Charles Dickens

Marie — Conte de Noël

Charles Dickens (1/2)

Lorsque j'occupai pour la première fois une place de commis dans notre banque, le pays jouissait de bien moins de sécurité qu'aujourd'hui. Non seulement les routes, attendant la réforme de Macadam, étaient fatales, en beaucoup d'endroits, aux roues et aux essieux; mais ce qui était plus alarmant encore il fallait s'y prémunir contre les insultes et les vols auxquels étaient exposés les voyageurs. Les incidents de la guerre où nous venions d'entrer agitaient tous les esprits; le commerce était interrompu, le crédit anéanti et la détresse commençait à se manifester dans des classes entières de la population qui avaient jusqu'ici vécu dans l'abondance. La loi, malgré son application draconienne, semblait n'avoir pas d'épouvante pour les malfaiteurs, et il est certain que la cruauté, sans discernement, du Livre des Statuts, allait contre son but en punissant tous les crimes des mêmes peines. Du reste, un temps de pénurie financière n'est pas une mauvaise saison pour une banque. La nôtre florissait au milieu de la grande gêne du pays, et les énormes bénéfices réalisés à cette époque par les banquiers, bénéfices qui leur permirent d'acheter de vastes propriétés et d'éclipser la vieille aristocratie territoriale, rendaient la profession aussi impopulaire parmi les hautes classes qu'elle l'était depuis longtemps parmi les masses irréfléchies. Un banquier leur semblait une sorte de faussaire patenté, qui créait d'énormes sommes d'argent en signant des chiffons de papier; et le vol d'une banque, j'en suis persuadé, aurait été considéré par beaucoup de gens comme une action tour aussi méritoire que la dispersion d'une bande de faux-monnayeurs. Tels n'étaient pas, bien entendu, les sentiments des commis de la banque. Nous sentions, au contraire, que nous appartenions à une corporation puissante, du bon vouloir de laquelle dépendait la prospérité de la moitié des maisons du commerce du pays. Nous nous regardions comme un véritable gouvernement exécutif, et nous remplissions les devoirs de notre charge avec toute la dignité et tout l'orgueil que peuvent déployer des secrétaires d'État. Nous nous promenions même dans les rues d'un air de matamore, comme si nos poches étaient remplies d'or; si deux d'entre nous louaient un cabriolet pour faire une excursion à la campagne, nous affections de regarder à chaque instant sous la banquette, comme pour voir si nos trésors étaient en sûreté; puis nous examinions avec attention nos pistolets pour montrer que nous étions résolus à les défendre jusqu'à la mort. Souvent ces précautions étaient réellement requises; car lorsqu'il y avait disette de numéraire chez nos clients, on expédiait deux des plus courageux commis avec les fonds nécessaires, dans des sacoches de cuir déposées sous le siége du cabriolet. En raison de la vigueur physique dont j'étais doué, ou peut-être dans l'idée qu'étant peu fanfaron, de mon naturel, je possédais réellement la dose de hardiesse demandée, j'étais souvent choisi pour l'un des gardes de ces précieuses cargaisons; pour preuve de leur impartialité, sans doute, outre le plus silencieux et le plus bavard de leurs employés, les directeurs m'adjoignaient d'ordinaire, pour ce service, le plus grand hâbleur, le plus grand rodomont le plus grand crâne et le meilleur cœur que j'aie jamais connu. Vous avez, la plupart, entendu parler du fameux orateur et meneur d'élections. Tom Ruddle, qui se présentait à toutes les vacances pour le comté et le bourg, et passait sa vie entière entre deux élections, à solliciter des suffrages pour lui ou pour ses amis. Eh bien, Tom Ruddle était précisément mon collègue à l'époque dont je vous parle; jeune comme moi et le compagnon habituel de mes excursions, lorsqu'il s'agissait de convoyer des trésors.

« Que feriez-vous, disais je à Tom, si nous étions attaqués ? »

« S'il faut vous le dire ? répondait Tom, dont c'était là le préambule favori et la formule, s'il faut vous le dire ? je leur enverrais une balle dans la tête. »

« Vous pensez donc qu'il y en aurait plus d'un ? »

« S'il faut vous le dire ? je le crois, disait Tom; mais s'il n'y en avait qu'un, je sauterais à bas du cabriolet et lui donnerais une bonne volée. Ne serait-ce pas le juste châtiment de son impertinence ? »

« Et si une demi-douzaine s'en mêlaient ? »

« Je les tuerais tous. »

Jamais les sacoches d'or, on le voit, n'avaient été sous la garde d'un plus déterminé champion que Tom Ruddle, jeune alors comme moi.

