Charlotte Brontë

Page: .4./.95.

Charlotte Brontë

Jane Eyre ou Les mémoires d'une institutrice

Depuis ma conversation avec Mr Lloyd et la conférence que je viens de rapporter entre Bessie et Mlle Abbot, j'espérais un prochain changement dans ma position; aussi combien étais-je impatiente d'une prompte guérison ! Je désirais et j'attendais en silence; mais tout demeurait dans le même état. Les jours et les semaines s'écoulaient; j'avais recouvré ma santé habituelle; cependant, il n'était plus question du sujet qui m'intéressait tant. Mme Reed arrêtait quelquefois sur moi son regard sévère; mais elle m'adressait rarement la parole.

Depuis ma maladie, la ligne de séparation qui s'était faite entre ses enfants et moi devenait encore plus profonde. Je dormais à part dans un petit cabinet; je prenais mes repas seule; je passais tout mon temps dans la chambre des enfants, tandis que mes cousins se tenaient constamment dans le salon. Ma tante ne parlait jamais de m'envoyer en pension, et pourtant je sentais instinctivement qu'elle ne me souffrirait plus longtemps sous le même toit qu'elle; car alors, plus que jamais, chaque fois que son regard tombait sur moi, il exprimait une aversion profondément enracinée.

Éliza et Georgiana, obéissant évidemment aux ordres qui leur avaient été donnés, me parlaient aussi peu que possible. John me faisait des grimaces toutes les fois qu'il me rencontrait. Un jour, il essaya de me battre; mais je me retournai contre lui, poussée par ce même sentiment de colère profonde et de révolte désespérée qui une fois déjà s'était emparé de moi. Il crut prudent de renoncer à ses projets. Il s'éloigna de moi en me menaçant, et en criant que je lui avais cassé le nez. J'avais en effet frappé cette partie proéminente de son visage, avec toute la force de mon poing; quand je le vis dompté, soit par le coup, soit par mon regard, je me sentis toute disposée à profiter de mes avantages; mais il avait déjà rejoint sa mère, et je l'entendis raconter, d'un ton pleureur, que cette méchante Jane s'était précipitée sur lui comme une chatte furieuse. Sa mère l'interrompit brusquement.

« Ne me parlez plus de cette enfant, John, lui dit-elle; je vous ai défendu de l'approcher; elle ne mérite pas qu'on prenne garde à ses actes; je ne désire voir ni vous ni vos sœurs jouer avec elle. »

J'étais appuyée sur la rampe de l'escalier, tout près de là. Je m'écriai subitement et sans penser à ce que je disais :

« C'est-à-dire qu'ils ne sont pas dignes de jouer avec moi. »

Mme Reed était une vigoureuse femme. En entendant cette étrange et audacieuse déclaration, elle monta rapidement l'escalier; plus prompte qu'un vent impétueux, elle m'entraîna dans la chambre des enfants et me poussa près de mon lit, en me défendant de quitter cette place et de prononcer une seule parole pendant le reste du jour.

« Que dirait mon oncle Reed, s'il était là ? » demandai-je presque involontairement.

Je dis presque involontairement; car ces paroles, ma langue les prononçait sans que pour ainsi dire mon esprit y eût consenti. Il y avait en moi une puissance qui parlait avant que je pusse m'y opposer.

« Comment ! s'écria Mme Reed, respirant à peine. Ses yeux gris, ordinairement froids et immobiles, se troublèrent et prirent une expression de terreur; elle lâcha mon bras, semblant douter si j'étais une enfant ou un esprit.

J'avais commencé, je ne pouvais plus m'arrêter.

« Mon onde Reed est dans le ciel, continuai-je; il voit ce que vous faites et ce que vous pensez, et mon père et ma mère aussi; ils savent que vous m'enfermez tout le jour, et que vous souhaitez ma mort. »

Mme Reed se fut bientôt remise; elle me secoua violemment, et, après m'avoir donné un soufflet, elle partit sans ajouter un seul mot.

Bessie y suppléa par un sermon d'une heure; elle me prouva clairement que j'étais l'enfant la plus méchante et la plus abandonnée qui eût habité sous un toit. J'étais tentée de le croire, car je ne sentais que de mauvaises inspirations s'élever dans mon cœur.

Novembre, décembre et la moitié de janvier se passèrent. Noël et le nouvel an s'étaient célébrés à Gateshead avec la pompe ordinaire : des présents avaient été échangés, des dîners, des soirées donnés et reçus. J'étais naturellement exclue de ces plaisirs; toute ma part de joie était d'assister chaque jour à la toilette d'Éliza et de Georgiana, de les voir descendre dans le salon avec leurs robes de mousseline légère, leurs ceintures roses, leurs cheveux soigneusement bouclés. Puis j'épiais le passage du sommelier et du cocher; j'écoutais le son du piano et de la harpe, le bruit des verres et des porcelaines, au moment où l'on apportait les rafraîchissements dans le salon. Quelquefois même, lorsque la porte s'ouvrait, le murmure interrompu de la conversation arrivait jusqu'à moi.

