Jane Eyre

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Charlotte Brontë

Jane Eyre ou Les mémoires d'une institutrice

Autrefois j'avais juré de ne jamais l'appeler ma tante; mais je pensais maintenant qu'il n'y avait rien de mal à enfreindre ce serment. J'avais pris sa main qui pendait hors du lit, et si à ce moment elle eût affectueusement pressé la mienne, j'en aurais été heureuse; mais les natures froides ne sont pas si facilement adoucies, ni les antipathies naturelles si vite détruites : Mme Reed retira sa main, et, éloignant son visage de moi, elle dit que la nuit était bien chaude. Elle me regarda froidement : à ce regard, je compris aussitôt que son opinion sur moi et ses sentiments à mon égard n'étaient pas changés et ne changeraient jamais. Je vis dans ses yeux de pierre, inaccessibles à la tendresse et aux larmes, qu'elle était décidée à me considérer toujours comme ce qu'il y avait de plus mauvais; elle n'aurait éprouvé aucun généreux plaisir à me croire bonne; elle en eût même été profondément mortifiée.

Je sentis d'abord de la tristesse, puis de la colère; enfin, je résolus de la dominer en dépit de sa nature et de sa volonté. Les larmes m'étaient venues aux yeux, comme dans mon enfance; je m'efforçai de les retenir; j'approchai une chaise du lit; je m'assis et je me penchai vers le traversin.

« Vous m'avez envoyé chercher, dis-je; je suis venue, et j'ai l'intention de rester ici jusqu'à ce que vous soyez mieux.

—    Oh ! sans doute. Vous avez vu mes filles, n'est-ce pas ?

—    Oui.

—    Eh bien, dites-leur que je désire vous voir rester jusqu'à ce que je vous aie dit quelque chose qui me pèse; aujourd'hui il est trop tard; d'ailleurs, je ne me rappelle plus bien ce que c'est… »

Elle était très agitée; elle voulut ramener les couvertures sur elle; mais elle ne le put pas, parce que mon bras était appuyé sur un des coins du couvre-pieds; aussitôt elle se fâcha :

« Levez-vous ! dit-elle; vous m'ennuyez à tenir ainsi les couvertures. Êtes-vous Jane Eyre ? J'ai eu avec cette enfant plus d'ennuis qu'on ne pourrait le croire. Quel fardeau ! Que de troubles elle m'a causés chaque jour avec son caractère incompréhensible, ses colères subites, son continuel examen de tous vos mouvements ! Un jour elle m'a parlé comme une folle ou plutôt comme un démon; jamais enfant n'a parlé ni regardé comme elle; j'ai été bien heureuse lorsqu'elle a quitté la maison. Qu'ont-ils fait d'elle à Lowood ? La fièvre y a éclaté; beaucoup d'élèves sont mortes, mais pas elle, et pourtant j'ai dit qu'elle était morte; je le souhaitais tant !

—    Étrange désir, madame Reed ! Pourquoi la haïssiez-vous ?

—    J'ai toujours détesté sa mère; elle était la sœur unique de mon mari qui l'aimait tendrement; il se mit en opposition avec sa famille quand celle-ci voulut renier la mère de Jane à cause de son mariage, et lorsqu'il apprit sa mort, il pleura amèrement. Il envoya chercher l'enfant, bien que je lui conseillasse de la mettre plutôt en nourrice et de payer pour son entretien; dès le premier jour où j'aperçus cette petite créature chétive et pleureuse, je la détestai; elle se plaignait toute la nuit dans son berceau; au lieu de crier franchement comme les autres enfants, on ne l'entendait jamais que sangloter et gémir. Mr Reed avait pitié d'elle; il la soignait et la berçait comme ses propres enfants, et même jamais il ne s'était autant occupé d'eux dans leur première enfance; il essaya de rendre mes enfants affectueux envers la petite mendiante; les pauvres petits ne purent pas la supporter. Mr Reed se fâchait contre eux lorsqu'ils montraient leur peu de sympathie pour Jane; dans sa dernière maladie, il voulut avoir l'enfant constamment près de lui, et, une heure avant sa mort, il me fit jurer de la garder avec moi. J'aurais autant aimé être chargée de la fille d'un ouvrier des manufactures. Mais Mr Reed était faible, très faible; John ne ressemble pas à son père, et j'en suis heureuse; il me ressemble, et à mes frères aussi; c'est un vrai Gibson. Oh ! je voudrais qu'il cessât de me tourmenter avec ses demandes d'argent; je n'ai plus rien à lui donner; nous devenons pauvres. Il faudra renvoyer la moitié des domestiques et fermer une partie de la maison ou la quitter; je ne m'y déciderai jamais; cependant, comment faire ? Les deux tiers de mon revenu sont employés à payer des intérêts d'hypothèques; John joue beaucoup et perd toujours, pauvre garçon ! il est entouré d'escrocs; il est abattu, son regard est effrayant; quand je le vois ainsi, j'ai honte pour lui. »

