Zerbin le Farouche

Page: .3./.8.

Conte Napolitain

Zerbin Le Farouche

Tandis que ces graves événements se passaient, quatre heures sonnaient à la tour de Salerne. La journée était brûlante, le silence régnait dans les rues. Retiré dans une chambre basse, loin de la chaleur et du bruit, le roi Mouchamiel songeait au bonheur de son peuple : il dormait.

Tout à coup il s'éveilla en sursaut : deux bras lui serraient le cou, des larmes brûlantes lui mouillaient le visage; c'était la belle Aléli qui embrassait son père, dans un accès de tendresse.

—    Qu'est cela ? dit le roi, surpris de ce redoublement d'amour. Tu m'embrasses et tu pleures ? Ah ! Fille de ta mère, tu veux me faire faire ta volonté ?

—    Tout au contraire, mon bon père, dit Aléli; c'est une fille obéissante qui veut faire ce que vous voulez. Ce gendre que vous souhaitez, je l'ai trouvé. Pour vous faire plaisir, je suis prête à lui donner ma main.

—    Bon, reprit Mouchamiel, c'est la fin du caprice. Qui épousons-nous ? Le prince de la Cava ? Non. C'est donc le comte de Capri ? Le marquis de Sorrente ? Non. Qui est-ce donc ?

—    Je ne le connais pas, mon bon père.

—    Comment, tu ne le connais pas ? Tu l'as vu cependant ?

—    Oui, tout à l'heure, sur la place du château.

—    Et il t'a parlé ?

—    Non, mon père. Est-il besoin de parler quand les cœurs s’entendent ?

Mouchamiel fit la grimace, se gratta l'oreille, et regardant sa fille entre les deux yeux :

—    Au moins, dit-il, c'est un prince ?

—    Je ne sais pas, mon père, mais qu’importe ?

—    Il importe beaucoup, ma fille, et tu n'entends rien à la politique. Que tu choisisses librement un gendre qui me convienne, c'est à merveille. Comme roi et comme père, je ne gênerai jamais ta volonté quand cette volonté sera la mienne. Mais autrement j'ai des devoirs à remplir envers ma famille et mes sujets, et j'entends qu'on fasse ce que je veux. Où se cache ce bel oiseau que tu ne connais pas, qui ne t'a pas parlé et qui t'adore ?

—    Je l'ignore, dit Aléli.

—    Voilà qui est trop fort, s'écria Mouchamiel. C'est pour me conter de pareilles folies que tu viens me prendre des moments qui appartiennent à mon peuple ! Holà ! Chambellans ! qu'on appelle les femmes de la princesse et qu'on la reconduise dans ses appartements.

En entendant ces mots, Aléli leva les bras au ciel et se mit à fondre en larmes. Puis, elle tomba aux genoux du roi en sanglotant. Au même moment, les deux femmes entrèrent, toujours riant aux éclats.

—    Silence, misérables, silence ! s'écria Mouchamiel, indigné de ce manque de respect.

Mais plus le roi criait : Silence ! et plus les deux femmes riaient, sans souci de l'étiquette.

—    Gardes, dit le prince hors de lui, qu'on saisisse ces insolentes, et qu'on leur tranche la tête. Je leur apprendrai qu'il n'y a rien de moins plaisant qu'un roi.

—    Sire, dit Aléli, enjoignant les mains, rappelez-vous que vous avez illustré votre règne en abolissant la peine de mort.

—    Tu as raison, ma fille. Nous sommes des gens civilisés. Qu'on épargne ces femmes, et qu'on se contente de les traiter à la russe, avec tous les ménagements voulus. Bâtonnez-les jusqu'à ce qu'elles meurent naturellement.

—    Grâce ! Mon père, dit Aléli; c'est moi, c'est votre fille qui vous en supplie.

—    Pour Dieu ! Qu’elles ne rient plus, et qu'on m'en débarrasse, dit le bon Mouchamiel. Emmenez ces pécores, je leur pardonne; qu'on les enferme dans une cellule jusqu'à ce qu'elles y crèvent de silence et d'ennui.

—    Ah ! Mon père, sanglota la pauvre Aléli.

—    Allons, dit le roi, qu'on les marie, et que ça finisse !

—    Grâce, Sire, nous ne rirons plus, crièrent les deux femmes en tombant à genoux et en ouvrant une bouche où il n'y avait que des gencives. Que Votre Majesté nous pardonne, et qu'elle nous venge. Nous sommes victimes d'un art infernal; un scélérat nous a ensorcelées.

—    Un sorcier dans mes États ! dit le roi qui était un esprit fort; c'est impossible ! Il n'y en a point, puisque je n'y crois pas.

—    Sire, dit l'une des femmes, est-il naturel qu'un fagot trotte comme un cheval de manège et caracole sous la main d'un bûcheron ? Voilà ce que nous venons de voir sur la place du château.

—    Un fagot ! reprit le roi; cela sent le sorcier. Gardes, qu'on saisisse l'homme et son fagot, et que, l'un portant l'autre, on les brûle tous les deux. Après cela, j'espère qu'on me laissera dormir.

—    Brûler mon bien-aimé ! s'écria la princesse, en remuant les bras comme une illuminée. Sire, ce noble chevalier, c'est mon époux, c'est mon bien, c'est ma vie. Si l'on touche à un seul de ses cheveux, je meurs.

—    L'enfer est dans ma maison, dit le pauvre Mouchamiel. A quoi me sert-il d'être roi pour ne pouvoir pas même dormir la grasse matinée ? Mais je suis bon de me tourmenter. Qu'on appelle Mistigris. Puisque j'ai un ministre, c'est bien le moins qu'il me dise ce que je pense, et qu'il sache ce que je veux.

Page: .3./.8.