Quand j'étais fatiguée de cette occupation, je quittais l'escalier pour rentrer dans la chambre solitaire des enfants; quoique cette pièce fût un peu triste, je n'y étais pas malheureuse; je ne désirais pas descendre, car personne n'aurait fait attention à ma présence. Si Bessie s'était montrée bonne pour moi, j'aurais mieux aimé passer toutes mes soirées près d'elle que de rester des heures entières sous le regard sévère de Mme Reed, dans une pièce remplie de femmes élégantes.

Mais Bessie, aussitôt que ses jeunes maîtresses étaient habillées, avait l'habitude de se rendre dans les régions bruyantes de la cuisine ou de l'office, et elle emportait ordinairement la lumière avec elle; alors, jusqu'au moment où le feu s'éteignait, je m'asseyais près du foyer avec ma poupée sur mes genoux, jetant de temps en temps un long regard tout autour de moi, pour m'assurer qu'aucun fantôme n'avait pénétré dans cette chambre semi-obscure. Lorsque les cendres rouges commençaient à pâlir, je me déshabillais promptement, tirant de mon mieux sur les nœuds et sur les cordons, et j'allais chercher dans mon petit lit un abri contre le froid et l'obscurité. J'emportais ma poupée avec moi. On a toujours besoin d'aimer quelque chose, et ne trouvant aucun objet digne de mon affection, je m'efforçais de mettre ma joie à chérir cette image flétrie et aussi déguenillée qu'un épouvantail.

C'est à peine si je puis me rappeler maintenant avec quelle absurde sincérité j'aimais ce morceau de bois qui me paraissait vivant et capable de sentir; je ne pouvais pas m'endormir sans avoir enveloppé ma poupée dans mon peignoir, et quand elle était bien chaudement, je me trouvais plus heureuse, parce que je la croyais heureuse elle-même.

Les heures me semblaient bien longues jusqu'au départ des convives. J'écoutais toujours si je n'entendrais point dans l'escalier les pas de Bessie; elle venait quelquefois chercher son dé et ses ciseaux, ou m'apporter pour mon souper une talmouse ou quelque autre gâteau. Elle s'asseyait près de mon lit pendant que je mangeais, et, quand j'avais fini, elle ramenait mes couvertures sur moi, et me disait, en m'embrassant deux fois : « Bonne nuit, mademoiselle Jane. » Alors Bessie me semblait l'être le meilleur, le plus beau, le plus doux de la terre; je souhaitais du fond de mon cœur la voir toujours aussi bonne et aussi aimable. Je désirais qu'elle ne me grondât plus, qu'elle cessât de m'imposer des tâches impossibles.

Bessie devait être une fille capable. Elle faisait adroitement tout ce qu'elle entreprenait, et je crois qu'elle racontait d'une manière remarquable, car les histoires dont elle amusait mon enfance m'ont laissé une impression profonde. Elle était jolie, si mes souvenirs sont exacts; c'était une jeune femme élancée, aux cheveux noirs, aux yeux foncés. Je me rappelle ses traits délicats, son teint blanc et transparent; mais son caractère était vif et capricieux. Cependant, bien qu'elle fût indifférente aux grands principes de justice, je la préférais à tous les autres habitants de Gateshead.

On était au 15 du mois de janvier, l'horloge avait sonné neuf heures. Bessie était descendue déjeuner, mes cousines n'avaient pas encore été appelées par leur mère. Éliza mettait son chapeau et sa robe la plus chaude pour aller visiter son poulailler. C'était son occupation favorite; mais ce qui lui plaisait plus encore, c'était de vendre ses œufs à la femme de charge et d'amasser l'argent qu'elle en recevait. Elle avait des dispositions pour le commerce et une tendance singulière à thésauriser; car, non contente de trafiquer de ses œufs et de ses poulets, elle cherchait à tirer le plus d'argent possible de ses fleurs, de ses graines et de ses boutures. Le jardinier avait ordre d'acheter à la jeune fille tous les produits de son jardin qu'elle désirait vendre, et Éliza aurait vendu les cheveux de sa tête si elle avait pu en tirer bénéfice. Quant à son argent, elle l'avait d'abord caché dans des coins, après l'avoir enveloppé dans de vieux morceaux de papier; mais quelques-unes de ces cachettes ayant été découvertes par la servante, Éliza craignit de perdre un jour tout son trésor, et elle consentit à le confier à sa mère en exigeant un intérêt de 50 ou 60 pour 100. Cet énorme intérêt, elle le touchait à chaque trimestre, et, pleine d'une anxieuse sollicitude, elle conservait dans un petit livre le compte de son argent.

