Jane Eyre

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Charlotte Brontë

Jane Eyre

À sept heures, Sophie entra dans ma chambre pour m'habiller; ma toilette dura longtemps, si longtemps, que Mr Rochester, impatienté de mon retard, envoya demander pourquoi je ne descendais pas. Sophie était occupée à attacher mon voile (le simple voile de blonde) à mes cheveux; je m'échappai de ses mains aussitôt que je le pus.

« Arrêtez, me cria-t-elle en français; regardez-vous dans la glace; vous n'y avez pas encore jeté un seul coup d'œil. »

Je revins vers la glace et j'aperçus une femme voilée qui me ressemblait si peu, que je crus presque voir une étrangère.

« Jane ! » cria une voix, et je me hâtai de descendre.

Je fus reçue au bas de l'escalier par Mr Rochester.

« Petite flâneuse, me dit-il, mon cerveau est tout en feu d'impatience, et vous me faites attendre si longtemps ! »

Il me fit entrer dans la salle à manger et m'examina attentivement; il me déclara belle comme un lis, et prétendit que je n'étais pas seulement l'orgueil de sa vie, mais aussi celle que désiraient ses yeux; puis il me dit qu'il ne m'accordait que dix minutes pour manger. Il sonna. Un domestique, nouvellement entré dans la maison comme valet de pied, répondit à l'appel.

« John prépare-t-il la voiture ? demanda Mr Rochester.

—    Oui, monsieur.

—    Les bagages sont-ils descendus ?

—    On s'en occupe, monsieur.

—    Allez à la chapelle, et voyez si Mr Wood (c'était le nom du ministre) et son clerc sont arrivés; vous reviendrez me le dire. »

L'église était juste au delà des portes. Le domestique fut bientôt de retour.

« Mr Wood, dit-il, est arrivé; il s'habille.

—    Et la voiture ?

—    Les chevaux sont attelés.

—    Nous n'en aurons pas besoin pour aller à l'église; mais il faut qu'elle soit prête à notre retour, les bagages arrangés et le cocher sur son siège.

—    Oui, monsieur.

—    Jane, êtes-vous prête ?

Je me levai. Il n'y avait ni garçon ni fille d'honneur, ni parents pour nous servir d'escorte, personne enfin que Mr Rochester et moi. Mme Fairfax était dans la grande salle lorsque nous y passâmes; je lui aurais volontiers parlé, mais ma main était tenue par une main d'airain, et je fus entraînée avec une telle rapidité que j'avais peine à suivre mon maître : mais il suffisait de regarder sa figure pour comprendre qu'il ne tolérerait pas une seconde de retard. Je me demandais si jamais fiancé, à un tel moment, avait eu, comme Mr Rochester, un visage dont l'expression indiquait la ferme volonté d'accomplir un projet à tout prix, ou si jamais fiancé avait eu des yeux aussi brillants et aussi pleins d'ardeur sous un front d'acier.

Je ne sais pas si la journée était radieuse ou non; en descendant vers l'église, je ne regardai ni le ciel ni la terre; mon cœur était avec mes yeux, et tous deux n'étaient occupés que de Mr Rochester. J'aurais voulu voir la chose invisible sur laquelle il paraissait attacher un regard ardent, pendant que nous avancions; j'aurais voulu connaître la pensée qui semblait vouloir s'emparer de lui avec force, et contre laquelle il avait l'air de lutter.

Il s'arrêta devant la porte du cimetière et s'aperçut que j'étais hors d'haleine.

« Je suis cruel dans mon amour, me dit-il; reposez-vous un instant; appuyez-vous sur moi, Jane. »

Je me rappelle encore la maison de Dieu, vieille et grise, et s'élevant avec calme devant nous; une corneille volait autour du clocher et se détachait sur un rude ciel du matin. Je me rappelle aussi les tombes recouvertes de verdure, et je n'ai point oublié deux étrangers qui se promenaient dans le cimetière et qui lisaient les inscriptions gravées sur les tombeaux. Je les remarquai, parce que, lorsqu'ils nous aperçurent, ils passèrent derrière l'église; je pensai qu'ils allaient entrer par la porte de côté et assister à la cérémonie. Mr Rochester ne les remarqua pas. Il était trop occupé à me regarder, car le sang avait un moment quitté mon visage; je sentais mon front humide et mes lèvres froides. Au bout de peu de temps, je fus remise, et alors il s'avança doucement avec moi vers la porte de l'église.

