Les maîtres sonneurs

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George Sand

Les maîtres sonneurs

Je ne me demandai pas longtemps ce que j’allais faire de cette bande malfaisante. Je tirai droit sur le domaine de l’Aulnières, pensant, avec raison, qu’il me serait aisé d’ouvrir la barrière de la cour, d’y faire entrer tout mon monde, après quoi, j’éveillerais les métayers, lesquels, avertis du dommage, agiraient comme bon leur semblerait.

J’approchais du domaine, lorsque, par aventure, il me parut voir, sur le chemin, un homme qui accourait derrière moi. J’armai mon fusil, songeant que si c’était le maître des mulets, j’aurais maille à partir avec lui.

Mais c’était Joseph, qui revenait de conduire Brulette au bourg, et qui retournait à l’Aulnières.

—    Que fais-tu là, Tiennet ? me dit-il, en me rejoignant au plus vite qu’il put courir; ne t’avais-je point averti de ne pas sortir de chez toi ? Tu te mets-là en danger de mort : lâche ce cheval et ne te soucie de ces bêtes. Ce qu’on ne peut empêcher, il vaut mieux le souffrir que chercher un pire mal.

—    Merci, mon camarade, que je lui répondis : tu as des amis bien aimables, qui viennent faire pâturer leur cavalerie dans mon bien, et je ne soufflerai mot ? C’est bon, c’est bon ! passe ton chemin si tu as peur; moi, j’irai jusqu’au bout, et me ferai raison par justice ou par force.

Comme je disais cela, m’étant arrêté avec les bêtes pour lui répondre, nous entendîmes japper au loin, et Joset, prenant vivement la corde qui me servait à mener le cheval, me dit :

—    Alerte, Tiennet ! voilà les chiens du muletier ! si tu ne veux être dévoré, lâche le clairin; aussi bien, le voilà qui reconnaît la voix de ses gardiens et tu n’en aurais pas bon marché maintenant.

Il disait vrai; le clairin avait dressé les oreilles en avant pour écouter, puis, les couchant en arrière, ce qui est une grande marque de dépit, il se mit à hennir, à se cabrer, à ruer, ce qui mit toutes les mules en danse autour de nous, si bien que nous n’eûmes que le temps de nous en retirer, laissant partir le tout, bride avalée, du côté des chiens.

Je n’étais guère content de céder, et comme les chiens, après avoir rassemblé leur troupeau enragé, faisaient mine de venir sur nous pour nous demander nos comptes, je fis celle d’abattre d’un coup de fusil le premier des deux qui me porterait la parole.

Mais Joset alla au-devant de lui et s’en fit reconnaître :

—    Ah ! Satan, lui dit-il, vous êtes en faute. Vous vous êtes amusé à courir quelque lièvre dans les blés, au lieu de garder vos bêtes, et quand votre maître se réveillera, vous serez corrigé si vous n’êtes pas à votre poste, avec Louveteau et le clairin.

Le chien Satan, connaissant qu’on lui faisait reproche de sa conduite, obéit à Joset, qui l’appela vers une grande friche, où les mules pouvaient pâturer sans faire de dommage, et où Joseph me dit qu’il resterait à les garder jusqu’au retour de leur maître.

—    C’est égal, Joset, lui dis-je, ça ne se passera pas si tranquillement que tu crois, et si tu ne veux me dire où est caché le maître de ces mulets, je resterai là à l’attendre aussi, pour lui dire son fait, et demander réparation du tort qu’il m’a causé.

—    Je vois bien, reprit Joseph, que tu ne sais pas la vie des muletiers, puisque tu crois si commode d’en avoir raison; et, de vrai, c’est, je crois, la première fois qu’il en passe par ici. Ce n’est point leur chemin, puisque, d’ordinaire, ils descendent des bois du Bourbonnais par ceux de Meillant et de l’Épinasse, pour passer dans ceux de Cheurre. C’est par aventure que je me suis trouvé en rencontrer dans la forêt de Saint-Chartier, où ils faisaient halte, pour gagner Saint-Août, et du nombre était celui-ci, qui s’appelle Huriel, et qui est demandé, à présent, aux forges d’Ardentes, pour porter du charbon et du minerai. Il a bien voulu se détemcer d’une couple d’heures pour m’obliger. Il s’en suit qu’ayant quitté ses compagnons et les pays de brandes, qui se trouvent sur le chemin fréquenté de ceux de son état, et où les mules peuvent pâturer sans nuire à personne, il a peut-être cru pouvoir se donner même licence dans nos pays de grain; et encore qu’il ait grand tort, il serait mal commode de lui faire entendre qu’il n’y a pas droit.