Mme Reed s'exaltait de plus en plus.

« Je pense que nous ferions mieux de la quitter, dis-je à Bessie, qui se tenait de l'autre côté du lit.

—    Je le crois, mademoiselle; il lui arriva souvent de parler ainsi quand la nuit approche; le matin elle est plus calme. »

Je me levai.

« Attendez, s'écria Mme Reed; je voulais encore vous dire autre chose; il me menace continuellement de me tuer ou de se tuer lui-même; quelquefois, dans mes rêves, je le vois étendu à terre, avec une large blessure au cou ou la figure noire ou enflée; je suis dans un singulier état; je me sens bien troublée. Que faire ? Comment me procurer de l'argent ? »

Bessie s'efforça de lui faire prendre un calmant; elle y parvint difficilement. Bientôt après, Mme Reed devint plus calme, et tomba dans une sorte d'assoupissement; je la quittai.

Plus de dix jours s'écoulèrent sans que j'eusse de nouvelles conversations avec elle; elle était toujours, soit dans le délire, soit dans un sommeil léthargique, et le médecin défendait tout ce qui pouvait lui produire une impression douloureuse. Pendant ce temps, j'essayai de vivre en aussi bonne intelligence que possible avec Éliza et Georgiana. Dans le commencement, elles furent très froides; Éliza passait la moitié de la journée à lire, à écrire et à coudre, et c'est à peine si elle adressait une seule parole à moi ou à sa sœur. Georgiana murmurait des phrases sans signification à son serin pendant des heures entières, et ne faisait pas attention à moi; mais j'étais résolue à m'occuper et à m'amuser; j'y parvins facilement, car j'avais apporté de quoi peindre.

Munie de mes crayons et de mon papier, j'allais m'asseoir seule près de la fenêtre, et je me mettais à reproduire les scènes qui passaient sans cesse dans mon imagination : un bras de mer entre deux rochers, le lever de la lune éclairant un bateau, des roseaux et des glaïeuls d'où sort la tête d'une naïade couronnée de lotus, ou, enfin, un elfe assis dans le nid d'un moineau sous une aubépine en fleurs.

Un jour je me mis à dessiner une figure, quelle figure ? peu m'importait; je pris un crayon noir très doux et je commençai mon travail, j'eus bientôt tracé sur le papier un front large et proéminent, une figure carrée par le bas; je me hâtai d'y placer les traits; ce front demandait des sourcils bien dessinés, puis mon crayon indiqua naturellement les contours d'un nez droit et aux larges narines, d'une bouche flexible et qui n'avait rien de bas, d'un menton formé et séparé au milieu par une ligne fortement indiquée; il manquait encore des moustaches noires et quelques touffes de cheveux flottant sur les tempes et sur le front. Maintenant aux yeux ! Je les avais gardés pour la fin, parce que c'étaient eux qui demandaient le plus de soin. Je les fis beaux et bien fendus, les paupières longues et sombres, les prunelles grandes et lumineuses. « C'est bien, me dis-je en regardant l'ensemble, mais ce n'est pas encore tout à fait cela; il faut plus de force et plus de flamme dans le regard. » Je rendis les ombres plus noires encore, afin que la lumière brillât avec plus de vivacité; un ou deux coups de crayon achevèrent mon œuvre. J'avais sous les yeux le visage d'un ami : peu m'importait si ces jeunes filles me tournaient le dos; je regardais le portrait, et je souriais devant cette frappante ressemblance. J'étais absorbée et heureuse.