Par une froide soirée de décembre, on nous fit soudain mettre en route avec trois sacoches d'or que nous devions délivrer à des clients de la banque, à dix ou douze milles de la ville. L'air éclairci par la gelée nous portait à la belle humeur; notre courage était excité par la rapidité du mouvement, la dignité de notre charge, l'importance de notre responsabilité et une paire de pistolets d'arçon couchés en travers du tablier.

S'il faut vous le dire ? me dit Tom, en prenant un des pistolets dont il arma la double détente, comme je m'en aperçus plus tard, je ne serais pas fâché de rencontrer quelques voleurs, certain que je suis de les arranger comme j'ai arrangé ces trois soldats licenciés. »

« Comment cela ? »

« Ah ! il vaut autant, dit Tom, affectant de prendre un air soucieux, ne pas parler de ces malheureux accidents. Le sang versé est toujours une terrible chose pour la conscience, c'est un vilain spectacle que celui d'une cervelle qu'on a fait sauter; mais s'il faut vous le dire ? je suis prêt à recommencer. C'est une chance que courent tous les gens qui risquent leur vie, mon garçon. »

En parlant ainsi, Tom arma de même l'autre pistolet, et regardant d'un air d'audace des deux côtés de la route, il semblait porter, aux bandits qui pouvaient y être cachés, le défi de se montrer et de venir recevoir la récompense de leurs forfaits. Quant à l'histoire des trois soldats et aux sanglantes allusions à un acte de justice sommaire accompli sur l'un d'eux ou sur tous les trois, c'était une prodigieuse rodomontade. Tom avait le cœur si tendre, que le meurtre d'un petit chat l'aurait rendu malheureux toute une semaine ! Cependant, à l'entendre, vous l'auriez pris pour un Richard III civil, sans amour, pitié, ni peur. » Ses favoris n'étaient pas moins féroces que ses paroles et lui donnaient l'air d'un homme ne voulant entendre que batailles, meurtre et ruine ! Il continua donc de jouer avec son pistolet et de se poser en implacable exécuteur des vengeances des lois, jusqu'à ce que nous eussions atteint la petite ville où résidait un de nos clients et où l'un de nous devait descendre pour porter une des sacoches à sa destination. Tom entreprit cette tâche. Le village ou devaient être délivrées les autres sacoches n'étant situé qu'à un mille plus loin, il fut convenu qu'il me rejoindrait à travers champs, après s'être débarrassé de l'argent. Avant de me quitter, il visita soigneusement l'amorce de son pistolet, l'enfonça d'un air crâne dans la poche extérieure de son par-dessus et s'éloigna d'un pas majestueux, tenant la sacoche à la main. Resté seul, je fis sentir le fouet au cheval et je trottai gaîment vers ma destination, ne songeant pas le moins du monde aux voleurs, malgré la conversation de Tom Ruddle.

Notre second client habitait à l'entrée du village; c'était un fermier dont les opérations agricoles exigeaient l'emploi de beaucoup de numéraire. Je m'arrêtai au coin de la petite rue étroite et sombre qui conduisait à sa maison, et mon absence ne pouvant se prolonger au-delà de quelques minutes, je quittai le cabriolet pour porter plus vite une des sacoches à son destinataire. Cette opération faite, je pris congé de lui, après avoir refusé stoïquement toutes ses invitations, tant il me tardait d'être dans mon cabriolet. Tout à coup, j'aperçus à la clarté des étoiles, car la nuit était venue, un homme monté sur le marchepied et fouillant sous le siège. Je m'élançai sur lui. L'homme, alarmé par mon approche, se retourna rapidement, et, me présentant le canon d'un pistolet, il fit feu si près de mes yeux qu'un instant je restai comme aveuglé. L'action fut si soudaine et ma surprise si grande, que, durant quelques minutes aussi, je fus tout hors de moi, sachant à peine si j'étais vivant ou mort !

Quant au vieux cheval, il ne bronchait jamais lorsqu'il entendait la détonation d'une arme à feu. J'appuyai ma main sur la jante de la roue, tâchant de recouvrer mon assiette ordinaire. La première chose dont je pus m'assurer, c'est que l'homme avait disparu. Je me hâtai alors de regarder sous le siège, et, à mon grand soulagement, je vis que la troisième et dernière sacoche était bien en place; mais il y avait une coupure qui semblait faite avec un couteau : apparemment le voleur s'était proposé d'emporter l'or sans l'accompagnement dangereux du sac qui pouvait mettre sur ses traces.

« S'il faut vous le dire ? dit une voix tout près de moi, au moment où j'achevais ma recherche, je n'aime pas les mauvaises plaisanteries. Décharger des pistolets pour faire peur aux gens ! Cela a-t-il le sens commun ? Vous aurez jeté l'alarme dans tout le village. »

« Tom, lui répondis-je, voici le moment de montrer votre courage. Un homme a volé l'argent resté dans le cabriolet, ou du moins tenté de le faire; et il a fait feu sur moi presque à bout portant. »

Tom devint visiblement pâle à cette nouvelle « N'y en avait-il qu'un ? » demanda-t-il.

