Les maîtres sonneurs

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George Sand

Les maîtres sonneurs

Brulette était toute tremblante, et quand je lui demandai ce qu’elle avait et ce qu’elle pensait, elle me répondit en portant à sa joue le revers de sa main :

—    Cet homme-là est aimable, Tiennet; mais il est bien hardi.

Comme j’étais allumé un peu plus que de coutume, je me trouvai assez courageux pour lui dire :

—    Si la bouche d’un étranger vous a offensé la peau, celle d’un ami peut enlever la tache. Mais elle me repoussa en répondant :

—    Il est parti, et il y a sagesse à oublier ceux qui s’en vont.

—    Mêmement le pauvre Joset ?

—    Oh ! celui-là, c’est différent, dit-elle.

—    Pourquoi différent ? Vous ne répondez point ? Ah ! Brulette, vous en tenez pour…

—    Pour qui ? dit-elle vivement. Comment s’appelle-t-il ? Dis donc, puisque tu le connais ?

—    C’est, lui répondis-je en riant, l’homme noir pour qui Joset s’est donné au diable, et qui vous a fait peur, un soir de ce printemps que vous étiez en ma maison.

—    Non, non, tu te moques ! Dis-moi son nom, son état, son pays ?

—    Non pas, Brulette ! Tu dis qu’il faut oublier les absents, et j’aime autant ne pas te faire changer d’avis.

Le monde de la paroisse s’étonna bien de voir le cornemuseux parti comme par miracle, sans qu’on eût songé à s’informer de lui. Quelques-uns l’avaient bien questionné; mais à l’un il avait dit être Marchois et s’appeler d’une façon, à l’autre il avait dit autrement, et nul ne savait la vérité. Je leur jetai encore un nom différent pour les dérouter, non pas qu’Huriel le gâteux de blés eût rien à craindre de personne, après qu’Huriel le cornemuseux avait si bien monté la tête à tout le monde, mais pour me divertir, et aussi pour faire enrager Brulette. Puis, quand on me demanda d’où je le connaissais, je répondis, en me moquant, que je ne le connaissais pas; qu’il lui avait pris fantaisie, en arrivant, de m’accoster comme un ami, et que j’avais répondu de même par manière de plaisanter.

Cependant, Brulette m’ayant questionné à fond, force me fut de lui dire ce que j’en savais, et encore que ce ne fût pas grand-chose, elle regretta de l’entendre, car elle avait, comme beaucoup de gens du pays, un grand préjugé contre les étrangers, et contre les muletiers principalement.

Je pensai que cette répugnance lui ferait vitement oublier Huriel, et si elle y songea, elle ne le montra guère, car elle continua la joyeuse vie qui lui plaisait, sans marquer de préférence à personne, disant que, voulant être femme aussi fidèle qu’elle était fille insoucieuse, elle avait le droit de prendre son temps et d’étudier son monde; et tant qu’à moi, me répétant souvent qu’elle ne voulait que mon amitié fidèle et tranquille, sans idée de mariage.

Mon naturel ne me portant point à la tristesse, je n’en fis point de maladie. Je me sentais bien un peu comme Brulette à l’endroit de la liberté. J’usais de la mienne comme un garçon, et je prenais le plaisir où je le trouvais, sans la chaîne. Mais, ma fougue passée, je revenais toujours auprès de ma belle cousine, comme en une compagnie douce, honnête et réjouissante, dont je me serais trop privé en essayant de bouder contre moi-même. Elle avait plus d’esprit que toutes les filles et femmes de l’endroit. Et puis, son logis était agréable, toujours propre et bien gouverné, ne sentant point la gêne, et se remplissant, dans les veillées d’hiver comme dans tous les autres chômages de l’année, de la plus gentille jeunesse de la paroisse. Les filles suivaient volontiers la compagnie de cette belle, parce qu’il y pleuvait des garçons à choisir, et que, de temps en temps, elles y accrochaient un mari pour leur compte. Mêmement Brulette se servait de l’estime qu’on faisait de son esprit juste et de ses jolies paroles, pour décider les jeunes gens à donner leur attention à des filles qui les convoitaient, et elle s’y montrait généreuse comme font les riches qui savent bien ne devoir jamais manquer.

