Les maîtres sonneurs

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George Sand

Les maîtres sonneurs

Ce n’était pas seulement la beauté surprenante de Thérence qui m’occupait l’esprit, mais un je ne sais quoi qui me la faisait paraître au-dessus de toutes les autres. Je m’étonnais d’aimer tant Brulette, qui lui ressemblait si peu, et j’allais me demandant si l’une des deux était trop franche ou l’autre trop fine. Dans mon jugement, Brulette était plus aimable, ayant toujours quelque chose de gentil à dire à ses amis, et sachant les retenir autour d’elle par toutes sortes de petits commandements dont les garçons se sentent flattés, parce qu’ils aiment à se croire nécessaires. Tout au rebours, Thérence vous marquait franchement n’avoir aucun besoin de vous, et semblait même étonnée ou ennuyée que l’on fît attention à elle. Toutes deux sentaient leur prix cependant; mais tandis que Brulette se donnait la peine de vous le faire sentir aussi, l’autre avait l’air de ne vouloir qu’une estime pareille à celle qu’elle pourrait vous rendre. Et je ne sais comment ce grain de fierté, plus caché, me paraissait une amorce qui donnait la tentation en même temps que la peur.

Je trouvai la danse enrayée tout au mieux, et Brulette voltigeant comme un papillon aux mains et aux bras d’Huriel. Il y avait tant de feu sur leurs visages, elle paraissait si ivre au dedans et lui au dehors, qu’ils ne voyaient et n’entendaient rien autour d’eux. La musique les enlevait, mais je crois bien que leurs pieds ne se sentaient point toucher la terre, et que leurs esprits dansaient dans le paradis. Comme, parmi ceux qui mènent la bourrée, il y en a peu qui n’aient point une amour ou une grosse fantaisie en la tête, on ne faisait pas seulement attention à eux, et il y avait tant de vin, de bruit, de poussière, de chansons et de joyeuses paroles dans l’air chaud de la noce, que le soir arriva sans que l’assistance prît grand souci du contentement particulier d’un chacun.

Brulette ne se dérangea que pour me demander nouvelles de Charlot et pourquoi Thérence ne venait point; mais elle se tranquillisa aisément sur mes réponses, et Huriel ne lui donna pas le temps d’en écouter bien long sur la conduite de son gars.

Je ne me sentais point en goût de danser, car il se faisait que je ne trouvais là aucune fille jolie, encore qu’il y en eût; mais pas une ne ressemblait à Thérence, et Thérence ne me sortait point de la tête. Je me mis en un coin pour regarder son frère, afin d’avoir quelque nouvelle à lui en donner quand elle me questionnerait. Huriel avait si bien oublié son tourment, qu’il était tout bonheur et toute jeunesse. Il se trouvait bien assorti avec Brulette, en ce qu’il aimait le plaisir et le bruit autant qu’elle, quand il s’y mettait, et il avait le dessus sur tous les autres garçons, en ce qu’il ne se lassait jamais à la danse. Chacun sait qu’en tout pays, les femmes enterrent les hommes à la bourrée et tiennent encore sans débrider quand nous sommes crevés de soif et de chaud. Huriel n’était curieux de boire ni de manger, et on aurait dit qu’il avait juré de rassasier Brulette de son meilleur divertissement; mais, au fond, je voyais bien qu’il y prenait son propre plaisir, et qu’il aurait fait le tour de la terre sur un pied, pourvu que cette légère danseuse fût à son bras.

À la fin, plusieurs garçons, ennuyés d’être refusés par Brulette, observèrent qu’il y avait un étranger bien favorisé d’elle, et on commença d’en causer autour des tables. Il faut vous dire que Brulette, qui ne s’était pas attendue à se tant divertir, et qui avait un peu de mépris dorénavant pour tous les galants des environs, à cause du mauvais comportement de leurs langues, ne s’était point mise dans de grands atours. Elle avait plutôt l’air d’une petite nonne que de la reine de chez nous; et, comme il y avait là de grandes toilettes de gala, elle n’avait pas fait les beaux effets du temps passé. Cependant, quand elle se fut animée à la danse, force fut de se rappeler que nulle ne pouvait lui être comparée, et ceux qui ne la connaissaient point ayant questionné ceux qui la connaissaient, il en fut dit du mal et du bien autour de moi.

J’y prêtai l’oreille, voulant en avoir le cœur net, et ne donnai point à connaître qu’elle était ma parente. Alors j’entendis revenir l’histoire du moine et de l’enfant, de Joseph et du Bourbonnais, et il fut dit que ce n’était peut-être pas Joseph l’auteur du péché, mais bien ce grand garçon si empressé auprès d’elle et paraissant si sûr de son fait qu’il ne souffrait personne autre s’en approcher.

