Les maîtres sonneurs

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George Sand

Les maîtres sonneurs

Eh bien ! mon garçon, conserve dans ton secret ces jolies musiques qui te sont bonnes et douces; mais n’essaye point de faire le ménétrier, car il arrivera ceci ou cela : ou tu ne pourras jamais faire dire à ta musette ce que l’eau et le vent te racontent dans l’oreille; ou bien, si tu deviens musiqueux fin, les autres petits musiqueux du pays te chercheront noise et t’empêcheront de pratiquer. Ils te voudront mal et te causeront des peines, comme ils ont coutume de faire, pour empêcher qu’on n’ait part à leurs profits et à leur renom. Ils y mettent de l’intérêt et de la gloriole aussi. Ils sont ici et aux alentours une douzaine, qui ne s’accordent guère entre eux, mais qui s’entendent et se soutiennent pour ne point laisser pousser de nouvelles graines sur leurs terres. Ta mère, qui entend causer les cornemuseux le dimanche, car ils sont tous gens très asséchés de soif et coutumiers de boire bien avant dans la nuit après les danses, est très chagrinée de te voir penser à entrer dans une pareille corporation. Ils sont rudes et méchants, et toujours des premiers exposés dans les querelles et batteries. L’habitude d’être en fête et chômage les rend ivrognes et dépensiers. Enfin, c’est du monde qui ne te ressemble point, et où tu te gâterais, selon elle. Selon moi, c’est du monde jaloux et porté à la vengeance, qui t’écraserait l’esprit et peut-être le corps. Par ainsi, Joset, je te prie de reculer au moins ton dessein et d’ajourner ton envie, et mêmement d’y renoncer tout à fait, si ça n’est pas trop demander à ton amitié pour moi, pour ta mère et pour Tiennet.

Comme je soutenais les raisons de Brulette, qui me paraissaient bonnes, Joset fut bien désolé; mais il reprit courage et nous dit :

—    Mes amis, je vous suis obligé de vos conseils, qui sont dans l’intention de mes vrais intérêts, je le sais; mais je vous prie de me donner encore liberté d’esprit pour un bout de temps. Quand j’en serai venu où je crois arriver, je vous prierai de m’entendre flûter ou cornemuser, s’il plaît à Dieu que je puisse acheter une musette. Alors, si vous jugez que je suis bon à quelque chose, ma musique vaudra la peine que je m’en serve, et que je soutienne la guerre pour l’amour d’elle. Sinon, je continuerai à piocher la terre, et à me divertir le dimanche avec mon flûtage, sans en tirer profit ni faire ombrage à personne. Promettez-moi ça, et je patienterai.

Nous lui en fîmes promesse pour le tranquilliser, car il paraissait plus choqué de nos craintes que touché de notre intérêt. Je le regardais dans la nuit, qui était toute semée d’étoiles, et le voyais d’autant mieux que la belle eau de la fontaine était devant nous comme un miroir qui nous renvoyait à la figure la blancheur du ciel. J’observai ses yeux, qui avaient la couleur de l’eau même et qui paraissaient toujours regarder des choses que les autres ne voyaient point.

Un mois environ après ce jour-là, Joseph me vint trouver à la maison :

—    Le temps est arrivé, me dit-il avec un regard net et une parole sûre, où je veux que les deux seules personnes en qui j’ai confiance connaissent mon flûter. Je veux donc que Brulette vienne ici demain soir, parce que nous y serons tranquilles, tous, les trois. Je sais que tes parents partent le matin pour aller en pèlerinage, rapport à la fièvre de ton frère cadet; tu seras donc seul dans la maison, qui est si bien éloignée dans la campagne que nous ne risquons pas d’être entendus. J’ai averti Brulette, elle est consentante à sortir du bourg à la nuit; je l’attendrai dans le petit chemin, et nous viendrons ici te trouver sans que personne s’en avise. Brulette compte sur toi pour ne jamais parler de ça, et son grand-père, qui veut tout ce qu’elle souhaite, y est consentant aussi, moyennant ta parole, que j’ai donnée d’avance.