« Un seul ! »

« Alors ses complices sont près d'ici. Que faut-il faire ? Si je réveillais le fermier Malins pour lui dire de venir à notre aide avec tout son monde ! »

« Non, gardez-vous-en bien, lui répondis-je. J'aimerais mieux affronter une douzaine de balles de pistolet que de faire connaître à la banque mon manque de prévoyance. Cela me ruinerait pour la vie. Comptons d'abord l'argent de la sacoche : remettons-la tranquillement, si le compte est juste, à son destinataire qui habite aussi près d'ici, cherchons ensuite les traces du voleur. »

Ce n'était qu'une sacoche de cent guinées; nous ne les comptâmes pas néanmoins sans un tremblement nerveux. Il y manquait trois guinées, que nous pouvions heureusement suppléer de notre poche, grâce à nos appointements trimestriels tout récemment touchés. Je laissai Tom un instant seul, je remis la sacoche à sa destination, sans dire un mot du vol, et rejoignis mon compagnon.

« Maintenant il s'agit de savoir par où il s'en est allé ! » dit Tom, reprenant un peu de son ancien air et brandissant son pistolet comme le chef d'un chœur de bandits dans un mélodrame.

Je lui avais dit que, dans ma première stupéfaction, je n'avais pas remarqué de quel côté le voleur battait en retraite. Tom était un braconnier expérimenté, quoique fils d'un ecclésiastique : il eût pu donner un meilleur exemple.

« J'ai entendu un lièvre bouger à cent pas de distance, me répondit-il en collant son oreille contre la terre gelée; fût-il à un quart de mille, j'entendrai notre voleur se mouvoir. » Je me couchai à terre comme lui. Nous fîmes longtemps silence; on n'entendait que notre respiration et celle de notre vieux cheval.

« Chut ! dit enfin Tom, il sort de son couvert; j'entends les pas d'un homme, bien loin à gauche. Prenez votre pistolet et venez avec moi.

Je pris donc le pistolet, dont je trouvai la pierre abaissée sur le bassinet; le voleur avait tiré sur moi avec ma propre arme. Il n'était pas étonnant qu'il eût tiré si vite et si mal, car Tom avoua qu'il croyait se souvenir d'avoir oublié de désarmer le pistolet.

« Que cela ne vous inquiète pas, dit Tom; s'il faut vous le dire ? mon intention est de lui brûler d'abord la cervelle avec mon pistolet. Vous pouvez ensuite lui briser le crâne avec la crosse du vôtre. S'il faut vous le dire ? il ne sert à rien d'épargner ces malfaiteurs. Je fais feu dès que je le vois. »

« Attendez au moins que je vous dise si c'est le voleur ou non. »

« Croyez-vous le reconnaître ? »

« À la lueur de l'amorce, j'ai vu deux yeux hagards que je n'oublierai jamais… »

« En avant donc ! dit Tom, prenant, comme on dit, son courage à deux mains; nous gagnerons les trois cents livres sterling de récompense, et nous aurons de plus la satisfaction de voir prendre le vaurien.

Nous nous acheminâmes donc à pas de loup dans la direction indiquée par Tom. De temps en temps, il appliquait son oreille à terre et murmurait toujours : « Nous le tenons ! nous le tenons ! Il continuait d'avancer avec les mêmes précautions. Tout à coup Tom s'arrêta et dit : Il nous a donné le change; après nous avoir attirés tout ce temps sur la mauvaise piste, il a rebroussé chemin vers le village. »

« Alors notre plan, lui dis-je, doit être de l'y devancer. De cette manière il ne saurait échapper, et je suis certain de constater son identité, si je le vois à la lueur d'une chandelle.

« S'il faut vous le dire ? c'est là le bon plan, répliqua mon compagnon, nous le guetterons à l'entrée du village et nous le happerons dès qu'il y rentrera. »

Nous nous glissâmes donc par une ouverture de la haie et nous regagnâmes la route directe du village; Il était maintenant très tard et il faisait un froid si intense que tout le monde restait renfermé chez soi; on n'entendait d'autre son dans le village que celui de l'horloge de l'église, dont le carillon sonnant les quarts d'heure au haut des airs, produisait sur nos esprits et nos sens surexcités l'effet de salves d'artillerie. Tout près de l'église, qui semblait garder l'entrée du village, avec ses vieux contreforts et sa vieille tour, se trouvait un cottage en ruines, avançant assez loin dans la rue, pour ne laisser entre l'église et cette misérable hutte qu'un espace de huit à neuf pieds. Une idée nous frappa au même instant, c'est que si nous pouvions nous y loger, il serait impossible à l'homme en question de se glisser dans le village sans être aperçu par nous.