Le grand-père Brulet aimait cette jeune compagnie et la réjouissait par ses vieilles chansons et par beaucoup de belles histoires qu’il savait. Par des fois, la Mariton venait aussi pour un moment, à seules fins d’avoir à parler de son garçon, et c’était une femme de grande causette, encore très fraîche et donnant aux jeunes filles la vraie manière de se bien habiller, car elle était élégante pour complaire à son maître Benoît, lequel voulait que, par sa bonne mine et sa braverie, elle fit belle enseigne à sa maison.

Il n’était même point rare qu’au passage, les vielleux du pays, voyant là de la jeunesse rassemblée, ne se missent en besogne de faire danser devant la porte, si bien que la Brulette, en son petit logis, sans autre avoir de conséquence que sa gentillesse et sa belle grâce, devint comme une reine, que les filles laides et délaissées critiquaient tout bas, mais que les autres trouvaient plus de profit que de dépit à reconnaître et à fréquenter.

Il y avait approchant une année qu’on se divertissait ainsi, sans avoir reçu d’autres nouvelles de Joseph que deux lettres par lesquelles il faisait connaître à sa mère qu’il était en bonne santé et gagnait bien sa vie dans le Bourbonnais. Il n’y disait, point l’endroit de sa demeurance, et les deux lettres portaient la marque de deux endroits différents. Mêmement la seconde n’était guère commode à comprendre, encore que notre nouveau curé fût très adroit à lire les écritures; mais il paraissait que Joseph s’était fait enseigner l’instruction, et s’était essayé, pour la première fois, à écrire de lui-même. Enfin, vint une troisième lettre, adressée à Brulette, et monsieur le curé la lut bien couramment et la trouva clairement tournée. Celle-là disait que Joseph était un peu malade et s’en remettait à la main d’un ami pour donner de ses nouvelles. Ce n’était qu’une fièvre de printemps, et l’on ne s’en devait point tourmenter. On y disait encore qu’il était avec des amis, lesquels, faisant coutume de voyager, se mettaient en route pour le pays de Chambérat, d’où ils écriraient encore, si son état venait à s’empirer malgré les grands soins qu’ils lui donnaient.

—    Mon Dieu ! dit Brulette, quand le curé lui eut fait entendre ce qu’il y avait sur ce papier, j’ai grand-peur qu’il ne se soit fait muletier aussi, et je n’oserais dire à sa mère ni sa maladie ni l’état qu’il a pris. La pauvre âme a bien assez de peines comme ça.

Et puis, regardant la lettre, elle demanda ce que disait la signature. Monsieur le curé, qui n’y avait pas fait grande attention, mit ses lunettes et se prit à rire, disant qu’il n’avait jamais vu chose pareille, et qu’il avait beau s’y reprendre, il n’y voyait, en guise de nom, que la représentation d’un bout d’oreille avec un anneau et une manière de cœur passé dedans :

—    C’est, dit-il; quelque signe de compagnonnage. Toute confrérie a ses emblèmes, et personne n’y connaît goutte. Mais Brulette comprit fort bien, se troubla un peu, emporta la lettre et l’examina souvent, je peux croire, d’un œil moins indifférent qu’elle ne le prétendait : car il lui poussa en tête l’idée de savoir lire, et bien secrètement elle s’y mit, avec l’aide d’une ancienne fille de chambre de noble, qui était retirée mercière en notre bourg, et qui venait souvent babiller en une maison si bien achalandée de monde, comme était celle de ma cousine.

Il ne fallut pas grand temps à une tête si futée pour en savoir long, et, un beau jour, je fus bien étonné de voir qu’elle écrivait des chansons et des prières qui paraissaient moulées finement. Je ne pus m’empêcher de lui demander si c’était pour correspondre avec Joseph ou avec le beau muletier qu’elle s’apprenait des malices au-dessus de son état.