—    Eh bien, dit l’un, si c’est lui et qu’il vienne à réparation, mieux vaut tard que jamais.

—    Ma foi, dit un autre, elle n’avait pas mal choisi. C’est un gars superbe et qui paraît très bon enfant.

—    Après tout, dit un troisième, ça fera un beau couple, et quand le prêtre y aura passé, ça sera aussi bon qu’un autre ménage.

Par là, je vis bien qu’une femme n’est jamais perdue tant qu’elle a une bonne protection, mais qu’il en faut une franche et finale, car cent ne valent rien, et tant plus s’en mêlent, tant plus la rabaissent et lui font tort.

Dans ce moment-là, ma tante prit Huriel à part, et, l’amenant auprès de moi, lui dit :

—    Je vous veux faire trinquer une verrée de mon vin à ma santé, car vous me réjouissez l’âme de si bien danser, et de mettre si bien en train le monde de ma noce.

Huriel avait regret de quitter Brulette pour un moment; mais la maîtresse du logis était fort décidée, et il n’y avait pas moyen de lui refuser une politesse.

Ils s’assirent donc à un bout de table, qui se trouvait vide, une chandelle posée entre eux, et se voyant face à face. Ma tante Marghitonne était, comme je vous l’ai dit, une toute petite femme qui avait oublié d’être sotte. Elle portait la plus drôle de figure qu’on pût voir, très blanche et très fraîche, encore qu’elle eût la cinquantaine et mis au monde quatorze enfants. Je n’ai jamais vu un si long nez, avec de si petits yeux, enfoncés de chaque côté comme par une vrille, mais si vifs et si malins qu’on ne les pouvait regarder sans avoir envie de rire et de bavarder.

Je vis pourtant qu’Huriel était sur ses gardes, et qu’il se méfiait du vin qu’elle lui versait. Il trouvait dans son air quelque chose de moqueur et de curieux, et, sans savoir trop pourquoi, il se mettait en défense. Ma tante, qui, depuis le matin, n’avait pas reposé une minute de remuer et de causer, avait grand-soif pour de bon, et n’eut point avalé trois petits coups, que le bout pointu de son grand nez devint rouge comme une senelle, et que sa grande bouche, où il y avait des dents blanches et serrées pour trois personnes plutôt que pour une, se mit à rire jusqu’aux oreilles. Pourtant, elle n’était pas dérangée dans son jugement, car jamais femme ne porta mieux la gaieté sans outrance et la malice sans méchanceté.

—    Ah ça, mon garçon, lui dit-elle, après beaucoup de propos en l’air, qui ne lui avaient servi qu’à faire passer la première soif, vous voilà, pour tout de bon, accordé avec ma Brulette ? Il n’y a point à reculer, car ce que vous souhaitiez est arrivé : tout le monde en cause, et si vous pouviez entendre, comme moi, ce qui se dit de tous les côtés, vous verriez qu’on vous met sur le dos le futur aussi bien que le passé de ma jolie nièce.

Je vis que cette parole enfonçait un couteau dans le cœur d’Huriel et le faisait tomber des étoiles dans les épines; mais il y fît bonne contenance et répondit en riant :

—    Je souhaiterais, ma bonne dame, avoir eu le passé, car tout en elle n’a pu être que beau et bon; mais si j’ai le futur seulement, je me tiendrai pour bien partagé du bon Dieu.

—    Et sage vous serez, riposta ma tante, riant toujours, et le regardant de près avec ses petits yeux verts qui ne voyaient pas de loin, de telle façon qu’on eût dit qu’elle lui voulait percer le front avec son nez effilé. Quand on aime, on aime tout, et on ne se rebute de rien.

—    C’est ma volonté, dit Huriel d’un ton sec qui ne démonta point ma tante.

—    Et c’est d’autant mieux de votre part, que la pauvre Brulette a plus d’ordre que de bien. Vous savez sans doute que toute sa dot tiendrait bien dans votre verre, et si, n’y a-t-il point de louis d’or dans son compte.

—    Eh bien, tant mieux, dit Huriel; le compte en sera fait vitement, et je n’aime point à perdre mes heures dans les additions.

—    D’ailleurs; fit ma tante, un enfant tout élevé est un embarras de moins dans un ménage, surtout si le père fait son devoir, comme il le fera, je vous en réponds !

Le pauvre Huriel eut chaud et froid; mais, pensant que ce fût une épreuve, il la soutint et dit :

—    Le père fera son devoir, moi aussi, j’en réponds ! car il n’y aura pas d’autre père que moi pour tous les enfants nés ou à naître.

—    Oh ! quant à ça, reprit-elle, vous n’en serez pas le maître, je vous en donne ma parole !