À l’heure dite, j’étais devant ma porte, ayant poussé toutes les huisseries pour que les passants (s’il en passait) me crussent couché ou absent, et j’attendais l’arrivée de Brulette et de Joseph. On était alors au printemps, et, comme il avait tonné dans le jour, le ciel était encore chargé de nuages très épais. Il faisait de bons coups de vent tiède qui apportaient toutes les jolies senteurs du mois de mai. J’écoutais les rossignols qui se répondaient dans la campagne aussi loin que l’ouïe pouvait s’étendre, et je me disais que Joseph aurait grand-peine à flûter aussi finement. Je regardais au loin toutes les petites clartés des maisons s’éteindre une à une dans le bourg; et environ dix minutes après que la dernière fût soufflée, je vis arriver, tout droit devant moi, le jeune couple que j’attendais. Ils avaient marché si doucement sur les herbes nouvelles, et si bien côtoyé les grands buissons du chemin, que je ne les avais vus ni entendus approcher. Je les fis entrer chez nous, où j’avais allumé la lampe, et quand je les vis tous deux, elle toujours si coquettement coiffée et si quiètement fière, lui toujours si froid et si pensif, je me représentai mal deux amoureux enflammés de tendresse.

Pendant que je causais un peu avec Brulette pour lui faire les honneurs de ma demeurance, qui était assez gentille et dont j’aurais souhaité qu’elle prît envie, Joseph, sans me rien dire, s’étais mis en devoir d’accommoder sa flûte. Il trouva que le temps humide l’avait enrhumée, et jeta une poignée de chènevottes dans l’âtre pour l’y réchauffer. Quand les chènevottes s’enflammèrent, elles envoyèrent une grande clarté à son visage penché vers le foyer, et je lui trouvai un air si étrange que j’en fis tout bas l’observation à Brulette.

—    Vous aurez beau penser lui dis-je, qu’il ne se cache le jour et ne court la nuit que pour flûter tout son soûl, je sais, moi, qu’il y a en lui et autour de lui quelque secret qu’il ne nous dit pas.

—    Bah ! fit-elle en riant, parce que Véret le sabotier s’imagine de l’avoir vu avec un grand homme noir à l’orme Râteau ?

—    Possible qu’il ait rêvé ça, répondis-je; mais moi, je sais bien ce que j’ai vu et entendu à la forêt.

—    Qu’est-ce que tu as vu, Tiennet ? dit tout d’un coup Joset, qui ne perdait rien de notre discours, encore que nous eussions parlé bien bas. Qu’est-ce que tu as entendu ? Tu as vu celui qui est mon ami, et que je ne peux te montrer : mais ce que tu as entendu, tu vas l’entendre encore, si la chose te plaît.

Là-dessus, il souffla dans sa flûte, l’œil tout en feu, et la figure comme embrasée par une fièvre.

Ce qu’il flûta ne me le demandez point. Je ne sais si le diable y eût connu quelque chose; tant qu’à moi, je n’y connus rien, sinon qu’il me parut bien que c’était le même air que j’avais ouï cornemuser dans la fougeraie. Mais j’avais eu si belle peur dans ce moment-là, que je ne m’étais point embarrassé d’écouter le tout; et, soit que la musique en fût longue, soit que Joseph y mît du sien, il ne décota de flûter d’un gros quart d’heure, menant ses doigts bien finement, ne désoufflant mie, et tirant si grande sonnerie de son méchant roseau, que, dans des moments, on eût dit trois cornemuses jouant ensemble. Par d’autres fois, il faisait si doux qu’on entendait le grelet au dedans de la maison et le rossignol au dehors; et quand Joset faisait doux, je confesse que j’y prenais plaisir, bien que le tout ensemble fût si mal ressemblant à ce que nous avons coutume d’entendre que ça me représentait un sabbat de fous.