—    Il s’agit bien de ce faraud aux oreilles percées ! fit-elle en riant. Me crois-tu fille si peu réfléchie que d’envoyer des lettres à un garçon étranger ? Mais si Joseph nous revient savant, il aura bien fait de se sortir de sa bêtise, et, tant qu’à moi, je ne suis point fâchée non plus d’être un peu moins sotte que je n’étais.

—    Brulette, Brulette, lui dis-je, vous mettez votre idée hors de votre pays et de vos amis ! Ça vous portera malheur, prenez-y garde ! Je ne suis pas plus tranquille pour Joseph là-bas que pour vous ici.

—    Tu peux être tranquille sur mon compte, Tiennet; j’ai la tête froide, malgré qu’on en dise. Tant qu’à notre pauvre gars, j’en suis bien en peine; car nous voilà, depuis six mois bientôt, sans nouvelles de lui, et ce beau muletier, qui avait si bien promis d’en donner, n’y a plus songé. La Mariton se désole de l’oubli de Joset, car elle n’a point su sa maladie, et peut-être qu’il est mort sans que personne s’en doute.

Je lui remontrai que, dans ce cas-là, nous en aurions reçu avertissement, et que le manque de nouvelles signifiait toujours bonnes nouvelles.

—    Tu diras ce que tu voudras, répondit-elle; j’ai rêvé, il y a deux nuits, que je voyais arriver ici le muletier, nous rapportant sa musette et nous annonçant qu’il avait péri. Depuis ce rêve, je suis attristée dans mon cœur et me fais reproche d’avoir laissé passer tant de temps sans songer à mon pauvre ami de jeunesse, et sans m’essayer à lui écrire; mais où lui aurais-je envoyé ma lettre, puisque je ne sais pas seulement où il est ?

Disant cela, Brulette, qui était auprès de la fenêtre et regardait par hasard au dehors, poussa un cri et devint toute blanche de peur. Je regardai aussi et vis Huriel tout encharbonné et noirci dans sa figure et ses habillements, comme je l’avais vu la première fois. Il venait vers nous, et les enfants se sauvaient de son passage en criant : « Le diable ! le diable ! » tandis que les chiens jappaient après lui.

Saisi de ce que m’avait raconté Brulette, et voulant lui épargner d’apprendre trop vite une mauvaise nouvelle, je courus au-devant du muletier, et ma première parole fut pour lui dire au hasard et dans un grand trouble :

—    Est-ce donc qu’il est mort ?

—    Qui ? Joseph ? répondit-il; non, Dieu merci ! Mais vous savez donc qu’il est encore malade ?

—    Est-il en danger ?

—    Oui et non. Mais c’est devant Brulette que je te veux parler de lui. Est-ce là sa maison ? Conduis-moi auprès d’elle.

—    Oui, oui, viens ! lui dis-je; et, courant en avant, je dis à ma cousine de se tranquilliser et que les nouvelles n’étaient point si mauvaises qu’elle s’y attendait.

Elle appela vitement son grand-père qui chapusait dans la chambre voisine, et se mit en devoir de recevoir honnêtement le muletier; mais, le voyant si différent de l’idée qu’elle en avait gardée, si mal connaissable dans sa couleur et son habillement, elle perdit contenance et en détourna ses yeux avec tristesse et confusion.

Huriel s’en aperçut bien, car il se prit à sourire, et, relevant ses rudes cheveux noirs, comme par hasard, mais de manière à montrer que le gage de Brulette était toujours à son oreille :

—    C’est bien moi, dit-il et non point un autre. Je viens exprès de mon pays pour vous parler d’un ami qui, grâce à Dieu, n’est ni mort ni mourant, mais dont cependant il faut que je vous entretienne un peu à loisir. Avez-vous celui de m’écouter ?

—    Fort bien oui, dit le père Brulet. Asseyez-vous, mon homme; on va vous servir.

—    Il ne me faut rien, dit Huriel, prenant une chaise. J’attendrai l’heure de votre repas. Mais, avant tout, je me dois faire connaître des personnes à qui je parle.

—    Parlez, dit mon oncle, on vous entendra.

George Sand

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