Nous entrâmes dans l'humble temple. Le prêtre était habillé et nous attendait devant l'autel; le clerc se tenait à côté de lui. Tout était tranquille. Deux ombres seulement s'agitaient dans un coin éloigné. Je ne m'étais pas trompée : ils étaient entrés avant nous et s'étaient placés tout près du caveau des Rochester; ils nous tournaient le dos et pouvaient apercevoir à travers la barrière le marbre d'une tombe terni par le temps, où un ange agenouillé gardait les restes de Damer de Rochester, tué dans les marais de Marston, à l'époque de la guerre civile, et de sa femme Elisabeth.

Nous prîmes nos places devant la barrière de communion. Ayant entendu un pas léger derrière moi, je regardai par-dessus mon épaule : un monsieur, l'un des étrangers, s'avançait vers nous. Le service commença; on lut l'explication du mariage qui allait avoir lieu; le ministre s'avança, et, s'inclinant légèrement devant Mr Rochester, continua :

« Je vous demande et vous adjure tous deux (comme vous le ferez le jour redoutable du jugement, où tous les secrets du cœur seront découverts), si vous connaissez aucun empêchement à être unis légitimement par le mariage, de le confesser ici; car soyez certains que tous ceux qui ne sont pas unis dans les conditions exigées de Dieu ne sont pas unis par lui, et leur mariage n'est pas légitime. »

Il s'arrêta, selon la coutume; ce silence n'est peut-être pas interrompu une fois par siècle. Le prêtre, qui n'avait pas levé les yeux de dessus son livre et n'avait retenu son souffle que pour un instant, allait continuer; sa main était déjà étendue vers Mr Rochester, et ses lèvres s'entrouvraient pour demander : « Déclarez-vous prendre cette jeune fille pour femme légitime ? » quand une voix claire et distincte s'écria :

« Le mariage ne peut pas avoir lieu, il y a un empêchement. »

Le ministre regarda celui qui venait de parler, et se tut, ainsi que le clerc.

Mr Rochester tressaillit légèrement, comme si un tremblement de terre eût agité le sol sous ses pieds; mais bientôt il dit, en se raffermissant et sans tourner les yeux :

« Monsieur le ministre, continuez la cérémonie. »

Ces mots, prononcés d'une voix profonde, mais basse, furent suivis d'un grand silence. Mr Wood reprit :

« Je ne puis pas continuer avant d'avoir examiné ce qui vient d'être dit. Il faut que la vérité ou le mensonge me soit clairement démontré.

—    La cérémonie ne peut être poursuivie, ajouta la voix derrière nous, car je suis à même de prouver ce que j'avance; il y a un obstacle insurmontable. »

Mr Rochester entendit, mais ne sembla pas remarquer ces paroles; il se tenait debout, immobile et froid; il ne fit qu'un seul mouvement, et ce fut pour s'emparer de ma main. Oh ! combien son étreinte me parut forte et ardente ! Son front ferme, pâle et massif, était semblable au marbre des carrières; ses yeux brillaient incisifs et farouches.

Mr Wood semblait embarrassé.

« Et quel est cet empêchement ? continua-t-il : on pourra peut-être vaincre l'obstacle; expliquez-vous.

—    Ce sera difficile; j'ai dit qu'il était insurmontable, et je ne parle pas au hasard. »

Celui qui avait parlé s'avança et s'appuya sur la barrière; il continua, en articulant d'une voix ferme, calme, distincte, mais basse :

« L'empêchement consiste simplement en un premier mariage; Mr Rochester a une femme qui vit encore. »

Ces mots, prononcés à voix basse, ébranlèrent mes nerfs comme ne l'aurait pas fait un coup de tonnerre; ces douloureuses paroles agirent plus puissamment sur mon sang que le feu ou la glace; mais j'étais maîtresse de moi, et je ne craignis pas de m'évanouir. Je regardai Mr Rochester et je le forçai à me regarder; sa figure était aussi décolorée qu'un rocher, ses yeux seuls brillaient comme l'éclair; il ne nia rien, il sembla défier tout. Il serrait son bras autour de ma taille, et me tenait près de lui, mais sans parler, sans sourire, sans paraître même reconnaître en moi une créature humaine.