—    Et si, faudra-t-il bien qu’il l’entende de moi, répondis-je, car je sais maintenant de quoi il retourne. Oh ! oh ! des muletiers ! on sait ce que c’est, et tu me donnes souvenance de ce que j’en ai ouï raconter à mon parrain Gervais, le forestier. Ce sont gens sauvages, méchants et mal appris, qui vous tuent un homme dans un bois, avec aussi peu de conscience qu’un lapin; qui se prétendent le droit de ne nourrir leurs bêtes qu’aux dépens du paysan, et qui, si on le trouve malséant, et qu’ils ne soient pas les plus forts pour résister, reviennent plus tard ou envoient leurs compagnons faire périr vos bœufs par maléfice, brûler vos bâtiments, ou pis encore; car ils se soutiennent comme larrons en foire.

—    Puisque tu as ouï parler de ces choses, dit Joseph, tu vois que nous aurions tort, pour un petit dommage, d’en attirer un plus grand aux métayers mes maîtres, et à ta famille. Je suis loin de trouver bon ce qui s’est passé, et quand maître Huriel m’a dit qu’il allait faire pâturer par ici, et faire sa couchée à la belle étoile, comme ils font en tout temps et en tout lieu, je lui avais enseigné cette chaume, et recommandé de ne pas laisser promener ses mulets dans les terres ensemencées. Il me l’avait promis, car il n’est pas méchant; mais il a les sens bien vifs et ne reculerait pas devant une bande de monde qui lui tomberait sur le corps. Sans doute, il pourrait bien demeurer sur la place; mais je te demande, Tiennet, si un dommage de dix ou douze boisseaux de grain (je mets tout au pis), mérite mort d’homme et tout ce qui s’ensuit pour ceux qui auraient fait ce mauvais coup. Retourne donc à ton bien, vire les mauvaises bêtes, mais ne cherche querelle à personne; si on te questionne demain, dis que tu n’as rien vu, car de témoigner en justice contre un muletier, c’est quasiment aussi mauvais que de témoigner contre un seigneur.

Joseph avait raison; je m’y rendis, et repris le chemin de chez nous; mais je n’en étais pas plus content pour ça, car de reculer devant la crainte d’un défi, c’est sagesse pour les vieux et dépit pour les jeunes.

J’approchais de ma maison, bien décidé à ne me point coucher, quand il me parut y voir de la clarté. Je redoublai des jambes, et, trouvant grande ouverte la porte que j’avais laissée fermée au loquetoir, j’avançai sans froidir, et vis un homme dans ma cheminée, allumant sa pipe à une flambée qu’il s’était faite. Il se retourna pour me regarder, aussi tranquillement que si j’entrais chez lui, et je reconnus l’homme encharbonné que Joseph nommait Huriel.

Alors la colère me revint, et, fermant la porte derrière moi :

—    C’est bien ! que je fis en m’avançant sur lui; je suis content que vous veniez dans la gueule du loup. Nous allons nous dire deux mots, à cette heure.

—    Trois, si vous voulez, fit-il en s’asseyant sur ses talons et en tirant le feu de sa pipe, dont le tabac était humide et ne prenait pas. Et il ajouta, comme en se moquant :

—    Il n’y a pas seulement chez vous une mauvaise pincette pour prendre la braise !

—    Non, que je répondis; mais il y a une bonne trique pour rabattre vos coutures.

—    Pourquoi donc ça, s’il vous plaît ? fit-il encore sans perdre une miette de son assurance. Vous êtes fâché que j’entre chez vous sans permission ? Pourquoi n’y étiez-vous point ? J’ai frappé à la porte, j’ai demandé du feu, ça ne se refuse jamais. Qui ne répond consent, j’ai poussé le loquet. Pourquoi n’avez-vous point de serrure, si vous craignez les voleurs ? J’ai regardé vers les lits, j’ai trouvé maison vide; j’ai allumé ma pipe, et me voilà. Qu’est-ce que vous avez à dire ?

En parlant comme je vous dis, il prit son fusil dans sa main comme pour en examiner la batterie, mais c’était bien pour me dire :

—    Si vous êtes armé, je le suis pareillement, et nous serons à deux de jeu.

