Les maîtres sonneurs

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George Sand

Les maîtres sonneurs

Égoïste était un mot de monsieur le curé, que Brulette avait retenu et qui n’était point usité chez nous de mon temps. Comme Brulette avait une grande mémoire, elle disait comme cela quelquefois des paroles que j’aurais pu retenir aussi, mais que je ne retenais point, et parlant, n’entendais point.

J’eus la mauvaise honte de ne pas oser lui en demander l’explication et d’avoir l’air de m’en payer. Je m’imaginai d’ailleurs que c’était une maladie mortelle que Joseph avait, et qu’une si grande disgrâce condamnait toutes mes injustices. Je demandai pardon à Brulette de l’avoir tourmentée, ajoutant :

—    Si j’avais su plus tôt ce que tu me dis, je n’aurais eu ni fiel ni rancune contre ce pauvre garçon.

—    Comment ne t’en es-tu jamais aperçu ? reprit-elle. Ne vois-tu pas comme il se laisse prévenir et obliger, sans avoir jamais l’idée d’en faire un remercîment; comme le moindre oubli l’offense, comme la moindre plaisanterie le choque, comme il boude et souffre à toute chose qui ne serait point remarquée d’un autre, et comme il faut toujours mettre du sien dans l’amitié qu’on a pour lui, sans qu’il comprenne que ce n’est point son dû, mais le rendu qu’on fait à Dieu, pour l’amour du prochain ?

—    C’est donc l’effet de sa maladie ? dis-je, un peu intrigué des explications de Brulette.

—    N’est-ce point la pire qu’on puisse avoir dans le cœur ? répondit-elle.

—    Et sa mère sait-elle qu’il a comme ça dans le cœur une maladie sans remède ?

—    Elle s’en doute bien, mais tu comprends que je ne lui en parle point, de crainte de l’affliger.

—    Et n’a-t-on point tenté quelque chose pour sa guérison ?

—    J’y ai fait et j’y ferai encore mon possible, répondit elle, continuant un propos où l’on ne s’entendait pas du tout; mais je crois que mes ménagements augmentent son mal.

—    Il est bien vrai, ajoutai-je, après avoir réfléchi, que ce garçon a toujours eu, dans son air, quelque chose de singulier. Ma grand-mère, qui est morte, et tu sais qu’elle se piquait de connaissances sur l’avenir, disait qu’il avait le malheur écrit sur la figure, et qu’il était condamné à vivre dans les peines, ou à mourir dans la fleur de ses ans, à cause d’une ligne qu’il avait dans le front; et, depuis ce temps-là, je te confesse que quand Joset se chagrine, je crois voir cette ligne de disgrâce, encore que je ne sache point où ma grand-mère la voyait. Alors, j’ai comme peur de lui, ou plutôt de son destin, et je me sens porté à lui épargner tout reproche et tout malaise, comme à quelqu’un qui n’a pas longtemps à jouir de la vie.

—    Bah ! répondit Brulette en riant, voilà les rêveries de ma grand-tante; je me les rappelle bien. Ne t’a-t-elle point dit aussi que les yeux clairs, comme sont ceux de Joseph, voient les esprits et toutes choses cachées ? Mais moi, je n’en crois rien, non plus qu’au danger de mort pour lui. On vit longtemps avec l’esprit fait comme il l’a; on se soulage en tourmentant les autres, et on peut bien les enterrer tous, en les menaçant à toute heure de se laisser mourir.

Je n’y comprenais plus rien, et j’allais questionner encore, quand Brulette me redemanda ses chaussures où elle fourra lestement ses pieds, bien que les sabots fussent si petits que je n’avais pas pu y fourrer ma main. Alors, rappelant son chien et retroussant sa jupe, elle me laissa tout soucieux et tout ébahi de ce qu’elle m’avait conté, et aussi peu avancé avec elle que le premier jour.

Le dimanche ensuivant, comme elle partait pour la messe de Saint-Chartier, où elle allait plus volontiers qu’à celle de notre paroisse, à cause que l’on dansait sur la place entre la messe et les vêpres, je lui demandai de l’accompagner.

—    Non, me dit-elle, j’y vas avec mon grand-père, et il n’aime pas à me voir suivie sur les chemins par un tas de galants.

—    Je ne suis point un tas de galants, lui dis-je, je suis ton cousin, et jamais mon oncle ne m’a ôté de son chemin.

—    Eh bien, reprit-elle, ôte-toi du mien, pour aujourd’hui seulement; mon père et moi nous voulons causer avec Joset, qui est là dans la maison et qui doit nous suivre à la messe.

—    C’est donc qu’il vient vous demander en mariage, et que vous êtes bien aise de l’écouter ?

—    Est-ce que tu es fou, Tiennet ? Après ce que je t’ai dit de Joset ?

—    Tu m’as dit qu’il avait une maladie qui le ferait vivre plus longtemps qu’un autre, et je ne vois pas en quoi ça peut me tranquilliser.

—    Te tranquilliser de quoi ? fit Brulette étonnée. Quelle maladie ? Où as-tu égaré tes esprits ? Allons, je crois que tous les hommes sont fous !

Et, prenant le bras de son grand-père qui venait à elle avec Joseph, elle partit légère comme un duvet et gaie comme une fauvette, tandis que mon brave homme d’oncle, qui ne voyait rien au-dessus d’elle, souriait aux passants et avait l’air de leur dire : « Ce n’est pas vous qui avez une fille pareille à montrer ! »

Je les suivis de loin pour voir si Joseph se familiariserait avec elle en chemin, s’il lui prendrait le bras, si le vieux les laisserait aller ensemble. Il n’en fut rien. Joseph marcha tout le temps à la gauche de mon oncle, tandis que Brulette marchait à droite, et ils avaient l’air de causer sérieusement.