« Est-ce le portrait de quelqu'un que vous connaissez ? » demanda Éliza, qui s'était approchée de moi sans que je m'en fusse aperçue.

Je répondis que c'était une tête de fantaisie, et je me hâtai de la placer avec mes autres dessins. Sans doute je mentais, car c'était le portrait frappant de Mr Rochester; mais que lui importait, à elle ou à tout autre ? En ce moment, Georgiana s'avança également pour regarder; mes autres dessins lui plurent beaucoup; mais, quant à la tête, elle la déclara laide. Toutes deux semblaient étonnées de ce que je savais en dessin. Je leur offris de faire leurs portraits, et chacune posa à son tour pour une esquisse au crayon. Georgiana m'apporta son album, où je promis de mettre une petite aquarelle. Je la vis reprendre aussitôt sa bonne humeur; elle me proposa une promenade dans les champs. Nous étions sorties depuis deux heures à peine que déjà nous étions plongées dans une conversation confidentielle; elle m'avait fait l'honneur de me parler du brillant hiver passé à Londres deux ans auparavant, de l'admiration excitée par elle, des soins dont elle était l'objet; elle me laissa même entrevoir la grande conquête qu'elle avait faite. Dans l'après-midi et la soirée j'en appris encore davantage : elle me rapporta quelques douces conversations, quelques scènes sentimentales; enfin elle improvisa pour moi en ce jour tout un roman de la vie élégante. Ses communications se renouvelaient et roulaient toujours sur le même thème : elle, ses amours et ses chagrins; pas une seule fois elle ne parla de la maladie de sa mère, de la mort de son frère ou du triste avenir de la famille; elle semblait tout absorbée par le souvenir de son joyeux passé et par ses aspirations vers de nouveaux plaisirs : c'est tout au plus si elle passait cinq minutes chaque jour dans la chambre de sa mère malade.

Éliza continuait à peu parler; évidemment elle n'avait pas le temps de causer; je n'ai jamais vu personne aussi occupé qu'elle semblait l'être, et pourtant il était difficile de dire ce qu'elle faisait, ou du moins de voir les résultats de son activité. Elle se levait toujours très tôt, et je ne sais à quoi elle employait son temps avant le déjeuner; mais après, elle le divisait en portions régulières, et chaque heure différente amenait un travail différent. Trois fois par jour elle étudiait un petit volume : en l'examinant, je reconnus que c'était un livre de prières catholiques. Un jour, je lui demandai quel attrait elle pouvait trouver dans ce livre; elle me répondit ces seuls mots : « La rubrique. » Elle passait trois heures par jour à broder avec un fil d'or un morceau de drap rouge presque de la grandeur d'un tapis; en réponse à mes questions sur ce sujet, elle m'apprit que cet ouvrage était destiné à recouvrir l'autel d'une église nouvellement bâtie près de Gateshead. Elle consacrait deux heures à son journal, deux autres à travailler seule dans le jardin de la cuisine, et une à régler ses comptes. Elle paraissait n'avoir besoin ni de conversation ni de société; je crois qu'elle était heureuse à sa manière; la routine lui suffisait, et elle était vivement contrariée lorsqu'un accident quelconque la forçait à rompre son invariable régularité.

Un soir, plus communicative qu'à l'ordinaire, elle me dit avoir été profondément affligée par la conduite de John et la ruine qui menaçait sa famille; mais elle ajouta que maintenant sa résolution était prise, qu'elle avait mis sa fortune à l'abri; après la mort de sa mère (et elle remarquait en passant que la malade ne pouvait pas recouvrer la santé, ni même traîner longtemps), après la mort de sa mère donc, elle devait mettre à exécution un projet dès longtemps chéri : elle devait chercher un refuge où rien ne troublerait la ponctualité de ses habitudes, une retraite qui servirait de barrière entre elle et le monde frivole. Je lui demandai si Georgiana l'accompagnerait.

Certainement non. Georgiana et elle n'avaient jamais eu et n'avaient encore rien de commun; pour aucune raison, elle n'aurait voulu supporter l'ennui de sa compagnie; Georgiana devait suivre sa route et Éliza la sienne.

Charlotte Brontë

Jane Eyre - Biographie

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