J’eus l’idée de le coucher en joue pour le tenir en respect; mais, à mesure que je regardais sa figure noircie, je lui trouvais un air si ouvert et un œil éveillé si bon enfant, que je sentais moins de colère que de fierté; C’était un jeune homme de vingt-cinq ans tout au plus, grand et fort, et qui, rasé et lavé, pouvait être joli garçon. Je posai mon fusil au long du mur, et, m’approchant de lui sans crainte :

—    Causons, lui dis-je en m’asseyant à son côté.

—    À vos souhaits, fit-il, posant pareillement son arme.

—    C’est vous qu’on nomme Huriel ?

—    Et vous Etienne Depardieu ?

—    D’où savez-vous mon nom ?

—    D’où vous savez le mien : de notre petit ami Joseph Picot.

—    C’est donc à vous les mulets que je viens de prendre ?

—    Que vous venez de prendre ? fit-il en se levant, à moitié, d’étonnement. Puis, se mettant à rire :

—    Vous plaisantez ! On ne prend pas mes mulets comme ça.

—    Si fait, lui répondis-je, on les prend en emmenant le clairin.

—    Ah ! vous connaissez la manière ? dit-il d’un air de défiance; mais les chiens ?

—    On ne craint pas les chiens quand on a un bon fusil dans la main.

—    Auriez-vous tué mes chiens ? fit-il encore en se levant tout à fait. Et sa figure flamba de colère, d’où je vis que s’il était d’humeur joviale, il pouvait aussi être terrible à son moment.

—    J’aurais pu tuer vos chiens, répondis-je; j’aurais pu emmener vos bêtes en fourrière dans une métairie où vous auriez trouvé une dizaine de bon gars pour parlementer. Je ne l’ai pas fait, parce que Joseph m’a remontré que vous étiez seul, et que, pour un dommage, c’était lâche de mettre un homme seul dans le cas de se faire tuer. J’ai écouté cette raison-là; mais nous voilà un contre un. Vos bêtes ont gâté mon champ et celui de ma sœur; de plus, vous venez d’entrer chez moi en mon absence, ce qui est malhonnête et insolent. Vous allez me faire excuse de votre comportement, me proposer indemnité pour le dommage de mon grain, ou bien…

—    Ou bien quoi ? dit-il en ricanant.

—    Ou bien nous allons plaider selon les droits et coutumes du Berry, qui sont, je pense, les mêmes que ceux du Bourbonnais, quand on prend les poings pour avocats.

—    C’est-à-dire au droit du plus fort ? fit-il en retroussant ses manches. Ça me va mieux que d’aller devant les procureurs, et si vous êtes seul, si vous n’agissez pas en traître…

—    Venez dehors, lui dis-je, vous verrez que je suis seul. Vous avez tort de me faire injure; car, en entrant ici, je vous tenais au bout de mon fusil. Mais les armes sont faites pour tuer les loups et les chiens enragés. Je n’ai pas voulu vous traiter comme une bête, et, bien qu’à présent vous soyez en mesure de me fusiller aussi, je trouve qu’entre hommes c’est lâche de s’envoyer des balles, la force ayant été donnée aux humains pour s’en servir. Vous ne me paraissez pas plus manchot que moi, et si vous avez du cœur…

—    Mon garçon, fit-il en me tirant auprès du feu pour me regarder, vous avez peut-être tort : vous êtes plus jeune que moi, et, encore que vous paraissiez sec et solide, je ne répondrais pas de votre peau. J’aimerais mieux que vous me parliez gentiment pour me réclamer votre dû, et vous en remettre à ma justice.

—    En voilà assez, lui dis-je en lui faisant tomber son chapeau dans les cendres pour le fâcher; c’est le mieux cogné de nous deux qui sera le plus gentil tout à l’heure.

Il ramassa son chapeau tranquillement, le mit sur la table et dit :

—    Quelles sont vos coutumes dans le pays d’ici ?

—    Entre jeunes gens, répondis-je, il n’y a ni malice ni traîtrise. On se toure à bras-le-corps, on tape où l’on peut, sauf la figure. Celui qui prend un bâton ou une pierre est réputé coquin et assassin.

—    C’est comme chez nous, fit-il. Marchons donc, j’ai intention de vous ménager; mais si j’y vas plus fort que je ne veux, rendez-vous, car il y a un moment, vous le savez, où on ne peut pas bien répondre de soi.

George Sand

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