« Qui êtes-vous ? demanda-t-il à l'inconnu.

—    Je m'appelle Briggs, et je suis un procureur de la rue… à Londres, répondit-il.

—    Et vous m'accusez d'avoir une femme ?

—    Oui, monsieur; je suis venu vous rappeler l'existence de votre femme, que la loi reconnaît, si vous ne la reconnaissez pas.

—    Parlez-moi d'elle, s'il vous plaît; dites-moi son nom, celui de ses parents, et le lieu où elle demeure.

—    Certainement. »

Mr Briggs tira tranquillement un papier de sa poche et lut d'un ton officiel ce qui suit :

« J'affirme et je puis prouver que le vingt novembre (puis venait une date qui remontait à quinze ans), Édouard Fairfax Rochester, du château de Thornfield, dans le comté de…, et du manoir de Ferndear, dans le comté de…, en Angleterre, a épousé ma sœur Berthe Antoinette Mason, fille de Jonas Mason, commerçant et d'Antoinette, sa femme, créole, à l'église de…, ville espagnole, Jamaïque; l'acte de mariage sera trouvé dans les registres de l'église. J'en ai une copie en ma possession.

« Signé Richard Mason.

« Si ce papier est authentique, il peut prouver que j'ai été marié; mais il ne prouve pas que la femme qui y est mentionnée vit encore.

—    Elle vivait il y a trois mois, répandit l'homme de loi.

—    Comment le savez-vous ?

—    J'ai un témoin, monsieur, et vous-même aurez peine à le contredire.

—    Amenez-le, ou allez au diable !

—    Je vais d'abord l'amener, il est ici. Monsieur Mason, ayez la bonté d'avancer. »

En entendant prononcer ce nom, Mr Rochester serra les dents, un tremblement convulsif s'empara de lui; comme j'étais tout près de lui, je sentis ses mouvements de rage ou de désespoir. Le second étranger, qui jusque-là était resté caché dans le fond, s'avança; une figure pâle vint se placer au-dessus de l'épaule du procureur; oui, c'était bien Mr Mason lui-même. Mr Rochester se retourna et le regarda. J'ai dit plusieurs fois déjà que ses yeux étaient noirs; pour le moment, ils lançaient une lumière fauve et comme sanglante; son visage s'anima, on eût dit que le feu qui brûlait dans son cœur s'était répandu jusque sur ses joues et sur son front décolorés. Il leva son bras vigoureux; peut-être allait-il frapper Mason, le jeter sur les dalles de l'église, et d'un seul coup retirer la vie à ce faible corps; mais Mason, effrayé de ce geste, se recula et cria faiblement : « Grand Dieu ! » Alors le mépris s'empara de Mr Rochester; sa haine vint se fondre en un froid dédain; il se contenta de demander :

« Qu'avez-vous à dire ? »

Une réponse inintelligible sortit des lèvres pâles de Mason.

« Le diable s'en mêle si vous ne pouvez pas répondre distinctement ! Je vous demande de nouveau : Qu'avez-vous à dire ?

—    Monsieur, monsieur, interrompit le ministre, n'oubliez pas que vous êtes dans un lieu saint.

Puis, s'adressant à Mason, il lui demanda doucement :

« Pouvez-vous nous dire, monsieur, si la femme de Mr Rochester vit encore ?

—    Courage ! continua l'homme de loi, parlez haut.

—    Elle vit et demeure au château de Thornfield, dit Mason d'une voix, un peu plus claire; je l'y ai vue au mois d'avril dernier, je suis son frère.

—    Au château de Thornfield ? s'écria le ministre; c'est impossible; il y a longtemps que je demeure dans le voisinage, monsieur, et je n'ai jamais entendu parler d'aucune dame Rochester au château de Thornfield. »

Charlotte Brontë

Jane Eyre ou Les mémoires d'une institutrice

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