—    J’espère que si, dit-il en serrant son verre, comme s’il l’eût voulu écraser dans ses doigts. Quiconque abandonne son bien n’a plus à y repêcher, et je suis un gardien assez fidèle pour ne point souffrir les maraudeurs.

Ma tante allongea sa petite main sèche et la passa sur le front d’Huriel. Elle y sentit la sueur, encore qu’il fût très pâle; et, changeant tout à coup sa mine de malin diable en une figure bonne et franche comme l’était le fond de son cœur :

—    Mon garçon, lui dit-elle, mettez vos coudes sur la table et venez ici tout auprès de ma bouche. Je vous veux donner un bon baiser sur la joue.

Huriel, étonné de son air attendri, se prêta à sa fantaisie. Elle releva les cheveux épais de sa tempe et avisa le gage de Brulette, qu’il portait toujours, et que sans doute elle connaissait. Alors, approchant sa grande bouche, comme si elle l’eût voulu mordre; elle lui glissa quatre ou cinq paroles dans le tuyau de l’ouïe, mais si bas, si bas, que je n’en pus rien attraper. Puis elle ajouta tout haut, en lui pinçant le bout de l’oreille :

—    Allons ! voilà une oreille très fidèle, mais convenez qu’elle en est bien récompensée ?

Huriel ne fit qu’un saut par-dessus la table, renversant les verres et la chandelle que je n’eus que le temps de rattraper. Il se trouvait déjà assis auprès de ma petite tante et l’embrassait aussi fort que si elle eût été la mère qui l’avait mis au monde. Il paraissait comme fou, criait et chantait, buvait et trinquait, et ma petite tante, riant comme une petite crécelle, lui disait en choquant son verre :

—    À la santé du père de votre enfant !

C’est ce qui prouve, dit-elle aussitôt en se retournant vers moi, que les plus malins sont quelquefois ceux qu’on croit les plus sots, de même que les plus sots se trouvent être ceux qui se croient bien malins. Tu peux le dire aussi, toi, mon Tiennet, qui as le cœur droit et la parenté fidèle, et je sais que tu t’es conduit avec ta cousine comme si tu lui eusses été frère. Tu mérites, d’en être récompensé, et je compte que le bon Dieu ne te fera pas banqueroute. Un jour ou l’autre il te donnera aussi ton parfait contentement.

Là-dessus elle s’en alla, et Huriel, me serrant dans ses bras :

—    Ta tante a raison, me dit-il; c’est la meilleure des femmes. Tu n’es pas dans le secret, mais ça ne fait rien. Tu n’en es que meilleur ami : aussi… donne-moi ta parole, Tiennet, que tu viendras travailler ici tout l’été avec nous, car j’ai mon idée sur toi, et, si Dieu m’assiste, tu m’en remercieras bel et bien.

—    Si je t’entends, lui dis-je, tu viens de boire ton vin bien pur, et ma tante en a retiré le brin de paille qui t’aurait fait tousser; mais ton idée sur moi me paraît plus difficile à contenter.

—    Ami Tiennet, le bonheur se gagne, et si tu n’as pas une idée contraire à la mienne…

—    J’ai peur de l’avoir trop pareille; mais ça ne suffit pas.

—    Sans doute; mais qui ne risque rien n’a rien. Es-tu si Berrichon que tu ne veuilles tenter le sort ?

—    Tu me donnes trop bon exemple pour que j’y fasse le couard, répondis-je; mais crois-tu donc…

Brulette vint nous interrompre, et nous vîmes à son air qu’elle ne se doutait toujours de rien.

—    Asseyez-vous là, dit Huriel en l’attirant sur ses genoux, comme cela se fait chez nous sans qu’on y voie du mal; et dites-moi, ma chère mignonne, si vous n’avez point envie de danser avec quelque autre que moi ? Vous m’avez donné et tenu parole; c’est tout ce que je souhaitais pour m’ôter un chagrin que j’avais sur le cœur; mais si vous pensez qu’on en parlera d’une manière qui vous fâcherait, me voilà soumis à votre plaisir, et ne danserai plus qu’à votre commandement.

—    Est-ce donc, maître Huriel, répondit Brulette, que vous êtes las de ma compagnie, et que vous souhaitez faire connaissance avec les autres jeunesses de la noce ?

—    Oh ! si vous le prenez comme ça, s’écria Huriel tout éperdu de joie, à la bonne heure ! Je ne sais pas seulement s’il y a ici d’autres jeunesses que vous et ne veux pas le savoir.

Alors, il lui présenta son verre, la priant d’y toucher avec ses lèvres, et but ensuite de grand cœur. Puis il cassa le verre pour que nul autre ne s’en pût servir, et emmena danser sa fiancée, tandis que je me pris à réfléchir sur la chose qu’il m’avait donnée à entendre et dont je me sentais tout je ne sais comment.

George Sand

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