Georgiana était assise devant une glace sur une chaise haute. Elle entremêlait ses cheveux de fleurs artificielles et de plumes fanées qu'elle avait trouvées dans une mansarde. Cependant je faisais mon lit, ayant reçu de Bessie l'ordre exprès de le finir avant son retour; car Bessie m'employait souvent comme une servante subalterne, pour nettoyer la chambre et épousseter les meubles. Après avoir étendu la courtepointe et plié mes vêtements de nuit, j'allai à la fenêtre; quelques livres d'images et quelques jeux y avaient été oubliés. Je voulus les ranger, mais Georgiana m'ordonna durement de laisser ses affaires en repos. Me trouvant inoccupée, j'approchai mes lèvres des fleurs de glace qui obscurcissaient les carreaux, et bientôt je pus voir au dehors. Le sol avait été pétrifié par une rude gelée.

De la fenêtre on apercevait la loge du portier et l'allée par laquelle entraient les voitures; mon haleine avait, comme je l'ai dit, fait une place à mon regard sur le feuillage argenté qui revêtait les vitres, quand je vis les portes s'ouvrir. Une voiture entra. Je la regardai avec distraction se diriger vers la maison. Beaucoup de voitures venaient à Gateshead, mais les visiteurs qu'elles contenaient n'étaient jamais intéressants pour moi.

La calèche s'arrêta devant la porte; la sonnette fut tirée, et on introduisit le nouveau venu. Comme ces détails m'étaient indifférents, je reportai toute mon attention sur un petit rouge-gorge affamé, qui était venu chanter dans les branches dépouillées d'un cerisier placé devant le mur, au-dessous de la fenêtre. Il me restait encore du pain de mon déjeuner, j'en émiettai un morceau et je secouai l'espagnolette, voulant répandre les miettes sur le bord de la fenêtre, lorsque Bessie monta précipitamment l'escalier et arriva dans la chambre en criant :

« Mademoiselle Jane, retirez votre tablier. Que faites-vous là ? avez-vous lavé votre figure et vos mains ce matin ? »

Avant de répondre, je tirai une fois encore l'espagnolette, car je tenais à donner moi-même le pain au petit oiseau. Le châssis céda, je jetai une partie des miettes par terre et l'autre sur les branches de l'arbre; puis, refermant la fenêtre, je répondis tranquillement :

« Non, Bessie, je finis d'épousseter.

—    Quelle petite fille désagréable et sans soin ! Que faisiez-vous là ? Vous êtes toute rouge comme une coupable. Pourquoi avez-vous ouvert la croisée ? »

Je n'eus pas l'embarras de répondre, car Bessie semblait trop occupée pour écouter mes explications; elle m'emmena vers la table de toilette, prit du savon et de l'eau, et m'en frotta sans pitié la figure et les mains. Heureusement pour moi elle y mit peu de temps; ensuite elle lissa mes cheveux, me retira mon tablier, et me poussant sur l'escalier, m'ordonna de descendre bien vite dans la salle à manger, où j'étais attendue.

J'allais demander qui m'attendait et si ma tante se trouvait en bas; mais Bessie avait déjà disparu en fermant la porte de la chambre derrière elle.

Je descendis lentement. Depuis plus de trois mois je n'avais pas été appelée par Mme Reed. Renfermée pendant si longtemps dans la chambre du premier, le rez-de-chaussée était devenu pour moi une région imposante et dans laquelle il m'était pénible d'entrer. J'arrivai dans l'antichambre devant la porte de la salle à manger; là je m'arrêtai intimidée et tremblante; redoutant sans cesse des punitions injustes, j'étais devenue en peu de temps défiante et craintive. Je n'osais pas avancer; pendant une dizaine de minutes je demeurai dans une hésitation agitée. Tout à coup la sonnette retentit violemment : force me fut d'entrer.

« Qui donc peut m'attendre ? me demandais-je intérieurement, pendant qu'avec mes deux mains je tournais le dur loquet qui résista quelques secondes à mes efforts. Qui vais-je trouver avec ma tante ? »

Le loquet céda, la porte s'ouvrit; je m'avançai en saluant bien bas, et je regardai autour de moi. Quelque chose de sombre et de long, une sorte de colonne obscure, arrêta mes yeux. Je reconnus enfin une triste figure habillée de noir qui se tenait debout devant moi. La partie supérieure de ce personnage étrange ressemblait à un masque taillé, qu'on aurait planté sur une longue flèche en guise de tête.

Mme Reed occupait sa place ordinaire, près du feu. Elle me fit signe d'approcher; j'obéis, et regardant l'étranger immobile, elle me présenta à lui en disant :

« Voici la petite fille dont je vous ai parlé. »

Il tourna lentement la tête de mon côté, et, après m'avoir examinée d'un regard inquisiteur qui perçait à travers des cils noirs et épais, il demanda d'un ton solennel et d'une voix très basse quel âge j'avais.

« Dix ans, répondit ma tante.

—    Tant que cela ? » reprit-il d'un air de doute.

Et il prolongea son examen quelques minutes encore; puis, s'adressant à moi, il me dit :

« Quel est votre nom, enfant ?

—    Jane Eyre, monsieur. »

Charlotte Brontë - traduction: Mme Lesbazeilles Souvestre

Jane Eyre

Page: .4./.95.