—    Oh ! oh ! que je lui dis quand il eut fini, voilà bien la musique enragée ! Où diantre prends-tu tout ça ? à quoi que ça peut servir, et qu’est-ce que tu veux signifier par là ?

Il ne me fit point réponse, et sembla même qu’il ne m’entendait point. Il regardait Brulette qui s’était appuyée contre une chaise et qui avait la figure tournée du côté du mur.

Comme elle ne disait mot, Joset fut pris d’une flambée de colère, soit contre elle, soit contre lui-même, et je le vis faire comme s’il voulait briser sa flûte entre ses mains; mais, au moment même, la belle fille regarda de son côté, et je fus bien étonné de voir qu’elle avait des grosses larmes au long des joues.

Alors Joseph courut auprès d’elle, et, lui prenant vivement les mains :

—    Explique-toi, ma mignonne, dit-il, et fais-moi connaître si c’est de compassion pour moi que tu pleures, ou si c’est de contentement ?

—    Je ne sache point, répondit-elle, que le contentement d’une chose comme ça puisse faire pleurer. Ne me demande donc point si c’est que j’ai de l’aise ou du mal; ce que je sais, c’est que je ne m’en puis empêcher, voilà tout.

—    Mais à quoi est-ce que tu as pensé, pendant ma flûterie ? dit Joseph en la fixant beaucoup.

—    À tant de choses, que je ne saurais point t’en rendre compte, répliqua Brulette.

—    Mais enfin, dis-en une, reprit-il sur un ton qui signifiait de l’impatience et du commandement.

—    Je n’ai pensé à rien, dit Brulette; mais j’ai eu mille ressouvenances du temps passé. Il ne me semblait point te voir flûter, encore que je t’ouïsse bien clairement; mais tu me paraissais comme dans l’âge où nous demeurions ensemble, et je me sentais comme portée avec toi par un grand vent qui nous promenait tantôt sur les blés mûrs, tantôt sur des herbes folles, tantôt sur les eaux courantes; et je voyais des prés, des bois, des fontaines, des pleins champs de fleurs et des pleins ciels d’oiseaux qui passaient dans les nuées. J’ai vu aussi, dans ma songerie, ta mère et mon grand-père assis devant le feu, et causant de choses que je n’entendais point, tandis que je te voyais à genoux dans un coin, disant ta prière, et que je me sentais comme endormie dans mon petit lit. J’ai vu encore la terre couverte de neige, et des saulnées remplies d’alouettes, et puis des nuits remplies d’étoiles filantes, et nous les regardions, assis tous deux sur un tertre, pendant que nos bêtes faisaient le petit bruit de tondre l’herbe; enfin, j’ai vu tant de rêves que c’est déjà embrouillé dans ma tête; et si ça m’a donné l’envie de pleurer, ce n’est point par chagrin, mais par une secousse de mes esprits que je ne veux point t’expliquer du tout.

—    C’est bien ! dit Joset. Ce que j’ai songé, ce que j’ai vu en flûtant, tu l’as vu aussi ! Merci, Brulette ! Par toi, je sais que je ne suis point fou et qu’il y a une vérité dans ce qu’on entend comme dans ce qu’on voit. Oui, oui ! fit-il encore en se promenant dans la chambre à grandes enjambées et en élevant sa flûte au-dessus de sa tête; ça parle, ce méchant bout de roseau; ça dit ce qu’on pense; ça montre comme avec les yeux; ça raconte comme avec les mots; ça aime comme avec le cœur; ça vit, ça existe ! Et à présent, Joset le fou, Joset l’innocent, Joset l’ébervigé, tu peux bien retomber dans ton imbécillité; tu es aussi fort, aussi savant, aussi heureux qu’un autre !

Disant cela, il s’assit, sans plus faire attention à aucune chose autour de lui.

George Sand

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