatre heures du matin. Les garçons ne se couchent même point du tout la première nuit des noces, et font de leur mieux pour que la danse ne périsse point trois jours et trois nuits durant. Si l’un d’eux se sent trop fatigué, il s’en va au foin faire un somme. Quant aux filles et femmes, elles se retirent toutes en une même chambre; mais ce ne sont guère que les vieilles et les laides qui lâchent ainsi la compagnie.

Aussi, quand Brulette monta en la chambre où elle comptait trouver place auprès de quelque parente, elle tomba dans toute une ronflerie qui ne lui donna pas seulement un coin grand comme la main, et celles qu’elle réveilla lui dirent de revenir au jour, quand elles iraient reprendre le service de la table. Elle redescendit pour nous dire son embarras, car elle s’y était prise trop tard pour s’arranger avec les voisines, il n’y avait pas seulement une chaise en une chambre fermée, où elle pût passer la nuit.

—    Alors, dit le grand bûcheux, il faut vous en aller dormir avec Thérence. Mon garçon et moi passerons le temps ici et personne n’y pourra trouver à redire.

J’avisai que, pour ôter tout prétexte à la jalousie de Joseph, il était aisé à Brulette de s’échapper avec moi sans rien dire, et le grand bûcheux allant à lui et l’occupant par ses questions, j’emmenai ma cousine au vieux château, en sortant par le jardin de ma tante.

Quand je revins, je trouvai le grand bûcheux, Joseph et Huriel attablés ensemble. Ils m’appelèrent, et je me mis à souper avec eux, me prêtant à manger, boire, causer et chanter pour éviter l’éclat du dépit qui aurait pu s’amasser dans les discours dont Brulette aurait été le sujet. Joseph, nous voyant ligués pour le forcer à faire bonne contenance, se posséda très bien d’abord, et montra même de la gaieté; mais, malgré lui, il mordit bientôt en caressant, et on sentait qu’à tout propos joyeux il avait un aiguillon au bout de la langue, ce qui l’empêchait d’y aller franchement.

George Sand

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