Charlotte Brontë

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Charlotte Brontë

Jane Eyre ou Les mémoires d'une institutrice

La maison était tranquille; car je crois que, sauf Saint-John et moi, tout le monde reposait. La seule lumière qui nous éclairât s'éteignait; la lune brillait dans la chambre. Mon cœur battait rapidement; j'entendais ses pulsations. Tout à coup, ses battements furent arrêtés par une sensation inexprimable, qui bientôt se communiqua à ma tête et à mes membres. Cette sensation ne ressemblait pas à un choc électrique; mais elle était aussi aiguë, aussi étrange, aussi émouvante. On eût dit que, jusque-là, ma plus grande activité n'avait été qu'une torpeur d'où l'on me commandait de sortir. Mes sens s'éveillaient haletants; mes yeux et mes oreilles attendaient; ma chair frémissait sur mes os.

« Qu'avez-vous entendu ? qu'avez-vous vu ? » me demanda Saint-John.

Je n'avais rien vu; mais j'avais entendu une voix me crier :

« Jane ! Jane ! Jane ! » et rien de plus.

Oh Dieu ! qui pouvait-ce être ? J'aspirai l'air avec force.

J'aurais pu dire : « Où est-ce ? » car cette voix ne sortait ni de la chambre, ni de la maison, ni du jardin, ni de l'air, ni des abîmes de la terre, ni du ciel. Je l'avais entendue; mais où, et comment ? il m'eût été impossible de le dire. C'était la voix d'un être humain, une voix bien connue et bien aimée, celle Édouard Rochester. Elle était triste, douloureuse, sauvage, aérienne, et semblait prier.

« Je viens, m'écriai-je; attendez-moi. Oh ! je vais venir. »

Je courus ouvrir la porte, et je regardai dans le corridor : il était sombre. Je courus dans le jardin : il était vide.

« Où êtes-vous ? » m'écriai-je.

Les montagnes derrière Marsh-Glen répétèrent faiblement : « Où êtes-vous ? » J'écoutai. Le vent soupirait doucement dans les sapins; tout autour de moi je ne vis que la solitude des marais et la solitude de la nuit.

« Va-t'en, superstition ! m'écriai-je en voyant un spectre noir se dessiner près des ifs déjà si obscurs. Ce n'est pas là une de tes déceptions; ce n'est pas là un effet de ta puissance; c'est l'œuvre de la nature. Elle s'est éveillée et a fait tous ses efforts. »

Je m'éloignai violemment de Saint-John, qui m'avait suivie et voulait me retenir. Mon tour était venu; ma puissance était en jeu, et je me sentais pleine de force. Je lui demandai de ne me faire ni questions ni remarques. Je le priai de me quitter : il me fallait être seule, je le voulais. Il céda aussitôt. Quand on a une énergie assez forte pour bien commander, il est facile de se faire obéir. Je montai dans ma chambre; je m'enfermai; je tombai à genoux, et je priai à ma manière : manière bien différente de celle de Saint-John, mais efficace aussi. Il me semblait que j'étais tout près d'un puissant esprit, et, pleine de gratitude, mon âme se précipitait à ses pieds. Je me relevai après cette action de grâces, je pris une résolution, et je me couchai éclairée et décidée. J'attendis le jour avec impatience.

Charlotte Brontë

Jane Eyre ou Les mémoires d'une institutrice

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