À la sortie de la messe, je demandai à Brulette de danser avec moi :

—    Oh ! tu t’y prends bien tard, me dit-elle, j’ai promis au moins quinze bourrées, et il faudra que tu reviennes vers l’heure de vêpres.

Ce n’était pas Joseph qui, dans cette affaire-là, pouvait me donner du dépit, car il ne dansait jamais, et, pour m’ôter celui de voir Brulette entourée de ses autres amoureux, je suivis Joseph à l’auberge du Bœuf couronné, où il allait voir sa mère et où je voulais tuer le temps avec quelques amis.

J’étais un peu fréquentier du cabaret, comme je vous ai dit : non à cause de la bouteille, qui ne m’a jamais mis hors de sens, mais pour l’amour de la compagnie, de la causette et de la chanson. J’y trouvai plusieurs garçons et filles de connaissance avec lesquels je m’attablai, tandis que Joseph s’assit dans un coin, ne buvant goutte, ne disant mot, et se tenant là pour contenter sa mère, qui, tout en allant et venant, était bien aise de le voir et de lui dire un mot par-ci, par-là. Je ne sais point si Joseph eût pensé à l’aider dans la peine qu’elle avait à servir tant de monde; mais Benoît n’eût point souffert qu’un garçon si distrait tournât et virât dans ses écuelles et dans ses bouteilles.

Vous n’êtes pas sans avoir entendu parler de défunt Benoît. C’était un gros homme de haute mine, un peu rude en paroles, mais bon vivant et beau diseur dans l’occasion. Il était assez juste pour faire de la Mariton l’estime qu’il devait, car c’était, à vrai dire, la reine des servantes, et jamais sa maison n’avait été mieux achalandée que depuis qu’elle y régnait.

La chose que le père Brulet avait annoncée à cette femme n’était cependant point arrivée. Le danger de son état l’avait guérie de la coquetterie, et elle faisait respecter sa personne aussi bien que la propriété de son bourgeois. Pour le vrai, c’était, avant tout, pour son fils qu’elle avait rangé son idée à un travail et à une prudence plus sévères que son naturel ne s’y portait de lui-même. C’était une si bonne mère en cela, qu’au lieu de perdre de l’estime, elle s’en était attirée davantage depuis qu’elle était servante de cabaret; et c’est là une chose qui ne se voit point souvent dans nos campagnes, ni ailleurs, que j’aie ouï dire.

En voyant Joseph plus blême et plus soucieux encore que d’habitude, je ne sais comment ce que ma grand-mère m’avait dit de lui, joint à la maladie, singulière dans mon idée, que lui imputait Brulette, me frappa l’esprit et me toucha le cœur. Sans doute il me gardait rancune de quelque parole dure qui m’était échappée. Je souhaitai la lui faire oublier, et, le forçant à venir s’asseoir à notre tablée, je m’imaginai de le griser un peu par surprise, pensant, comme tous ceux de mon âge, qu’une petite fumée de vin blanc dans les esprits est souveraine pour dissiper la tristesse.

Joseph, qui était peu attentionné aux actions d’autour de lui, laissa remplir son verre et pousser son coude si souvent, que tout autre en aurait senti l’effet. Pour ceux qui l’incitaient à boire, et qui payèrent d’exemple sans réflexion, il y en eut bien vite trop; et, pour moi, qui voulais garder mes jambes pour la danse, je m’arrêtai d’abord que je sentis qu’il y en avait assez. Joseph tomba dans une grande contemplation, appuya ses deux coudes sur la table et ne parut pas plus lourd ni plus léger qu’auparavant.

On ne faisait plus attention à lui; chacun riait ou jacassait pour son compte, et l’on se mit à chanter, comme on chante quand on a bu, chacun dans son ton et dans sa mesure, une tablée disant son refrain à côté d’une autre tablée qui dit le sien, et tout ça ensemble, faisant un sabbat de fous à casser la tête, le tout pour se porter à rire et à crier d’autant plus qu’on ne s’entend pas.

Joseph resta là sans broncher, nous regardant, d’un air étonné, un bon bout de temps. Puis il se leva et partit sans rien dire.

Je pensai qu’il était peut-être malade, et je le suivis. Mais il marchait droit et vite, comme un homme que le vin n’a point entamé, et il s’en alla si loin, si loin, en remontant la côte au-dessus de la ville de Saint-Chartier, que je le perdis de vue et revins sur mes pas afin de ne point manquer ma bourrée avec Brulette.

Elle dansait si joliment, ma Brulette, que tout un chacun la mangeait des yeux. Elle était folle de la danse, de la toilette et des compliments; mais elle n’encourageait personne à lui conter du sérieux, et quand les vêpres furent sonnées, elle s’en alla, sage et fière, à l’église, où elle priait bien un peu, mais où elle n’oubliait guère que tous les regards étaient braqués sur elle.

Moi, je songeai que je n’avais point payé ma dépense au Bœuf couronné, et j’y retournai pour compter avec la Mariton, laquelle en prit occasion de me demander par où son garçon avait passé.

—    Vous l’avez fait boire, dit-elle, et ce n’est point sa coutume. Vous devriez bien au moins ne pas le laisser courir seul. Un malheur vient si vite !

George Sand

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